Programme du premier dimanche de Carême

Les trois tentations de N.S. - Le Miroir de l'humaine condition, Ecole française du XVe siècleSaint-Eugène, le dimanche 18 février 2018, grand’messe de 11h. Conférence de Carême du R.P Louis-Marie de Blignières à 17h : Les fins dernière – 1ère partie : la mort. Secondes vêpres & salut du Très-Saint Sacrement à 17h45.

> Catéchisme sur le Carême

Quoique les fidèles jeûnent depuis mercredi, la liturgie n’ouvre néanmoins qu’aujourd’hui le commencement du Carême. Autrefois, il s’agissait en effet du véritable début du Carême, le premier jour de jeûne commençant le lendemain lundi. C’est saint Grégoire le Grand qui rajouta les 4 premiers jours au VIème siècle afin d’arriver au compte rond de 40 jours de jeûne. L’office divin conserve la disposition antique antérieure à saint Grégoire : les hymnes propres au Carême ne sont chantées qu’à partir des premières vêpres de ce dimanche ; au second nocturne de l’office de la nuit, une leçon de saint Léon le Grand annonce toujours aux fidèles le début du Carême en ces termes :

Très chers fils, leur dit-elle, ayant à vous annoncer le jeûne sacré et solennel du Carême, puis-je mieux commencer mon discours qu’en empruntant les paroles de l’Apôtre en qui Jésus-Christ parlait, et en répétant ce qu’on vient de vous lire : Voici maintenant le temps favorable ; voici maintenant les jours du salut ? Car encore qu’il n’y ait point de temps dans l’année qui ne soient signalés par les bienfaits de Dieu, et que, par sa grâce, nous ayons toujours accès auprès de sa miséricorde ; néanmoins nous devons en ce saint temps travailler avec plus de zèle à notre avancement spirituel et nous animer d’une nouvelle confiance. En effet, le Carême, nous ramenant le jour sacré dans lequel nous fûmes rachetés, nous invite à pratiquer tous les devoirs de la piété, afin de nous disposer, par la purification de nos corps et de nos âmes, à célébrer les mystères sublimes de la Passion du Seigneur.
Sermon de saint Léon, pape, IVème leçon des vigiles nocturnes de ce dimanche, au second nocturne.

Ce premier dimanche de Carême est un jour solennel et ne le cède à aucune fête, pas même celle du saint patron du lieu. L’Eglise nous donne en ce jour l’évangile des trois tentations du Christ au désert. Il est remarquable que toutes les pièces du propre de la messe sont empruntées au psaume 90, celui-là même qui fut cité au Christ par le Satan tentateur.

IIndes vêpres du Ier dimanche de Carême. Au salut du Très-Saint Sacrement :

  • Motet d’exposition : O salutaris Hostia – sur le ton de l’hymne du Carême, Audi benigne Conditor – IInd ton
  • A la Bienheureuse Vierge Marie : Ave Regina cœlorum – VIème ton
  • Prière pour Notre Saint Père le Pape : Oremus pro Pontifice nostro
  • A la bénédiction du Très-Saint Sacrement : Tantum ergo – Ier ton, sur le ton de Pange lingua gloriosi prœlium certaminis
  • Chant final, d’action de grâces : Attende Domine – plain-chant français, avec ses anciens versets – Vème ton

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Programme du dimanche de l’expulsion d’Adam du Paradis – après-fête de la Rencontre du Seigneur – ton 4

Paroisse catholique russe de la Très-Sainte Trinité, le dimanche 18 février 2018 du calendrier grégorien – 5 février 2018 du calendrier julien, tierce & sexte à 8h55, divine liturgie de saint Jean Chrysostome à 9h15. A l’issue de la divine liturgie, chant des vêpres du pardon (vêpres d’entrée en Carême).

Dimanche du ton IV de l’Octoèque. Le dimanche de l’expulsion d’Adam du Paradis perdu est aussi appelé dimanche de la Tyrophagie car ce jour est le dernier jour de la semaine de la Tyrophagie, où les fidèles peuvent encore user des laitages. Ce dimanche est le dernier jour avant le grand Carême, lequel commence aux vêpres de ce soir. Techniquement, ce dimanche correspond au Ier dimanche de Carême dans la tradition latine (en Occident, le jeûne de Carême commençait aussi jusqu’à saint Grégoire le Grand au lundi suivant ce dimanche ; c’est toujours le cas dans les rits ambrosien & mozarabe).

Les vêpres de ce dimanche soir appartiennent déjà liturgiquement au lendemain lundi, qui est le premier jour du jeûne du Carême dans le rit byzantin. Cet office des vêpres du dimanche soir est donc le premier office du Carême byzantin.

« Ta grâce a resplendi, Seigneur, * & nos âmes sont illuminées. * Voici le temps favorable, voici le temps du repentir ; * laissons les œuvres des ténèbres * & revêtons les armes de la lumière, * afin de traverser le vaste océan du jeûne, * & de parvenir à la Résurrection du troisième jour ** de notre Seigneur & Sauveur Jésus-Christ, qui sauve nos âmes. » (premier stichère idiomèle des apostiches).

Dans le rit byzantin, l’entrée en Carême se fait à l’entrée du clergé dans le sanctuaire après le chant du lucernaire de ces vêpres du dimanche soir, à l’issue desquelles se déroulent dans la tradition russe le rit émouvant du pardon : le célébrant demande pardon à tous pour les blessures et les offenses qu’il a pu causer ; tous se demandent alors pardon tandis que le chœur a pris récemment coutume de chanter les stichères de Pâques (rien n’est prescrit à cet endroit par le Typikon ; dans certains lieux, on a pris coutume de chanter le psaume 136 « Sur le bord des fleuves de Babylone » ou les stichères du psaume 50 de l’Avant-Carême : « Ouvre-moi les portes de la pénitence »). Les stichères de Pâques sont chantés à ce moment comme un avant-goût de la joie pascale qui nous attend au terme du Carême, mais aussi en raison du pardon mutuel & de la fraternité chrétienne véritable qu’ils chantent :

« C’est le jour de la Résurrection, * soyons illuminés par le triomphe, * embrassons-nous les uns les autres, * disons : « Frères », * même à ceux qui nous haïssent ; * pardonnons tout dans la Résurrection. »

Aux vêpres du pardon, les stichères de Pâques sont chantés tout doucement à mi-voix par le chœur ; elles seront proclamées à pleine voix dans la nuit de la résurrection.

*

Fête de la Rencontre du SeigneurCe dimanche se combine cette année avec l’après-fête de la Rencontre du Seigneur (Hypapante), appelée en Occident Purification de la Sainte Vierge ou « Chandeleur » (les livres liturgiques occidentaux appelaient aussi autrefois cette fête Occursum Domini. Du reste, deux pièces de la liturgie byzantine – le tropaire et le premier des apostiches idiomèles – ont été transcrites en latin au VIIIème siècle pour servir à la procession latine de la Chandeleur.

Aux heures
A tierce : Tropaire du dimanche. Gloire au Père. Tropaire de la fête. Et maintenant. Theotokion de l’heure. Kondakion : du Triode.
A sexte : Tropaire du dimanche. Gloire au Père. Tropaire de la fête. Et maintenant. Theotokion de l’heure. Kondakion : de la fête.

A la divine liturgie

Tropaires des Béatitudes : quatre tropaires du ton dominical occurrent et quatre tropaires de la 3ème ode du canon du Triode (de Christophe l’hymnographe) & quatre tropaires de la 9ème ode du canon de la fête (œuvre de saint Côme de Maïouma) ::
1. A cause de l’arbre défendu * Adam fut exilé du Paradis, mais par l’arbre de la croix le Larron y entra ; * car l’un, goûtant de son fruit, méprisa le commandement du Créateur, * l’autre, partageant ta crucifixion, confessa ta divinité : ** Souviens-toi de moi dans ton royaume.
2. Seigneur exalté sur la Croix, * tu as brisé la puissance de la mort, * effaçant la cédule écrite contre nous ; * accorde-nous la repentance du Larron * et donne à tes fidèles serviteurs, ô Christ notre Dieu, * de te crier comme lui : ** Souviens-toi de nous aussi dans ton royaume.
3. D’un coup de lance, sur la croix * tu as déchiré la cédule écrite contre nous ; * et, compté parmi les morts, tu as enchaîné le prince de l’Enfer, * délivrant tous les hommes des liens de la mort * par ta Résurrection, dont la lumière a brillé sur nous ; * Seigneur ami des hommes, nous te crions : ** Souviens-toi de nous aussi dans ton royaume.
4. Crucifié & ressuscité du tombeau, * Dieu tout-puissant, le troisième jour, * avec toi, seul Immortel, tu ressuscitas le premier homme, Adam ; * donne-moi, Seigneur, de prendre aussi la voie du repentir * afin que, de tout mon cœur * & dans l’ardeur de ma foi, je te crie : ** Souviens-toi de moi, Sauveur, en ton royaume.
5. Le serpent rusé, jalousant autrefois mon bonheur * murmura la malice aux oreilles d’Eve. * Par elle je fus trompé et je fus exilé ** hélas, hors du lieu de la vie.
6. Dans mon inclination j’ai tendu la main * j’ai goûté de l’Arbre de la connaissance * dont Dieu m’avait ordonné de ne pas prendre. ** Et je fus rejeté amèrement hors de la gloire divine.
7. Hélas ma pauvre âme, comment n’as-tu pas reconnu la malice * Comment n’as-tu pas senti le mensonge et la jalousie de l’ennemi ? ** Comment ton intelligence aveuglée, as-tu transgressé l’ordre de ton Créateur ?
8. Mon espérance et ma sainte retraite * qui seule as recouvert par ton enfantement la nudité d’Adam déchu ** revêts moi, Vierge pure, de l’incorruptibilité.
9. Les Anges et les mortels * sont incapables de saisir * le mystère qui s’accomplit ** en toi, Vierge Mère immaculée.
10. Le vieillard Siméon * enserre dans ses mains * l’Auteur même de la Loi ** et le Maître de toutes choses.
11. Le Créateur, désireux * de sauver les fils d’Adam, * a voulu demeurer ** en ton sein, Vierge toute-pure.
12. Le genre humain tout entier * te déclare bienheureuse, Immaculée * et te glorifie avec foi ** comme la Mère ayant conçu notre Dieu.

A la petite entrée :
1. Tropaire du dimanche, ton 4 : Ayant appris de l’Ange la prédication lumineuse de la Résurrection, * et le terme de l’ancestrale condamnation, * les femmes disciples du Seigneur * dirent, pleine de fierté, aux apôtres : * « Renversée est la mort ! * Le Christ Dieu est ressuscité, ** donnant au monde sa grande miséricorde ! »
2. Tropaire de la fête, ton 1 : Je te salue, pleine de grâce, Vierge Mère de Dieu : * de toi, en effet, s’est levé le soleil de justice, le Christ notre Dieu, * illuminant ceux qui sont dans les ténèbres ; * et toi, juste vieillard, * sois dans la joie, * car tu as reçu dans tes bras le libérateur de nos âmes, ** celui qui nous donne la résurrection.
3. Gloire au Père, & au Fils, & au Saint-Esprit.
4. Kondakion du Triode, ton 6 : Guide de sagesse & maître de savoir, * pédagogue qui nous donnes la raison, * protecteur des pauvres, fortifie & instruis mon cœur, * acccorde-moi de chanter : ** Dieu de tendresse, aie pitié de moi, pauvre pécheur.
5. Et maintenant, & toujours, & dans les siècles des siècles. Amen.
6. Kondakion de la fête, ton 1 : Tu as sanctifié le sein virginal par ta nativité * et Tu as béni les bras de Syméon, comme il convenait ; * Tu es venu et Tu nous as sauvés en ce jour, Christ-Dieu, * dans ses guerres, donne la paix à Ta cité * et affermis les chrétiens orthodoxes ** que Tu as aimés, Toi seul Ami des hommes.

Prokimen
Du Triode, ton 8 :
R/. Prononcez des vœux et accomplissez-les pour le Seigneur, notre Dieu (Psaume 75, 12).
V/. Dieu est connu en Judée, en Israël son Nom est grand (Psaume 75, 2).
De la fête, ton 3 :
R/. Mon âme magnifie le Seigneur, et mon esprit est ravi de joie en Dieu mon Sauveur (Luc I, 46).

Epître
Du dimanche de l’expulsion d’Adam : Romains (§ 112), XIII, 11 – XIV, 4.
La nuit est déjà fort avancée, et le jour s’approche ; quittons donc les œuvres de ténèbres, et revêtons-nous des armes de lumière.

Alleluia
Du Triode, ton 6 :
V/. Ton amour, Seigneur, à jamais je le chante, d’âge en âge ma parole annonce ta fidélité (Psaume 88, 2).
V/. Car j’ai dit : l’amour est bâti à jamais, aux cieux tu as fondé ta fidélité (Psaume 88, 3).
De la fête, ton 8 :
V/. Maintenant laisse s’en aller ton serviteur, Maître, selon ta parole, dans la paix. (Luc II, 29).

Evangile
Du dimanche de l’expulsion d’Adam : Matthieu (§ 17), VI, 14-21.
Car si vous pardonnez aux hommes les fautes qu’ils font, votre Père céleste vous pardonnera aussi. Mais si vous ne pardonnez point aux hommes leurs fautes, votre Père ne vous pardonnera point non plus vos péchés.

Versets de communion
Du dimanche : Louez le Seigneur du haut des cieux, louez-le au plus haut des cieux. (Psaume 148, 1).
De la fête: J’élèverai la coupe du salut, j’invoquerai le nom du Seigneur (Psaume 115, 13). Alleluia, alleluia, alleluia.

La divine liturgie sera suivie directement des

vêpres d’entrée en Carême

Lucernaire, ton 4
4 stichères de l’octoèque, ton 4 (deux des vêpres du dimanche soir, deux des apostiches des matines du lundi matin), 3 stichères du Triode, ton 2 & 3 stichères des Ménées (au 14 février : de notre vénérable Père Auxence de Bithynie († c. 470)), ton 4. Théotokion des Ménées, ton 4..
5. Du Triode, de saint Joseph l’Hymnographe († 886), ton 2 : Entrant dans le stade divin du jeûne purificateur, * hâtons-nous, par la tempérance, de rendre humble la chair, * par les prières et les larmes, recherchons le Seigneur qui nous sauve, * oublions définitivement tout mal et clamons : * Christ Roi, nous avons péché contre Toi, * sauve-nous comme jadis Tu as sauvé les Ninivites ** et, dans ta tendresse, rends-nous participants du Royaume céleste.
6. Du Triode, de saint Joseph l’Hymnographe († 886), ton 2 : Seigneur, je désespère de moi-même, * à la pensée de mes oeuvres qui méritent le châtiment, * car voici, Sauveur, j’ai négligé tes saints commandements * et j’ai dépensé ma vie dans le péché. * Aussi, je T’implore, Toi le seul miséricordieux, * purifie-moi dans les flots du repentir, * illumine-moi par le jeûne et la prière * et ne Te détourne pas de moi, ô Très-bon, ** Toi qui combles de biens l’univers.
7. Du Triode, de saint Théodore Studite (759 † 826), ton 2 : Commençons dans la joie le temps du jeûne, * engageons le combat spirituel, * purifions l’âme, purifions la chair, * abstenons-nous de toute passion, comme de nourriture, * pour goûter aux vertus de l’Esprit en persévérant dans leur désir, * afin d’être rendus dignes de contempler * la Passion vénérable du Christ Dieu ** et, dans l’allégresse spirituelle, sa sainte Pâque.
8. Du vénérable Père Boukolos, évêque de Smyrne, ton 6 : Rayonnant la clarté des vertus divines, Père saint, * comme lumière tu fus posé * mystiquement sur le chandelier * de l’Eglise de Dieu, * pour l’éclairer de ta doctrine sacrée.
9. Du vénérable Père Boukolos, évêque de Smyrne, ton 6 : Père théophore Boukolos, * l’Esprit saint t’a sanctifié * et il accorde par toi * aux fidèles t’approchant, * la sainteté, la lumière et le salut.
10. Du vénérable Père Boukolos, évêque de Smyrne, ton 6 : Annonçant par ta prédication * l’extrême bonté de notre Dieu, * tu fis passer les peuples du mal vers le bien * en les conduisant sagement * vers le Sauveur et Bienfaiteur, en pontife sacré.
Gloire au Père, & au Fils, & au Saint-Esprit. Et maintenant, & toujours, & dans les siècles des siècles. Amen.
Théotokion des Ménées, au 7 février, ton 6 : Le plus grand des bienfaits * fut pour nous tous en vérité * l’enfantement virginal de la Mère de Dieu * renouvelant notre nature corrompue * pour façonner à nouveau le genre humain.

Entrée – Lumière joyeuse

Grand prokimenon de vêpres :
R/. Ne détourne pas ta Face de ton serviteur, car je suis dans l’affliction ; * hâte-Toi de m’exaucer. Prête attention à mon âme, et délivre-la. (Psaume 68, 18-19)
V/. Que ton salut, ô Dieu, vienne me secourir. (Psaume 68, 30)
V/. Que les pauvres voient et se réjouissent. (Psaume 68, 33)
V/. Cherchez Dieu, et votre âme vivra. (Psaume 68, 33)

Litanie ardente – prière de vêpres – Litanies de demandes.

Apostiches, ton 4
1. Ta grâce a resplendi, Seigneur, * et nos âmes sont illuminées. * Voici le temps favorable, voici le temps du repentir ; * laissons les œuvres des ténèbres * et revêtons les armes de lumière, * afin de traverser le vaste océan du jeûne, * et de parvenir à la Résurrection du troisième jour ** de notre Seigneur et Sauveur Jésus Christ, qui sauve nos âmes.
V/. J’ai levé les yeux vers Toi qui habites dans les cieux. Comme les yeux des serviteurs sont fixés sur la main de leurs maîtres, comme les yeux de la servante sont fixés sur la main de sa maîtresse, ainsi nos yeux sont tournés vers le Seigneur, notre Dieu, jusqu’à ce qu’Il nous fasse miséricorde.
2. (On répète le premier).
V/. Aie pitié de nous, Seigneur, aie pitié de nous, car nous avons été par trop rassasiés de mépris, notre âme a été par trop rassasiée de l’opprobre des nantis et du mépris des orgueilleux. (Psaume 122, 3-4)
3. Ô Christ notre Dieu, * Toi qui es glorifié dans la mémoire de tes saints, ** par leurs supplications, accorde-nous la grande miséricorde.
V/. Gloire au Père et au Fils et au Saint Esprit. Et maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Amen.
4. Théotokion : Les ordres des anges te glorifient, * ô Mère de Dieu, toute pure, * toi qui as enfanté Dieu, coéternel au Père et à l’Esprit, * qui par sa volonté a créé du néant les puissances des anges. * Prie-Le, ô Toute-pure, ** de sauver et d’illuminer les âmes de ceux qui te chantent dans la vraie foi.

Cantique de Siméon – Trisaghion & Oraison dominicale

Tropaire apolytikia de Carême, ton 4 :
1. Vierge Mère de Dieu, * réjouis-Toi, Marie, pleine de grâce, * le Seigneur est avec Toi ; * Tu es bénie entre toutes les femmes, * et béni est le fruit de ton sein, ** car Tu as enfanté le Sauveur de nos âmes.
On fait ici une grande métanie.
2. Baptiste du Christ, * souviens-toi de nous tous, * afin que nous soyons délivrés de nos iniquités ; ** car tu as reçu la grâce d’intercéder pour nous.
On fait ici une grande métanie.
3. Priez pour nous, saints apôtres et vous, tous les saint ; * afin que nous soyons délivrés des dangers et des peines, * car en vous nous possédons de fervents défenseurs ** auprès du Sauveur.
On fait ici une grande métanie.
4. Sous ta miséricorde nous nous réfugions, ô Mère de Dieu, * ne méprise pas les supplications que nous T’adressons dans l’adversité, * mais délivre-nous des dangers, * Toi seule pure, seule bénie.

Prières finales – Prière de saint Ephrem le Syrien – Conclusion des vêpres & renvoi

Rit du pardon avec le chant des stichères de Pâques.

Télécharger le livret des choristes pour ce dimanche.
Télécharger le livret des vêpres de l’entrée en Carême pour l’année 2017.

Ier dimanche de Carême – Introït – Graduale Romanum 1905

Dominica I. in Quadragesima
Introitus

Introit - Invocabit me - ton 8

INVOCABIT ME, * et ego exáudiam eum : erípiam eum, et glorificábo eum : longitúdine diérum adimplébo eum. Il m’invoquera, et moi, je l’exaucerai : je le sauverai et je le glorifierai ; je le comblerai de jours.
(Psaume XC, 15-16).
Ps. Qui hábitat in adjutório Altíssimi, * in protectióne Dei cæli commorábitur. Ps. Qui demeure sous l’assistance du Très-Haut reposera sous la protection du Dieu du ciel.
(Psaume XC, 1).
Glória Patri, & Fílio, & Spirítui Sancto. * Sicut erat in princípio, & nunc, & semper, & in sæcula sæculórum. Amen. Gloire au Père, & au Fils, & au Saint-Esprit. Comme il était au commencement, & maintenant, & toujours, & dans les siècles des siècles. Amen.

Ier dimanche de Carême – Trait – Graduale Romanum 1905

Dominica I. in Quadragesima
Tractus

Trait - Qui habitat - ton 2 - 1

Trait - Qui habitat - ton 2 - 2

Trait - Qui habitat - ton 2 - 3

Trait - Qui habitat - ton 2 - 4

Qui hábitat * in adjutório Altíssimi, in protectióne Dei cæli commorábitur. Qui demeure sous l’assistance du Très-Haut reposera sous la protection du Dieu du ciel.
Dicet Dómino : Suscéptor meus es tu, et refúgium meum : Deus meus, sperábo in eum. Il dira au Seigneur : tu es mon défenseur et mon refuge, mon Dieu en qui j’espère.
Quóniam ipse liberávit me de láqueo venántium, et a verbo áspero. Parce qu’il m’a lui-même délivré du filet des chasseurs, et de la parole âpre.
Scápulis suis obumbrábit tibi, et sub pennis ejus sperábis. Il te mettra sous l’ombre de ses épaules, et tu espèreras sous ses ailes.
Scuto circúmdabit te véritas ejus : non timébis a timóre noctúrno. Sa vérité t’environnera comme un bouclier ; tu ne craindras point les terreurs nocturnes.
A sagítta volánte per diem, a negótio perambulánte in ténebris, a ruína et dæmónio meridiáno. Ni la flèche qui vole pendant le jour, ni les complots qui s’ourdissent dans les ténèbres, ni les attaques du démon de midi.
Cadent a látere tuo mille, et decem míllia a dextris tuis : tibi autem non appropinquábit. Mille tomberont à ton côté, et dix mille à ta droite, mais on ne s’approchera point de toi.
Quóniam Angelis suis mandávit de te, ut custódiant te in ómnibus viis tuis. Parce qu’il a commandé à ses anges de te garder en tes voies.
In mánibus portábunt te, ne umquam offéndas ad lápidem pedem tuum. Ils te porteront dans leurs mains, de peur que tu ne heurtes une pierre de ton pied.
Super aspidem et basilíscum ambulábis, et conculcábis leónem et dracónem. Tu marcheras sur l’aspic et sur le basilic, et tu fouleras aux pieds le lion et le dragon.
Quóniam in me sperávit, liberábo eum : prótegam eum, quóniam cognóvit nomen meum. Parce qu’en moi il a espéré, je le délivrerai, je le protégerai, parce qu’il a connu mon nom.
Invocábit me, et ego exáudiam eum : cum ipso sum in tribulatióne. Il m’invoquera, et moi, je l’exaucerai : je suis avec lui dans la tribulation.
Erípiam eum, et glorificábo eum : longitúdine diérum adimplébo eum, et osténdam illi salutáre meum. Je le sauverai et je le glorifierai ; je le comblerai de jours, et je lui montrerai mon salut.
(Psaume XC, 7 & 11-16).

Ier dimanche de Carême – Offertoire – Graduale Romanum 1905

Dominica I. in Quadragesima
Offertorium

Offertoire - Scapulis suis - ton 8

Scápulis suis * obumbrábit tibi, et sub pennis ejus sperábis : * scuto circúmdabit te véritas ejus. Il te mettra sous l’ombre de ses épaules, et tu espèreras sous ses ailes. Sa vérité t’environnera comme un bouclier.
(Psaume XC, 4-5).

Ier dimanche de Carême – Communion – Graduale Romanum 1905

Dominica I. in Quadragesima
Communio

Communion - Scapulis suis - ton 3

Scápulis suis * obumbrábit tibi, et sub pennis ejus sperábis : scuto circúmdabit te véritas ejus. Il te mettra sous l’ombre de ses épaules, et tu espèreras sous ses ailes. Sa vérité t’environnera comme un bouclier.
(Psaume XC, 4-5).

Rit parisien – Répons Ductus est Jesus in desertum – Ier dimanche de Carême

Dominica I In Quadragesima
In tertio nocturno, Resp. tertius

Répons Ductus est Jesus - ton 7 - Ier dimanche de Carême

Ductus est Jesus in desértum a Spíritu, ut tentarétur a diábolo : * et áccendens tentátor, dixit ei : Si Fílius Dei es dic ut lápides isti panes fiant. Jésus fut conduit par l’Esprit dans le désert, pour y être tenté par le diable ; * et le tentateur s’approchant de lui, lui dit : Si vous êtes Fils de Dieu, dites que ces pierres deviennent des pains.
(Matthieu IV, 1 & 3)
V/. Et cum jejunásset quadragínta diébus & quadragínta nóctibus, póstea esúriit. V/. Et ayant jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim ensuite.
(Matthieu IV, 2)
* et áccendens tentátor dixit ei si Fílius Dei es dic ut lápides isti panes fiant. * Et le tentateur s’approchant de lui, lui dit : Si vous êtes Fils de Dieu, dites que ces pierres deviennent des pains.
(Matthieu IV, 3)

Source : Antiphonaire de Notre-Dame de Paris (c. 1300) – F-Pn lat. 15181 f°222 r°. – Cantus ID: 006529 & 006529a.

Ce répons, le troisième du troisième nocturne du Ier dimanche de Carême dans l’ancien rit parisien, était également repris au cours de la procession qui précédait à Paris la grand-messe de ce dimanche. Son texte est bien sûr tiré du début du IVème chapitre de l’évangile selon saint Matthieu, qui est lu à la messe du Ier dimanche de Carême. Présents dans de très nombreux manuscrits médiévaux un peu partout en Europe, ce répons ne figure plus dans l’office romain actuel.

Les chasubles pliées – histoire et liturgie

Chasubles pliées espagnoles en usage à la FSSP à Lyon - Mercredi des Cendres 2016Les chasubles pliées sont les ornements que portent le diacre et le sous-diacre pendant les temps de pénitence, au lieu & place de la dalmatique et de la tunique. Cet usage remonte aux premiers temps de l’Eglise, lorsque tout le clergé portait la chasuble.

HISTOIRE – La chasuble est à l’origine un vêtement civil déjà connu des anciens Etrusques & qui connait une vogue sensible dans l’Empire romain à compter du premier siècle de notre ère, au point d’y devenir un vêtement élégant d’usage courant : il s’agit d’un vêtement rond, percé en son centre pour laisser passer la tête et qui recouvre le haut du corps jusqu’au genoux. Elle est connu sous différents noms dont les principaux sont : pænula (le plus courant dans la Rome antique), casula (littéralement « petite maison » car elle constitue une sorte de petite tente, ce terme a donné notre français chasuble), planeta (terme consacré ultérieurement par les livres liturgiques de Rome, tandis qu’ailleurs le reste de l’Europe occidentale a toujours préféré celui de casula) & amphibalus (employé principalement par les Pères de l’Eglise de Gaule).

Pænula étrusque du IVème siècle avant Jésus-Christ.

Pænula étrusque (partiellement retroussée sur les bras) du IVème siècle avant Jésus-Christ.

La chasuble tend alors, au début de notre ère, à remplacer l’antique toge, trop lourde et moins pratique, au point que les avocats romains réclament de pouvoir plaider avec celle-ci plutôt qu’avec celle-là, afin d’être plus libre dans leurs gestes oratoires[1]. Sous Trajan (98-117), les tribuns du peuple en sont revêtus, et l’empereur Commode (180-192) impose l’assistance aux spectacles en chasuble et non plus en toge. La chasuble devient vêtement sénatorial en 382.

Les chrétiens naturellement usaient de ce vêtement[2] et Tertullien au début du IIIème siècle fustigeait les fidèles qui avaient tendance à ôter leurs chasubles pour les prières liturgiques, pour des raisons qu’il qualifie de superstitieuses[3]. A mesure que la chasuble devenait un vêtement d’honneur des hautes fonctions de l’empire, les chrétiens voulurent de même en faire une marque distinctive d’honneur pour leurs propres tribuns et sénateurs qu’étaient les évêques, les prêtres et les diacres : c’est ainsi que l’on voit un évêque en chasuble consacrer une vierge sur une fresque datant du IIIème siècle dans les catacombes de sainte Priscille.

Dans les textes chrétiens, la première mention de la chasuble comme vêtement proprement liturgique est relativement tardive : on la trouve dans la seconde des deux lettres que rédige saint Germain de Paris († 576) et qui contiennent une fameuse description de la messe selon l’ancien rit des Gaules :

Casula quam amphibalum vocant, quod sacerdos induetur, tota unita per Moysem legiferum instituta primitus demonstratur. Jussit ergo Dominus fieri dissimilatum vestimentum, ut talem sacerdos induerit, quale indui populus non auderetur. Ideo sine manicas, quia sacerdos potius benedicit quam ministrat. Ideo unita prinsecus, non scissa, non aperta ; quia multae sunt Scripturae sacrae secreta mysteria, quae quasi sub sigillo sacerdoti doctus debet abscondere, et unitatem fidei custodire, non in haerese vel schismata declinare.
La chasuble, qu’on appelle amphibalus et que le prêtre revêt, montre originairement l’unité de toutes les institutions du législateur Moïse. Le Seigneur ordonna qu’on fît des vêtements différents, de sorte que le peuple ne se permît pas de mettre ce que le prêtre aurait mis. C’est pourquoi elle n’a pas de manches, parce que le prêtre bénit plutôt qu’il ne sert. C’est pourquoi aussi elle est d’une seule pièce sur le devant, sans fente, sans ouverture ­: nombreux en effet sont les mystères cachés de la Sainte Ecriture que celui qui sait doit cacher pour ainsi dire sous le sceau du pontife, et préserver l’unité de la Foi pour qu’elle ne tombe ni dans l’hérésie ni dans le schisme.

Chasuble de saint Ambroise à Milan. Notez l'échancrure qui facilite les mouvements du bars droit. Mosaïque datant de 375 de la chapelle Saint-Victor au ciel d'Or de la basilique Saint-Ambroise de Milan.

Chasuble de saint Ambroise à Milan. Notez l’échancrure qui facilite les mouvements du bras droit.
Mosaïque datant de 375 de la chapelle Saint-Victor-au-Ciel-d’Or de la basilique Saint-Ambroise de Milan.

Cependant, bien avant cette première mention, de très nombreuses fresques, mosaïques ou miniatures depuis le IVème siècle montrent indubitablement que la chasuble est largement adoptée dès cette époque comme vêtement liturgique, aussi bien en Orient qu’en Occident.

Dès cette époque la chasuble était l’ornement général de tout le clergé, non seulement celui de l’évêque et des prêtres, mais aussi celui des diacres, des sous-diacres, et – selon Alcuin (c. 730 † 804) dans certaines circonstances – même des acolytes ! Amalaire de Metz (775 † 850) nous indique que la chasuble est encore portée de son temps par tous les clercs sans distinction, l’appelant le « generale indumentum sacrorum ducum ».[4] On note encore son emploi par les acolytes dans certaines régions au XIème siècle.[5]

Pour l’évêque ou le prêtre célébrant, ce vêtement n’était pas incommode pour l’accomplissement des cérémonies sacrées, ainsi que le note excellemment saint Germain de Paris : « C’est pourquoi elle n’a pas de manches, parce que le prêtre bénit plutôt qu’il ne sert ». Mais pour les ministres – diacres et sous-diacres – dont le propre de l’office était de servir et non de consacrer – l’usage de la chasuble ne put se faire qu’au moyen d’une adaptation : les pans antérieurs du vêtement furent repliés, afin que les bras des ministres fussent libres pour manipuler les vases sacrés. De là est venu leur nom de chasubles pliées, planetæ plicatæ ante pectus comme disent les livres liturgiques latins.

Afin de bien comprendre la forme que prenait cette pliure, voici des photographies tirées de la revue L’Art d’Eglise (n°4 de 1948) et qui présentent un essai très réussi de reconstitution de la forme antique des chasubles pliées par les moines de l’Abbaye de Saint-André en Belgique :

Chasuble pliée du sous-diacre.

Chasuble pliée du sous-diacre.

Du chant de l’évangile à la fin de la messe, le diacre – pour être encore plus libre de ses mouvements, roulait sa chasuble en bandoulière au travers de ses épaules, sur son étole :

Chasuble du diacre : roulée en bandoulière ou simplement pliée, selon les différents moments de la messe.

Chasuble du diacre : roulée en bandoulière ou simplement pliée, selon les différents moments de la messe.

La chasuble du célébrant ne nécessitait pas de pliure[6] car le diacre et le sous-diacre devaient précisément l’aider en soulevant à certains moments (aux encensements & à l’élévation) les pans de cet ornement, beau geste qui a été fidèlement conservé par la suite dans la liturgie romaine, quand bien même qu’avec les échancrures prononcées qu’on a ménagées par la suite à la chasuble du célébrant, cela ne le nécessitait plus forcément.

De fait, les chasubles pliées du diacre et du sous-diacre signifient clairement leur fonction même de ministres sacrés, à savoir leur rôle de serviteur du célébrant.

Les chasubles pliées des diacres et des sous-diacres furent ultérieurement remplacées à partir du Vème siècle par deux nouveaux vêtements, la dalmatique & la tunique, vêtements dotés de manches et de ce fait plus maniables pour l’accomplissement de leur fonctions liturgiques & de service.

Toutefois Rome fut très longue à adopter cette nouveauté, et les Ordines Romani qui décrivent la liturgie romaine au temps de saint Grégoire le Grand et un peu après (VIIème siècle) ne connaissent encore que la chasuble comme vêtement du pape, des diacres & des sous-diacres. Jean Diacre (c. 825 † 880), le biographe de saint Grégoire le Grand (c. 540 † 604), dans sa Vita Gregorii Magni, désigne du reste tout le clergé qui accompagnait le Pape lors des processions sous le terme de planeti (« ceux qui portent des planètes », des chasubles donc).

Lorsqu’ultérieurement, Rome reçut l’usage des dalmatiques & des tuniques, elle conserva toutefois pendant le Carême et les temps de pénitence l’usage des chasubles pliées pour le diacre & le sous-diacre, selon le principe liturgique généralement observé que les temps tenus pour les plus sacrés sont aussi ceux qui sont épargnés par les innovations liturgiques.

De plus, la dalmatique et la tunique sont des ornements fastueux qui symbolisent la joie & l’innocence. Longtemps, leur couleur fut obligatoirement blanche, & la dalmatique antique était de plus ornée des deux brillantes bandes pourpres verticales (lati claves) qui ornaient primitivement les vêtements des sénateurs. Lors de l’ordination d’un diacre, l’évêque lui impose la dalmatique par ces termes : « Que le Seigneur vous revête de l’habit de la félicité et de la robe de la joie (indumento lætitiæ) et qu’il vous environne toujours de la dalmatique de la justice ». La prière équivalente pour la remise de la tunique au sous-diacre parle de même de vestimento lætitiæ. L’emploi de la dalmatique & de la tunique ne convenait donc absolument pas dans les temps de pénitence, pour lesquels on a donc conservé l’antique chasuble pliée.

Distribution des cierges à la fête de la Purification.

Distribution des cierges à la fête de la Purification.

REGLES D’EMPLOI LITURGIQUE – Les chasubles pliées sont donc en usage dans la liturgie romaine aux temps de pénitence. L’étendue exacte de ces temps est décrit au titre XIX, §§ 6 et 7 des rubriques du Missel Romain de saint Pie V (De qualitate paramentorum)[7] :

« Aux jours de jeûne (sauf aux vigiles des Saints), ainsi qu’aux dimanches de l’Avent et du Carême, et avant la messe en la vigile de la Pentecôte (mais en exceptant :
– le dimanche de Gaudete et lorsque cette messe est reprise dans la semaine,
– le dimanche de Lætare,
– la vigile de Noël,
– le Samedi Saint, à la bénédiction du cierge [pascal] et à la messe,
– et les Quatre-temps de la Pentecôte),
de même qu’à la bénédiction des cierges et à la procession le jour de la Purification de la Bienheureuse Vierge Marie, à la bénédiction des cendres, ainsi qu’à la bénédiction et à la procession des palmes, dans les cathédrales et les grandes églises, [les diacre et sous-diacre portent] des chasubles pliées devant la poitrine ; le diacre dépose cette chasuble etc.
Dans les petites églises, en ces jours de jeûne, ils accomplissent leurs fonctions revêtus simplement de l’aube : le sous-diacre avec le manipule, le diacre portant aussi l’étole sur l’épaule gauche pendant sous le bras droit. »

Ordinations au Samedi des Quatre-Temps : le diacre et le sous-diacre, ministres de l'évêque, portent les chasubles pliées.

Ordinations au Samedi des Quatre-Temps :
le diacre et le sous-diacre, ministres de l’évêque, portent les chasubles pliées.

Détaillons quelque peu certains aspects de cette rubrique, qui en dépit de sa complexité apparente, suit quelques principes logiques simples :
1. Les chasubles pliées n’existent que pour les temps de pénitence et donc que dans les couleurs violettes et noires. On ne les utilise pas (même si la rubrique susdite ne le précise pas) pour la messe du Jeudi Saint célébrée en blanc mais on le fait pour les Présanctifiés du Vendredi Saint célébrés en noir. Avant les réformes des années 50, la vigile de la Pentecôte était comme une seconde vigile pascale et comprenait 6 prophéties avant le début proprement dit de la messe. Cette avant-messe était célébrée en violet et donc voyait l’usage des chasubles pliées. La messe subséquente était en rouge. De même, le Samedi Saint, le diacre bénit le cierge pascal en dalmatique blanche, puis reprend sa chasuble pliée pour l’avant-messe – en violet – (qui comportait 12 prophéties puis la bénédiction des fonds). La messe qui suit cette avant-messe est en ornements blancs.
2. Les dimanches de l’Avent et du Carême ne sont pas jours de jeûnes (on ne jeûne jamais le dimanche qui fête toujours la résurrection du Christ) mais sont tout de même inclus dans des temps de pénitence car on y célèbre en violet. Cependant la rubrique du Missel Romain ne fait pas mention des dimanches de la Septuagésime, où l’on célèbre aussi en violet. Il y a eu quelques hésitations, mais en général, les auteurs n’ont pas recommandé l’usage des chasubles violet durant ce temps d’avant-Carême. (En rigoureuse fidélité à la rubrique, on ne devrait pas les employer le dimanche durant la Septuagésime mais on pourrait imaginer le faire aux lundis, mercredis et vendredis des trois semaines de ce temps, qui étaient primitivement jeûnés).
3. Les deux dimanches de Gaudete et de Lætare constituent deux pauses au milieu de l’Avent et du Carême. Ce sont deux jours de joie où l’Eglise donne un avant-goût au fidèles des réjouissances qui les attendent au terme de ces deux temps de pénitence : les ornements sont de couleur rose et non violette, on orne les autels de fleurs, l’orgue et les instruments de musique se font entendre. La messe du dimanche de Gaudete peut éventuellement être reprise dans la semaine qui suit et bénéficie de ces privilèges (le dimanche de Lætare ne peut lui être repris au cours de la semaine qui suit, chaque jour du Carême étant pourvu d’une messe propre).
4. Les Quatre-Temps de la Pentecôte sont les seuls des Quatre-Temps à n’être pas jeûnés car ils sont inclus dans l’octave de la Pentecôte. Contrairement à ceux de septembre, de l’Avent et du Carême, ils ne voient donc pas l’usage des chasubles pliées.
5. Par grandes églises on désigne les cathédrales, les collégiales mais aussi les églises paroissiales. C’est ce qu’a précisé une décision de la Sacrée Congrégation des Rites du 11 septembre 1847 adressée à l’évêque de Londres, Mgr Nicholas Wiseman (lequel rétablissait alors la hiérarchie catholique en Angleterre et dont les toutes nouvelles paroisses étaient encore souvent dépourvues en ornements) ; la même décision lui conseille même de faire célébrer dans sa cathédrale sans ministres sacrés plutôt que d’y faire officier des diacres & sous-diacres sans chasubles pliées. Cette décision dut paraître un peu trop raide car elle fut supprimée des collections ultérieures de la S.C.R. : une grande église dépourvue de chasubles pliées peut toujours faire servir les ministres sacrés sans chasubles pliées, juste en aube, étole & manipules.
6. Les petites églises paraissent avoir été dispensées de l’usage des chasubles pliées non pas tant parce qu’elles n’en avaient pas mais parce qu’il y était plus compliqué d’avoir trois chasubles parfaitement assorties dont deux étaient pliées.
7. Notons une autre réponse de la Congrégation des rites (n°5385 du 31 août 1867) précisant qu’il faut utiliser – devant le Saint Sacrement exposé – les chasubles pliées aux prières des 40 heures qui se dérouleraient pendant l’Avent ou le Carême.
8. L’usage des chasubles pliées étant lié à une notion de temps liturgique, elles ne servaient pas aux messes de Requiem, qui ne sont pas liées à un temps liturgique particulier : on y emploie des dalmatique et tunique noires.

Ostension des reliques de la Vraie Croix le Vendredi Saint devant la basilique Sainte-Croix-de-Jérusalem à Rome

USAGE LITURGIQUE – Pour assister le célébrant, il suffit aux ministres que le devant de leur chasuble soit replié ; mais lorsque le diacre ou le sous-diacre doivent accomplir une tâche qui leur est propre, ils retirent complètement ou replient encore davantage ce vêtement.

Ainsi, le sous-diacre dépose sa chasuble pliée avant de chanter l’épître, après quoi il la reprend aussitôt.[8]

L’office propre du diacre commence avec le chant de l’évangile et se poursuit jusqu’à la fin de la communion, dont il est ministre, mais il ne dépose pas complètement sa chasuble pliée pendant tout ce temps : il la porte roulée en bandoulière sur l’épaule gauche, attaché sous le bras droit par des cordelettes (ou même en faisant un nœud), par-dessus son étole. Après la communion, il déroule le tissu et remet la chasuble pliée comme auparavant.

Diacre portant la chasuble roulée pour chanter l'évangile.

Diacre portant la chasuble roulée pour chanter l’évangile.

Pour simplifier quelque peu ce procédé, on s’est mis à rouler par avance une autre chasuble, que le diacre prenait sur l’épaule en temps voulu ; par la suite, on a le plus souvent substitué à cette chasuble roulée une simple bande du même tissu, communément appelée stolon ou étole large.[9]

Evolution de la chasuble transversale au stolon : à gauche, la chasuble roulée sur une statue médiévale de la cathédrale de Wells en Angleterre ; à droite, le stolon dans sa forme moderne : simple bande de tissu non galonnée sur les bords.

Evolution de la chasuble transversale jusqu’au stolon : à gauche, la chasuble roulée sur une statue médiévale de la cathédrale de Wells en Angleterre ; à droite, le stolon dans sa forme moderne : simple bande de tissu non galonnée sur les bords.

Lors d’une messe pontificale, les diacres assistants prennent leurs ornements – à savoir : la chasuble pliée devant, par-dessus la cotta ou le rochet – vers la fin de Tierce, avant que l’évêque ne chante l’oraison.[10]

Un sous-diacre porte-croix porterait aussi une chasuble pliée.[11]

Chasuble pliée & stolon de la basilique Sainte-Marie-des-Anges à Rome.

Chasuble pliée & stolon de la basilique Sainte-Marie-des-Anges à Rome.

EVOLUTIONS DES FORMES – 1. De la chasuble pliée à la chasuble coupée.

Jusqu’à nos jours s’était conservé l’usage de réellement replier la partie avant de la chasuble et de la maintenir ainsi au moyen de cordons ou d’agrafes.

Chasubles réellement pliées du diacre & du sous-diacre.

Chasubles réellement pliées du diacre & du sous-diacre. Angleterre.

Au XVIIème siècle, Pisacara Castaldo rappelle que les chasubles pliées ne doivent pas différer de celle du célébrant.[12] Au XVIIIème siècle Merato commentant Gavantus précise encore qu’il faut en retirer les agrafes qui les maintiennent pliées entre les cérémonies afin de ne pas les abimer & pour que les prêtres puissent les utiliser commodément pour les messes basses.[13]

Une chasuble pliée est donc, de ce fait, exactement ce que son nom suggère : une chasuble comme une autre, portée avec la partie antérieure pliée, à l’intérieur, afin de la remonter au niveau des coudes, et souvent attachée en cette position par deux pinces d’acier.

New Jersey - USA - FSSP.

New Jersey – USA – FSSP.

Toutefois, au fil des siècles, tandis que la chasuble du célébrant s’échancrait sur les côtés, par commodité, on se mit à coudre de façon définitive la pliure des chasubles du diacre et du sous-diacre pour finir par les couper définitivement de l’excédent de tissu (on pourrait donc parler de « chasubles coupées » mais l’usage à maintenu le terme de « chasubles pliées »).

Formes classiques romaines : stolon du diacre, chasuble du célébrant et chasuble pliée du sous-diacre - Londres

Formes classiques romaines :
stolon du diacre, chasuble du célébrant et chasuble pliée du sous-diacre.
Juventutem – Londres.

DISPARITION DES CHASUBLES PLIEES ? – La généralisation de la découpe de la partie antérieure de la chasuble pliée – certes commode – a dû contribuer à la faire percevoir comme un vêtement distinct de la chasuble du célébrant, ce qu’elle n’est pourtant absolument pas à l’origine. Paradoxalement, cela a pu contribuer à la désaffection de son usage. Dès 1914, le jésuite Braun[14] déplore la disparition des chasubles pliées dans toute l’Allemagne. La France n’a pas l’air mieux lotie pour la même époque (si les cérémoniaux publiés continuent de décrire l’usage des chasubles pliées, il est assez rare de trouver des exemplaires ni même des photographies du XXème siècle). L’usage semble avoir perduré davantage en Italie, dans la Péninsule ibérique ou dans les Iles britanniques.

Déjà supprimées pour la vigile pascale dans ses nouvelles formes expérimentales de 1951 et 1952, les chasubles pliées furent entièrement bannies de la Semaine Sainte réformée de 1955 au profit de dalmatiques et tuniques violettes et noires, tout en continuant pourtant d’être utilisée le reste du Carême et aux autres temps de pénitence. Cette anomalie cessa avec la publication du nouveau code des rubriques de 1960 qui remarquent tout à la fin des rubriques générales que « Les chasubles pliées et l’étole large ne sont plus employées désormais ».[15]

Voici ce que notait Mgr Gromier, cérémoniaire papal, au cours de sa célèbre conférence sur les réformes de la Semaine Sainte :

« Les chasubles pliées sont une des caractéristiques les plus anciennes du rite romain ; elles remontent au temps où tout le clergé portait la chasuble, et furent conservées [… pour] la plus austère pénitence. Leur abandon fait mentir les peintures des catacombes : c’est une perte immense, un outrage à l’histoire et à […] tord, dit-on, on aurait donné cette explication proportionnée au méfait : on ne trouve pas facilement des chasubles pliées. Or c’est juste le contraire : on trouve partout des chasubles violettes, qui peuvent se plier, tandis que les dalmatiques violettes sont beaucoup moins répandues.[16] En outre on a toujours la ressource de servir en aube. »

On pourrait ajouter qu’il était curieux de supprimer les chasubles pliées au moment même où l’on entendait promouvoir partout le retour à la forme ample & antique de la chasuble.

Contrairement aux catholiques, l’usage des chasubles pliées ne s’est pas interrompu chez les anglo-catholiques (et peut-être verra-t-on son usage être progressivement repris par les différents nouveaux ordinariats érigés pour recevoir ces communautés au sein de l’Eglise catholique). Par ailleurs, avec la renaissance des études liturgiques dans les communautés catholiques traditionnelles, on note qu’un nombre grandissant de celles-ci reprend l’antique usage.

Vigile de la Pentecôte à Saint Magnus, paroisse anglicane de Londres.

Vigile de la Pentecôte à Saint-Magnus, paroisse anglicane de Londres.

DANS LES AUTRES RITS OCCIDENTAUX – L’usage de la chasuble pliée n’est pas limitée au rit romain et se rencontre – avec des variantes – dans les liturgies suivantes :

1. Dans le rit ambrosien : les chasubles pliées sont utilisées pendant l’Avent, le Carême et les Litanies majeures et mineures (i.e. les Rogations, qui ont lieu le lundi après l’Ascension dans ce rit et au cours desquelles on impose les Cendres) et les autres jours de jeûne durant l’année. Comme dans le rit romain, le sous-diacre dépose sa chasuble pliée pour chanter l’épître. Le diacre roule la sienne transversalement comme au romain de l’évangile à la fin de la communion. A noter que lors des dimanches de Carême, le diacre doit chanter des litanies très anciennes après l’ingressa au début de la messe ; pour ce faire, comme il remplit son office propre, il roule également sa chasuble transversalement. Les couleurs liturgiques différent du romain ; violet foncé pendant l’Avent et les dimanches de Carême, mais les féries de Carême sont en noir. Les Litanies majeures sont en violet foncé et les mineures sont en noir. Lors d’une exposition du Saint-Sacrement un jour de pénitence, on doit employer obligatoirement les chasubles pliées, même dans les petites églises. Différence notable avec l’usage romain : toute la Semaine Sainte (qui débute au Samedi de la veille des Rameaux, in Traditione Symboli) est célébrée en rouge et on utilise dalmatique et tunique.
2. Dans le rit de Braga : usage identique au romain, sauf pour la procession des Rameaux où l’on utilise dalmatique et tunique.
3. Dans le rit de Lyon : de façon très intéressante, les chasubles pliées ne se prennent qu’après le premier dimanche de Carême, souvenir de l’époque antérieure à saint Grégoire le Grand où le premier jour du jeûne quadragésimal était le lundi suivant ce dimanche. Le diacre dépose sa chasuble avant de chanter l’évangile mais ne la roule pas sur ses épaules (comme ce que fait le sous-diacre à l’épitre donc). Les chasubles pliées ne sont pas en usage le Vendredi Saint.
5. Dans le rit de Paris : Les chasubles ne sont pas pliées mais roulées sur les épaules. (les cérémoniaux parlent de chasubles traversales : planetis transversis super humeros). Elles ne sont pas employées pendant les dimanches de l’Avent (qui sont célébrés en blanc à Paris) mais on y use de la dalmatique et de la tunique. Elles sont toutefois utilisées aux messes fériales de l’Avent dans les grandes églises où il y a beaucoup d’ecclésiastiques, les petites églises en sont dispensées. Les chasubles transversales s’emploient une première fois les Mercredi des Cendres puis les dimanches de Carême et le Vendredi Saint (les ornements sont noirs à chaque fois). Les féries de Carême en revanche, le diacre et le sous-diacre ne servent qu’en aubes, étole & manipules, sans chasubles, même à la cathédrale. Les Quatre-Temps de septembre sont célébrés avec des chasubles transversales rouges (ces jours appartenant au Temps après la Pentecôte, qui est en rouge à Paris).
6. Chez les Prémontrés : particularité notable, ce rit connait l’usage des chasubles pliées depuis la Septuagésime.
7. Chez les Cisterciens, les Dominicains & les Carmes : ces 3 rits ont des usages similaires : pendant les temps de pénitence, le diacre et le sous-diacre servent en aube, étole & manipules, comme dans les petites églises du rit romain. Notons que chez les dominicains, la dalmatique et la tunique ne sont pas non plus employées aux messes fériales pendant l’année.
8. Chez les Chartreux : ce rit est très dépouillé et ignore complètement l’usage de la dalmatique et de la tunique toute l’année durant. A la messe, le diacre ne prend l’étole que pour chanter l’évangile. De ce fait, les chasubles pliées sont complètement ignorées.

ET EN ORIENT ? – Au témoignage des représentations artistiques anciennes, l’Orient byzantin connait depuis au moins le Vème siècle l’usage de la chasuble qui s’appelle en grec φαιλόνιονphélonion (à rapprocher du latin pælonia).

Théophile d'Alexandrie - miniature sur papyrus du Vème siècle.

Théophile d’Alexandrie.
Miniature sur papyrus du Vème siècle.

Par un intéressant processus similaire à ce qui s’est produit en Occident, la partie avant du phélonion s’est beaucoup échancrée afin de faciliter les gestes du célébrant.

Icône représentant saint Jean de Novgorod - le phélonion est tenu replié sur les bras.

Icône représentant saint Jean de Novgorod – le phélonion est tenu replié sur les bras.

Prêtre byzantin portant le phélonion. La partie avant du vêtement est désormais coupée pour faciliter les gestes liturgiques.

Prêtre byzantin portant le phélonion. La partie avant du vêtement est désormais coupée pour faciliter les gestes liturgiques.

Certaines chasubles pliées espagnoles sont de forme très semblables aux actuels phélonia échancrés par devant des byzantins :

Chasubles pliées d'origine espagnole, assez proche de l'actuelle coupe byzantine.

Chasubles pliées d’origine espagnole, assez proches de l’actuelle coupe byzantine.

On ne trouve toutefois pas de traces que les diacres et les sous-diacres aient porté des chasubles en Orient (ceux-ci se revêtent de dalmatiques). Toutefois, dans l’usage russe[17], lors de l’ordination d’un chantre ou d’un lecteur, l’évêque lui impose un petit phélonion sur les épaules, vraisemblablement l’équivalent oriental de la chasuble pliée occidentale.

Ordination d'un lecteur dans l'usage russe.

Ordination d’un lecteur dans l’usage russe.

Le petit phélonion est ensuite retiré une fois que le nouveau lecteur aura chanté une épître.

Le lecteur byzantin nouvellement ordonné & revêtu du petit phélonion chante l'épître

Le lecteur byzantin nouvellement ordonné & revêtu du petit phélonion chante l’épître

A l’ordination d’un sous-diacre non-moine, le candidat se présente à l’évêque vêtu du petit phélonion. Ce vêtement n’est plus utilisé en dehors de ces deux ordinations[18], mais il pourrait bien être le souvenir d’un état plus antique où la chasuble était portée par le clergé mineur.

Phélonion et petit phélonion russes.

Phélonion et petit phélonion russes.

Les autres rites orientaux ne connaissent pas en général la chasuble, même pour le célébrant qui utilise en général la chape. Notons toutefois chez les Arméniens l’existence de l’équivalent du petit phélonion russe[19], court camail qui recouvre les épaules des clercs mineurs de ce rit et devenu le plus souvent solidaire de l’aube de nos jours :

Messe dans le rit arménien - cathédrale arménienne catholique Sainte-Croix de Paris.

Messe dans le rit arménien – cathédrale arménienne catholique Sainte-Croix de Paris.

Ordinations de diacres arméniens.

Ordinations de diacres arméniens.

CONCLUSION – L’empressement de Mgr Bugnini à faire disparaître les chasubles pliées (il note avec dédain que les chasubles pliées ne manqueront à personne)[20] fait resurgir une question plus large qui émerge naturellement lorsqu’on étudie les réformes liturgiques de 1951-1969 : ces réformes ont été présentées alors aux fidèles comme un heureux retour de la liturgie à l’antiquité chrétienne, enfin débarrassée des scories du bas Moyen-Age et de l’époque baroque. Mais dès lors, comment expliquer l’abandon dédaigneux de cet élément véritablement antique du rit romain que sont les chasubles pliées, précieux usage qui nous reliait à la prière et à la pratique même de nos Pères dans la foi des premiers siècles ? Hélas, cet exemple précis est loin d’être unique & l’on peut signaler l’abandon de nombreux éléments antiques au profit de pures créations intellectuelles au cours de ces réformes. Plus globalement, on pourra s’interroger sur la nature de la réforme liturgique de 1951 à 1969 : constitue-t-elle un développement organique continu de la liturgie de l’Eglise ou se situe-t-elle en rupture radicale avec la pratique pluri-séculaire du rit romain ?

Il est intéressant de constater qu’en divers endroits du monde, des communautés traditionnelles reprennent désormais l’usage des chasubles pliées. Gageons que ces communautés perçoivent que celles-ci constituent une part de la richesse symbolique que nous avait livrée la tradition et dont nous avons été injustement privés.

Messe de Mgr Amodeo au Panthéon. Rome.

Messe de Mgr Amodeo au Panthéon. Rome.

Chasuble pliée - Rome.

Chasuble pliée – Rome.

Mercredi des Cendres.

Mercredi des Cendres.

Londres.

Vendredi Saint. Londres.

Stolon noir du Vendredi Saint. Londres.

Stolon noir du Vendredi Saint. Londres.

Passion selon saint Matthieu - messe pontificale des Rameaux - Rome.

Passion selon saint Matthieu – messe pontificale des Rameaux – Rome.

Second dimanche de Carême 2016 - collégiale Saint-Just de Lyon.

Second dimanche de Carême 2016 – collégiale Saint-Just de Lyon.

Second dimanche de Carême 2016 - collégiale Saint-Just de Lyon.

Second dimanche de Carême 2016 – collégiale Saint-Just de Lyon.

A l'aspersion - second dimanche de Carême 2016 - Société Saint-Hugues de Cluny - Connecticut.

A l’aspersion – second dimanche de Carême 2016 – Société Saint-Hugues de Cluny – Connecticut.

Notez la chasuble transversale roulée - second dimanche de Carême 2016 - Société Saint-Hugues de Cluny - Connecticut.

Notez la chasuble transversale véritablement roulée – second dimanche de Carême 2016 – Société Saint-Hugues de Cluny – Connecticut.

Distribution des cierges de la Chandeleur 2016 - Institut du Christ-Roi - Gricigliano.

Distribution des cierges de la Chandeleur 2016 – Institut du Christ-Roi – Gricigliano.

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Notes :

Notes :    (↵ reviens au texte)

  1. Cf. De Oratoribus chap. XXXIX, attribué à Tacite (58 – c. 120).
  2. Notons l’existence de plusieurs chasubles qui auraient appartenues à saint Paul.
  3. Tertullien, De Oratione, chap. XV.
  4. Amalaire de Metz, De ecclesiasticis officiis, II, 19 (P.L. 105, 1095).
  5. A. King, Liturgy of the Roman Church, London-New York-Toronto, Longmans, 1957, p. 130.
  6. Encore que l’on note parfois des pliures ou des cordelettes sur celle du célébrant également ; ce fut l’usage de la cathédrale de Reims.
  7. De qualitate paramentorum tit. XIX, n. 6, 7. « In diebus vero ieiuniorum (præterquam in vigiliis Sanctorum) et in Dominicis et feriis Adventus et Quadragesimæ ac in vigilia Pentecostes ante Missam (exceptis Dominica Gaudete, si eius Missa infra hebdomadam repetatur, et Dominica Lætare, Vigilia Nativitatis Domini, Sabbato Sancto in benedictione Cerei et in Missa, ac quatuor temporibus Pentecostes) item in benedictione Candelarum et Processione in die Purificationis Beatæ Mariæ, et in benedictione Cinerum ac benedictione Palmarum et Processione, in Cathedralibus et præcipuis Ecclesiis utuntur Planetis plicatis ante pectus ; quam planetam Diaconus dimittit, etc. In minoribus autem Ecclesiis, prædictis diebus ieiuniorum Alba tantum induti ministrant : Subdiaconus cum manipulo, Diaconus etiam cum stola ab humero sinistro pendente sub dextrum ».
  8. « Si les ministres portent la chasuble pliée, le premier acolyte se lèvera durant la dernière collecte avant l’épître et retirera la chasuble pliée du sous-diacre, puis celui-ci recevra le livre, chantera l’épître, et baisera la main du célébrant ; après qu’il a rendu le livre, il revêtira de nouveau la chasuble pliée – soit près de l’autel, soit à la crédence – et transférera du côté de l’évangile le missel avec son coussin ou pupitre. » Pio Martinucci, Manuale sacrarum Cæromoniarum, chap. VI, n°14.
  9. « Après que le célébrant a commencé sa lecture [à voix basse] de l’évangile, le diacre descendra de l’autel par le côté, comme il a été dit. Près de la crédence, il déposera la chasuble pliée et se revêtira de l’étole large ; puis il prendra l’évangéliaire, l’apportera à l’autel, et accomplira la suite de ses fonctions. Pio Martinucci, Manuale sacrarum Cæromoniarum, chap. VI, n°15.
    Après la communion, lorsque le diacre a porté le missel (avec son coussin ou pupitre) du côté de l’épître, il descendra de l’autel par le côté et viendra à la crédence ; assisté par un acolyte, il déposera l’étole large et reprendra la chasuble pliée, après quoi il regagnera sa place derrière le célébrant. Pio Martinucci, ibidem n°20.
  10. Cæremoniale Episcoporum, Livre II, chap. XIII, n°3.
  11. Pierre Jean Baptiste de Herdt, Pratique de la liturgie selon le rit romain, p. 213.
  12. A. Pisacara Castaldo, Praxis caeremoniarum, Neapoli, Scoriggium, 1645, p. 178.
  13. B. Gavantus – G.M. Merato, Thesaurus Sacrorum Rituum, Venetiis, Balleoniana, 1792, I, p. 48.
  14. G. Braun, Die liturgischen Paramente, 1914, p. 98.
  15. Rubricæ generales XIX, n°137 : Planetæ plicatæ et stola latior amplius non adhibentur.
  16. En effet, en bonne rigueur les dalmatiques et tuniques violettes ne pouvaient servir que pour les trois dimanches de Septuagésime, Sexagésime et Quinquagésime.
  17. Lequel conserve très souvent des structures bien plus anciennes que l’usage grec.
  18. Le lecteur-chantre utilise ordinairement un genre de tunique pour son office, le sticharion – στιχάριον. Notons que certaines paroisses ont tenté de restaurer un usage plus fréquent du petit phélonion.
  19. Selon l’avis de R. Pilkington, I riti orientali, Turin, L.I.C.E. – Berruti, p. 31.
  20. Cf. A. Bugnini – C. Braga, Ordo Hebdomadae Sanctae instauratus commentarium, Bibliotheca Ephemerides Liturgicae Sectio Historica 25, Roma, Edizioni Liturgiche, 1956, p. 56, nt. 28.

Les stations de Carême dans l’ancien rit parisien

A l’instar du Pape à Rome, l’évêque de Paris conduisait la prière de son peuple pendant des liturgies stationnales célébrées durant le Carême. Comme à Rome, ces liturgies comportaient une procession suivie d’une messe dans les sanctuaires les plus emblématiques de notre ville.

Tertullien.

Tertullien.

ORIGINE DES STATIONS – Chez les anciens Romains, le mot de station désignait un poste de gens armés ou de sentinelles en veille. Cette terminologie a été reprise très tôt – au moins dès le IIIème siècle par les chrétiens. Tertullien en particulier fait un usage fréquent de cette terminologie ; pour lui (cf. De Oratione XIX), la station des chrétiens constitue la « garde » que montent certains jours les fidèles – « la milice de Dieu » – par le jeûne et la prière ardente, et que couronne le saint sacrifice de la messe :

« Si la station a reçu son nom de l’exemple militaire – nous sommes en effet la milice du Christ – c’est parce que dans les camps ni joie ni tristesse n’empêche le soldat de faire sa station » (Tertullien, De Oratione XIX, 5).

Du temps de Tertullien, les jours de station étaient les mercredis et vendredis pendant toute l’année, jours qui étaient jeûnés jusqu’à l’heure de none (3h de l’après-midi environ). Ce jeûne des mercredis et des vendredis – universel en Orient comme en Occident – avait été établi dès la toute primitive Eglise, ainsi que l’atteste la Didachè, le plus ancien écrit chrétien du Iersiècle, contemporain de la rédaction même du Nouveau Testament :

Que vos jeûnes ne soient pas en même temps que ceux des hypocrites : car ils jeûnent le deuxième (=lundi) et le cinquième jour (=jeudi) de la semaine ; mais vous, jeûnez le quatrième (=mercredi) et le jour de la préparation (au sabbat, i.e. le vendredi). (Didaché VIII, 1)

Pendant le Carême (et plus tard durant le temps de la Septuagésime), on ajouta en Occident, au mercredi et au vendredi, le lundi comme troisième jour de station.

A Rome, la pratique de la liturgie stationnale est attestée sous le pape Hilaire († 468) ; elle fut réorganisée par son successeur Simplicius (468-483) et surtout par saint Grégoire le Grand (590-604). A l’heure de none, le peuple romain était convoqué à une église – appelée église de la collecte – qui avait été annoncée par l’archidiacre à la fin de la station précédente. Là, le Pape chantait une oraison, la collecte du jour (collecta désignant l’oraison sur le peuple qui a été rassemblé) puis une grande procession s’organisait vers une autre église – l’église de la station. Derrière la croix portée par le sous-diacre stationnal, les fidèles et le clergé chantaient durant cette procession des litanies (comportant l’invocation Kyrie eleison). A l’église de la station, le Pape célébrait la sainte messe et souvent y prononçait l’homélie.

Missale Romanum - Mercredi des Cendres - station à Sainte-Sabine.

Missale Romanum – Mercredi des Cendres – station à Sainte-Sabine.

A l’origine, la station à Rome ne se faisait qu’aux jours de pénitence : Quatre-Temps, Avent & Carême. Mais à Rome, contrairement à l’Afrique et à l’Orient, on jeûnait le samedi également (les Samedis des Quatre-Temps sont ainsi pourvus de stations), puis très tôt, on fit aussi la collecte, la procession & la station à certains dimanches & grandes fêtes qui n’étaient pas jeûnés (Noël, Pâques & son octave, les dimanches de l’Avent et de Carême par exemple). Cette liturgie stationnale romaine dura jusqu’au XIIème siècle avant de tomber en désuétude ; l’exil d’Avignon lui fut fatal. Des éléments ont tout de même survécu jusqu’à nous : ainsi, au début de la messe, le terme donné à la première oraison, – la collecte – ainsi que le chant du Kyrie eleison sont des héritages de l’antique église de la collecte et de la procession stationnale. Surtout, le Missel romain a conservé jusqu’aujourd’hui l’usage de désigner les églises dans lesquelles se déroulaient les stations romaines depuis l’époque de saint Grégoire le Grand (on trouve aussi les mentions des églises de collecte dans les manuscrits médiévaux). Le pape saint Jean XXIII avait restauré l’antique usage des stations romaines pendant le Carême. L’usage fut repris partiellement par Benoît XVI et François, qui ont célèbré ainsi à plusieurs la messe du mercredi des Cendres dans l’église de Sainte-Sabine, comme indiquée dans le Missel de saint Pie V.

Procession

LES STATIONS DE CAREME DANS L’ANCIEN USAGE DE PARIS – On pourrait être tenté de penser que les stations de Carême à Paris n’étaient qu’une adaptation locale intelligente d’une liturgie papale purement romaine qui avait été importée telle quelle à l’époque carolingienne. On notera toutefois que l’existence de liturgies stationnales est attestée en Gaule dès le Vème siècle, avant l’importation de la liturgie romaine. Surtout, le cadre de la liturgie stationnale parisienne est curieusement resté restreint aux seuls lundis, mercredis & vendredis de Carême, probablement les seuls jours qui étaient de stations dans le Carême à Rome avant le VIèmesiècle. La permanence, jusqu’à la fin du XVIIème siècle de ce trait proprement archaïque est très intéressante. A Rome, les lundis, mercredis et vendredis de Carême connaissaient une pénitence un peu plus marquée, et comportaient le chant d’un trait à la messe (que ne possèdent pas les autres féries quadragésimales). Ces mêmes lundis, mercredis et vendredis étaient dotés également d’épîtres et d’évangiles spéciaux durant les trois semaines préparatoires du Carême (Septuagésime, Sexagésime, Quinquagésime), lectures que la plupart des usages diocésains médiévaux (dont Paris) avaient conservées (mais qui étaient tombées en désuétude dans le missel de la Curie romaine dont le Missel de saint Pie V est l’héritier).

L’ordre des stations de Carême à Paris n’est pas mentionné dans les missels parisiens. Il n’est connu que par les processionnaux et décrit très précisément dans le Cérémonial parisien publié sous le cardinal de Retz et rédigé par Martin Sonnet en 1662.

Les stations de Carême se tiennent à Paris le Mercredi des Cendres, puis tous les lundis, mercredis et vendredis à partir de la première semaine de Carême jusqu’au Vendredi avant les Rameaux (Vendredi de la Passion). Ils se caractérisent par une procession qui part de Notre-Dame pour se diriger vers une autre église où la messe stationnale du jour est chantée. Ces églises stationnales – comme le note le processionnal parisien de 1662 (chap. VIII, 18) – sont choisies parmi les églises les plus antiques, les plus dignes & les plus notables de Paris. Et en effet, cet itinéraire stationnal dans l’antique Paris chrétien va nous faire redécouvrir de larges pans de notre patrimoine, souvent hélas détruit par la révolution puis par les soins attentifs du baron Haussmann, protestant.

Cet itinéraire des stations du Carême parisien suit une logique géographique rigoureuse, commençant par l’église la plus proche le premier jour – Saint-Christophe, sur le parvis de Notre-Dame – pour finir par la plus éloignée le dernier jour – l’abbaye royale de Montmartre. La première semaine de Carême visite trois des plus anciennes églises de l’Ile de la Cité. La seconde semaine de Carême, c’est au tour des trois plus anciennes églises du quartier & faubourg Saint-Jacques au Sud d’être visitées. La troisième semaine de Carême, on processionne vers les grandes abbayes du Sud-Est. La quatrième semaine, on se dirige cette fois vers les antiques églises à proximité de la Cité sur la rive droite pour finir, au cours de la semaine de la Passion, par les abbayes plus au Nord de celle-ci. Notons que la procession & la messe stationnale sont supprimées si ce jour-là tombe une fête double ou semi-double.

Voici la liste des églises stationnales du Carême parisien :

  1. Mercredi des Cendres : station à l’église de Saint-Christophe près l’Eglise métropolitaine (Sanctus Christophorus prope Ecclesiam Metropolitanam).
    Saint-Christophe sur le parvis de Notre-Dame - plan de Turgot de 1739.

    Saint-Christophe sur le parvis de Notre-Dame – plan de Turgot de 1739.

    Sur le parvis de Notre-Dame existait un ensemble de bâtiments qui, en 690 avait servi de monastère de moniales, puis, en 817, d’hospice pour les indigents et les infirmes et ensuite pour les voyageurs et les étrangers : c’était l’hôpital Saint-Christophe, qui possédait sa propre chapelle. Cette église fut reconstruite un peu plus au Nord du parvis au IXème siècle et transformée en paroisse au XIIème siècle. Les chanoines de Notre-Dame était administrateurs de cet ensemble depuis 1006. Reconstruite en 1494, l’église fut démolie en 1747 pour permettre la construction de l’hospice des Enfants-Trouvés.

  2. Lundi de la première semaine de Carême : station à l’église prieurale de Saint-Denis-de-la-Chartre (Sanctus Dionysius in Carcere).
    Saint-Denis-de-la-Chartre.

    Saint-Denis-de-la-Chartre.

    Cette petite église, située au Nord de l’Ile de la Cité à l’emplacement actuel de l’extrémité de l’Hôtel-Dieu sur le Quai-aux-Fleurs, avait été construite – selon la tradition et conformément à l’étymologie de son nom (carcer) – sur la prison romaine qui avait abrité saint Denys et ses compagnons Rustique et Eleuthère avant leur martyre. Son existence est mentionnée la première fois par une charte de 1014. En 1143, dans la fameuse transaction qui est à l’origine de la construction de l’abbaye royale de Montmartre, le roi Louis VI le Gros donne Saint-Denis-de-la-Châtre à l’abbaye de Saint-Martin-des-Champs en échange de leurs biens à Montmartre. L’église fût rebâtie une première fois au XIVème siècle. Le prieuré et l’église gardèrent des proportions modestes et étaient fréquemment atteints par les crues de la Seine. En 1618, la paroisse fut transférée à Saint-Symphorien et il ne restait plus qu’un seul moine au prieuré. Face à cette situation critique, un arrêt du Conseil du Roi ordonna l’envoi de nouveau moines, et en 1624, Charles de Berland, aumônier de Sa Majesté et ancien agent général du clergé de France tente de redonner vie au prieuré. En 1665, Anne d’Autriche fait restaurer l’église. Le nouveau maître-autel se retrouvait orné d’un ensemble monumental en stuc de Michel Anguier (c. 1604 † 1669) représentant le Christ donnant la communion à saint Denys. Sur les côtés de l’autel, deux petits oratoires étaient dédiés à saint Eloi & à saint Roch. Deux rangs de vingt stalles et d’anciennes tapisseries représentant le martyre de saint Denys décoraient le chœur. La crypte, dont l’entrée était fermée par une grille de fer, possédait deux chapelles. Les moines possédaient dans le cloître de Notre-Dame un petit enclos qui leur servait de cimetière. En 1695, le prieuré périclitait toutefois et il fut réuni au séminaire de Saint-François-de-Sales qui venait de se fonder au faubourg Saint-Marcel. En 1704, le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, entérine cette situation en supprimant le prieuré de Saint-Denis-de-la-Chartre et en unissant tous ses biens audit séminaire. Les bâtiments du prieuré & l’église furent fermés en 1791 par les révolutionnaires, puis, devenus biens nationaux, furent vendus & lotis en 1798 et démolis en 1810. Saint-Denis-de-la-Chartre constituait la 5ème étape du pèlerinage des parisiens en l’honneur de saint Denis.

  3. Mercredi de la première semaine de Carême (Mercredi des Quatre-Temps) : station à l’église prieurale de Saint-Eloi près le Palais (Sanctus Eligius prope Palatium).
    Ancienne façade de Saint-Eloi du Palais remontée sur Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

    Ancienne façade de Saint-Eloi du Palais remontée sur Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

    Ce prieuré de femmes avait été fondé au centre de l’Ile de la Cité par saint Eloi en 632, il y réunit 300 religieuses sous la direction de sainte Aure. L’église et le couvent étaient alors dédiés à saint Martial. En 1107, Galon, évêque de Paris, le transforma en prieuré d’hommes en y faisant venir un prieur et douze moines de l’abbaye bénédictine de Saint-Maur-des-Fossés. Lors de cette réforme, l’église monastique fut coupée en deux : le chœur devint église paroissiale sous le nom de Saint-Martial et la nef église prieurale sous le nom de Saint-Eloi. En 1530, le prieuré fut rattaché – en même temps que l’abbaye de Saint-Maur – à l’évêché de Paris, puis fut dévolu aux Barnabites en 1632. Ceux-ci firent reconstruire l’église et les bâtiments conventuels en 1701 et élever une magnifique nouvelle façade, œuvre de Jean-Sylvain Cartaud, en 1704-1705. À la révolution, le couvent fut fermé en 1790, et l’église transformée en atelier de fonderie monétaire puis en dépôt des comptabilités de France et enfin en dépôt du mobilier de l’état (1852). Elle fut détruite en 1858 par le baron Haussmann et remplacée par une partie des bâtiments de la Préfecture de Police. La façade, œuvre de Cartaud, fut sauvée et remontée pierre par pierre en 1863 par Victor Baltard sur l’actuelle église Notre-Dame-des-Blancs-Manteaux.

  4. Vendredi de la première semaine de Carême (Vendredi des Quatre-Temps) : station à l’église de Saint-Barthélémy près le Palais (Sanctus Bartholomeus prope Palatium).
    Saint-Barthélémy avec sa nouvelle façade construite sous Louis XVI.

    Saint-Barthélémy avec sa nouvelle façade construite sous Louis XVI.

    Cette église remontait au Vème siècle & était tenue pour l’une des plus anciennes de Paris. Reconstruite vers 890 par Eudes, comte de Paris, qui en fait une collégiale de chanoines, elle fut agrandie vers 965 par Hugues Capet qui y dépose plusieurs reliques bretonnes venues se mettre à l’abri des attaques vikings. Parmi celles-ci figurait le corps de saint Malgoire, évêque de Dol, la collégiale accueille les moines réfugiés de l’abbaye de Saint-Magloire de Léhon et devient Saint-Barthélémy-Saint-Magloire. Les moines et la précieuse relique de saint Magloire s’étant établis définitivement en 1138 sur la rive droite de la Seine, Saint-Barthélémy reprend son ancien nom et devient paroisse, paroisse royale même du fait de sa proximité avec le palais de la Cité. Elle est reconstruite de nombreuses fois (au XIVème siècle, en 1550, 1730, 1736, 1740). En 1772, Louis XVI ordonne qu’elle soit entièrement reconstruite, mais la Révolution française entraine l’interruption des travaux. Seule la façade, arborant les armes royales, était alors achevée. Devenue bien national, elle est vendue le 12 novembre 1791 et détruite l’année suivante. Sur son emplacement s’élève désormais le tribunal de commerce de Paris.

  5. Lundi de la seconde semaine de Carême : station à l’église collégiale de Saint-Benoît-le-Bétourné au quartier Saint-Jacques (Sanctus Benedictus beneversi in vico Sancti Iacobi).
    Cloître et église de Saint-Benoît-le-Bétourné en 1810.

    Cloître et église de Saint-Benoît-le-Bétourné en 1810.

    Cette église fut fondé au VIème siècle et dédiée aux martyrs syriens Serge et Bacchus, puis passa sous le patronage de saint Benoît de Nursie au XIIIème siècle. Pendant le règne de saint Louis, le cloître accueillait un marché public. Le roi autorisa également les chanoines de Notre-Dame à percevoir dans ce marché un droit sur le pain et le vin. Les granges du vaste cloître de Saint-Benoit permettait de stocker les redevances en grains et en vins dues aux chanoines. Cette église fut curieusement construite à l’origine sans respecter l’orientation traditionnelle de la prière, de sorte que le sanctuaire et le maître-autel se trouvaient à l’Ouest (et ce fut sans doute la seule église ancienne de Paris a avoir été construite de façon désorientée). François Ier la fit remanier au commencement du xvième siècle afin de placer le sanctuaire et l’autel à l’Orient, selon le sens habituel imposé par les canons liturgiques. On la surnomma alors Saint-Benoît-le-Bistourné (pour « tourné deux fois ») ou Saint-Benoît-le-Bétourné (« bétourné » signifiant « bien tourné »), nom qui est resté. Charles Perrault y est inhumé en 1703. L’église est transformée en magasin à fourrage en 1790 par les révolutionnaires, puis détruite en 1831 pour faire place au théâtre du Panthéon, lui-même rasé en 1854 pour permettre le percement de la rue des Écoles. Le seul vestige subsistant est l’ancien portail principal de l’église qu’on peut voir sur la façade Nord de l’hôtel de Cluny, dans le jardin. Saint-Benoît-le-Bétourné constituait la 3ème étape du pèlerinage des parisiens en l’honneur de saint Denis (qui y aurait célébré la messe et prêché sur la Trinité).

  6. Mercredi de la seconde semaine de Carême : station à l’église collégiale de Saint-Etienne-des-Grès près la Porte Saint-Jacques (Sanctus Stephanus de gressibus prope portam Sancti Iacobi).
    Saint-Étienne-des-Grès avant la révolution.

    Saint-Étienne-des-Grès avant la révolution.

    Cette très ancienne église dont la tradition rapporte la fondation à saint Denys lui-même, est mentionnée dans les Annales de Saint-Bertin en 857 comme étant située hors des murs de la ville, non loin de la Porte Saint-Jacques. Elle était située au coin de la rue Saint-Jacques et de l’ancienne rue Saint-Étienne des Grès (actuelle rue Cujas) dans le Vème arrondissement. L’église est donnée au XIème siècle par le roi Henri Ier à l’évêque de Paris, qui y établit un chapitre. Placée désormais sous la protection de la cathédrale, elle est l’une des « quatre filles de Notre-Dame » : ce titre donnait au curé le titre de « cardinal de Paris », et ainsi d’assister l’évêque en se tenant aux cardes (aux coins) de l’autel avec les autres prêtres cardinaux lors des messes des grandes solennités de Noël, de Pâques et de l’Assomption. Le chapitre comportait douze prébendes et une chèvecerie (le chevecier est le chanoine chargé de l’entretien du chevet d’une église, de la garde de son trésor et de son luminaire), qui étaient à la collation des chanoines de Notre-Dame, personnellement à tour de rôle (in turno). De cette époque dataient le clocher & la chapelle de Notre-Dame de Bonne-Délivrance. Le qualificatif de Grès apparaît pour la première fois dans une charte de 1219, probablement pour la distinguer de Saint-Étienne-du-Mont, fondée vers cette époque. Ce terme se rapporte aux degrés (de gressibus) qu’il fallait monter pour entrer dans l’église par la porte de la rue Saint-Jacques. Au XIVème siècle son portail fut refait et se voyait toujours à la révolution. A partir du XIVème toujours, la statue de Notre-Dame de Bonne-Délivrance devient l’objet d’une vénération particulière, qui prend un grand éclat au cours des guerres de religion où elle est invoquée comme victorieuse de toutes les hérésies. En 1533, la confrérie de la Charité de Notre-Dame de Bonne-Délivrance est fondée. Dotée par le Saint-Siège de nombreuses indulgences, elle compte bientôt 12.000 adhérents, dont le roi Louis XIII et la reine Anne d’Autriche qui s’y enrôlent en 1622. François de Sales, qui se croyait damné, retrouve la paix et la confiance aux pieds de cette statue de Notre-Dame de Bonne-Délivrance. En souvenir fut érigée en 1692 dans l’église une chapelle Saint-François-de-Sales. Ce succès ne va pas sans dissensions entre les chanoines de Saint-Étienne-des-Grès et la confrérie : celle-ci est d’ailleurs dissoute par le parlement de Paris en 1737 avant d’être rétablie en 1774. La statue miraculeuse de Notre-Dame de Bonne-Délivrance est actuellement conservée au couvent des Sœurs de Saint Thomas de Villeneuve de Neuilly-sur-Seine. Saint-Etienne-des-Grès fut fermée le 12 juillet 1790 et détruite en 1792. Quelques restes de ses murs extérieurs et de leurs contreforts ont subsisté jusqu’à l’extension de la Faculté de Droit en 1876. Son bénitier était fameux car surmontée de la fameuse inscription paléochrétienne ΝΙΨΟΝΑΝΟΜΗΜΑΤΑΜΗΜΟΝΑΝΟΨΙΝ, palindrome en grec signifiant « Lave tes péchés et pas seulement ton visage », comme sur un pilier de Sainte-Sophie de Constantinople. Saint-Etienne-des-Grès constituait la 2nde étape du pèlerinage des parisiens en l’honneur de saint Denis, on pouvait y vénérer la relique de sa crosse.

  7. Vendredi de la seconde semaine de Carême : station à l’église prieurale de Notre-Dame-des-Champs au Faubourg Saint-Jacques (Beata Maria de Campis in suburbio Sancti Iacobi).
    L'église de Notre-Dame des Champs et son couvent de carmélites au XVIIème siècle.

    L’église de Notre-Dame des Champs et son couvent de carmélites au XVIIème siècle.

    La tradition rapporte que saint Denys s’était d’abord fixé à cet endroit à son arrivée à Lutèce et y avait prêché l’amour de la Vierge Marie. Après la conversion de la région parisienne au christianisme, une église fut édifiée & dédié à la Vierge Marie à partir des ruines d’un ancien temple romain à Mercure. Cette église fut ensuite baptisée Notre-Dame-des-Vignes, l’endroit étant à l’époque entouré de vignobles. Le roi Robert le Pieux (996-1031) fit agrandir Notre-Dame-des-Vignes pour honorer le lieu où saint Denys aurait célébré les saints mystères puis l’église devint peu après un prieuré des bénédictins de l’abbaye de Noirmoutier. Les moines arrachèrent les vignes environnantes et renommèrent l’église « Notre-Dame-des-Champs ». Il subsiste une crypte de ce sanctuaire dans les sous-sols de l’immeuble du n°14bis de l’actuelle rue Pierre-Nicole. En 1604, les bénédictins cédèrent Notre-Dame-des-Champs à la duchesse d’Orléans-Longueville, qui y installa des carmélites venant d’Espagne, lesquelles firent de leur monastère l’un des plus célèbres du XVIIème siècle. Ce fut là que se retirèrent entre autres Mademoiselle de La Vallière et Madame de Montespan. À la Révolution, le couvent des Carmélites fut fermé et l’église détruite, et il n’en resta que le souvenir, perpétué par la rue Notre-Dame-des-Champs. En 1858, on créa pour le quartier une paroisse – détachée de Saint-Sulpice – qui reçut naturellement le nom de Notre-Dame-des-Champs, avec comme lieu de culte provisoire une chapelle en bois située aux n°153 et 155 de la rue de Rennes. La première pierre d’une nouvelle église fut posée le 17 mars 1867 et, huit ans plus tard, le 31 octobre 1876, l’église reçut sa bénédiction. D’inspiration néo-romane, sa construction fut confiée à Léon Ginain. Elle reçut sa dédicace le 25 mars 1912 des mains du cardinal Amette, archevêque de Paris. Notre-Dame-des-Champs constituait la 1ère étape du pèlerinage des parisiens en l’honneur de saint Denis.

  8. Lundi de la troisième semaine de Carême : station à l’église abbatiale de Sainte-Geneviève-du-Mont en l’Université (Sancta Genovefa de Monte in Universitate).
    Saint-Etienne-du-Mont à gauche et l'ancienne Abbatiale Sainte-Geneviève à droite.

    Saint-Etienne-du-Mont à gauche et l’ancienne Abbatiale Sainte-Geneviève à droite.

    La célèbre grande abbaye parisienne fut fondée en 502 par le roi Clovis et son épouse la reine sainte Clotilde sur le mons Lucotitius où se trouvait déjà un cimetière, sous le nom de monastère des Saints-Apôtres (car dédié initialement aux apôtres Pierre et Paul). Sainte Geneviève avait l’habitude d’y venir prier et empruntait pour cela un chemin devenu par la suite la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. À sa mort en 512, son corps fut enterrée dans la crypte de l’église abbatiale aux côtés de celui du roi Clovis qui y reposait depuis l’année précédente ; ils y furent rejoints vers 545 par la reine sainte Clotilde. Plusieurs conciles y furent tenus aux VIème et VIIème siècles, notamment celui de 577 contre Prétextat, évêque de Rouen. Ravagée par les invasions vikings en 857, l’abbaye ne fut reconstruite qu’au début du XIIème siècle par Étienne de Tournai, elle relevait alors de l’ordre de Cluny. Lors du procès des Templiers, une commission pontificale siège dans l’abbaye du 8 août 1309 au 5 juin 1311 : plus de 589 templiers viennent y défendre leur ordre. Le 24 juin 1667, le cercueil en cuivre de Descartes y fut déposé sous un monument de marbre. L’Abbatiale était célèbre pour posséder les reliques de sainte Geneviève, patronne de Paris et de grandes processions avec la châsse de sainte Geneviève marquèrent les heures les plus tragiques de l’histoire de la ville et de la France. Comme siège de la congrégation des abbayes augustiniennes dites des Génovéfains, l’abbaye eut une grande influence dans toute l’Europe à partir du XVIIème siècle. Cette congrégation des abbayes augustiniennes initiée par le cardinal de la Rochefoucauld, abbé de Sainte-Geneviève, avait pour but d’introduire dans les abbayes augustiniennes les réformes demandées par le concile de Trente. Au XVIIIème l’ancienne abbatiale tombait en ruines et le roi Louis XV – à la suite d’un vœu au cours d’une maladie en 1744 – décida de la construction d’une vaste basilique neuve devant remplacer l’ancienne église et construite plus à l’Ouest sur les jardins de l’Abbaye. Le projet confié à l’architecte Soufflot démarra en 1758 et s’acheva en 1790. Le 4 avril 1791 cependant, l’Assemblée constituante désacralisa l’église Sainte-Geneviève et la transforma en « Panthéon des grands hommes ». Ce qui restait de l’ancienne abbatiale fut démoli en 1807 pour percer la rue Clovis. De l’église initiale, il ne subsiste plus que le clocher, connu actuellement sous le nom de « tour Clovis », située dans l’enceinte du lycée Henri-IV, lui-même constitué par les anciens bâtiments conventuels de l’abbaye, datant des XIIIème et XVIIème siècles. Napoléon Ier rend le bâtiment au culte catholique par le décret du 20 février 1806, mais la Monarchie de Juillet la désacralise à nouveau pour en refaire un Panthéon. Le futur Napoléon III redonne le bâtiment au culte par décret du 6 novembre 1851 et la IIIème République supprime celui-ci le 19 juillet 1881.

  9. Mercredi de la troisième semaine de Carême : station à l’église abbatiale de Saint-Victor, audit faubourg (Sanctus Victor in suburbio ejusdem).
    L'Abbaye de Saint-Victor en 1655 - gravure de Mérian.

    L’Abbaye de Saint-Victor en 1655 – gravure de Mérian.

    Vers 1108, le célèbre théologien Guillaume de Champeaux se retire de l’enseignement avec quelques disciples dans un ermitage abandonné, près d’une chapelle dédiée à saint Victor, au pied de la montagne Sainte-Geneviève. En 1113, lorsque Guillaume est élu évêque de Châlons-sur-Marne, Louis VI le Gros transforme le petit ermitage en abbaye richement dotée et l’année suivante, le pape en confirme la fondation. Le successeur de Guillaume fut Gilduin, le plus cher de ses disciples et confesseur du roi. Natif de Paris, il en sera l’abbé de 1113 à 1155, écrivant une règle – le Liber ordinis Sancti Victoris -, caractérisée par un ascétisme rigoureux, où domine le silence et le travail manuel. En raison de la personnalité de ses fondateurs, Saint-Victor devient très vite un foyer intellectuel de premier plan : son école préfigura et contribua à la fondation de l’Université de Paris au siècle suivant. Saint Bernard de Clairvaux (1090 † 1153) ou saint Thomas Becket (1118 † 1170) y faisaient retraite, et les évêques de Paris y avaient un appartement. A la mort de son premier abbé Gilduin en 1155, l’abbaye possédait déjà 44 fondations, et une lettre du pape Grégoire IX du 2 juillet 1233 liste 70 maisons-filles, non seulement en France septentrionale, mais en Italie, en Angleterre et même au Danemark. En 1237, une chaire de théologie, liée à l’Université de Paris, y est créée. Au début du XIVème siècle la plupart des bâtiments du XIIème sont détruits et remplacés par de nouveaux locaux plus vastes, mieux éclairés. À partir de 1350 néanmoins, l’abbaye connait des difficultés et malgré plusieurs réformes, elle est finalement absorbée en 1633 par sa grande rivale de la Congrégation de France des Génovéfains. L’Abbaye de Saint-Victor est supprimée en 1790, mais l’église abbatiale est érigée en paroisse en 1791, puis les bâtiments sont vendus comme biens nationaux, avant d’être finalement démolis en 1811. Ils se situaient sur le site de l’actuelle université Jussieu et de la Ménagerie du Jardin des plantes. Un des derniers vestiges de l’enceinte de l’abbaye, la tour dite « d’Alexandre », contre laquelle se dressait la fontaine Saint-Victor, a été détruit avec cette dernière en 1840.

  10. Vendredi de la troisième semaine de Carême : station à l’église collégiale de Saint-Marcel, audit faubourg (Sanctus Marcellus in suburbio ejusdem).
    La collégiale Saint-Marcel sur le plan de Turgot de 1739.

    La collégiale Saint-Marcel sur le plan de Turgot de 1739.

    Saint Marcel est le neuvième évêque de Paris dont le nom nous soit parvenu. Il est né en 505 à Paris, sur l’Île de la Cité, dans une humble famille vivant près du Petit-Pont. Devenu évêque de Paris, il protégea sainte Geneviève et, thaumaturge, réalisa de nombreuses guérisons. Saint Marcel est avec saint Denys et sainte Geneviève le troisième protecteur de Paris. A sa mort le 1er novembre 436 sous le règne de l’empereur romain Théodose II, il fut inhumé à la sortie Sud-Est de la Paris dans l’un des cimetières qui longeaient l’ancienne voie romaine puis sur sa tombe on éleva peu après une première église qui fut progressivement entourée d’habitations. Au VIème siècle, ce lieu rassembla suffisamment de maisons pour que Grégoire de Tours le qualifiât de vicus et c’est l’origine du Faubourg Saint-Marcel (dans les actuels Vème et XIIIème arrondissements). Cette première église fut détruite à la fin du IXème siècle, lors des invasions normandes, mais les reliques de saint Marcel avaient pu être mise à l’abri dans la cathédrale qui les a conservées. Vers 1040 une nouvelle église s’élève sur les ruines de l’ancienne et devient collégiale en 1158. Cette collégiale possédait de grandes dimensions : une nef longue de 50 mètres environ, large de 38 mètres au niveau du transept, sa crypte renfermait toujours le tombeau du saint. Pierre Lombard, 72ème évêque de Paris et précepteur de Philippe de France, fils de Louis VI y est inhumé en 1160. Jusqu’au XVIIème siècle, la collégiale demeure hors des murs de Paris. Elle fut fermée à la révolution en 1790 puis détruite en 1806. Ses derniers vestiges ont disparu lors du percement du boulevard Saint-Marcel et de la rue de la Collégiale (dont les noms rappellent son souvenir), à l’exception toutefois d’une de ses tours qui a subsisté jusqu’en 1874. Aujourd’hui, une borne de la ville de Paris, établie sur le boulevard Saint-Marcel vers le numéro 81, rappelle l’existence de l’antique collégiale aux passants.

  11. Lundi de la quatrième semaine de Carême : station à l’église collégiale de Saint-Germain l’Auxerrois entre le Louvre & le Pont-Neuf (Sanctus Germanus Antissiodorensis inter Luparam & Pontem novum).
    Turpin de Crissé, la procession de la Fête-Dieu sortant de Saint-Germain-L'Auxerrois.

    Turpin de Crissé, la procession de la Fête-Dieu sortant de Saint-Germain-L’Auxerrois. 1830.

    Une première église aurait été construite à cet emplacement du temps des différents passages à Paris de saint Germain d’Auxerre (418 † 448), lequel avait confirmé la vocation de sainte Geneviève. Cette église fut rebâtie en 540 et placée sous l’invocation de saint Germain d’Auxerre, par le roi Childebert Ier et la reine Ultrogothe. Une seconde reconstruction fut ordonnée Chilpéric Ier, mais l’assassinat du roi en 584 laissa les travaux inachevés. Cette église du VIème siècle avait la forme d’une rotonde, aussi l’appela-t-on longtemps Saint-Germain-le-Rond, pour la distinguer de l’abbatiale de Saint-Germain-des-Près sur la rive gauche de la Seine (qui conservait, elle, les reliques de saint Germain de Paris). Cette église antique fut détruite lors du siège de Paris par les Vikings en 885-886, puis rebâtie au XIème siècle sous le roi Robert II le Pieux. Il ne subsiste aucune trace visible de l’église du roi Robert. Au XIIème on édifie la tour romane du chevet, encore visible aujourd’hui (elle était surmontée d’une flèche qui fut abattue vers 1754 et remplacée par la balustrade actuelle). Le portail principal tombant en ruine, le bâtiment fut à nouveau reconstruit à la fin du XIIIème siècle sous le règne de Philippe IV le Bel (il en subsiste le vaisseau central et le premier collatéral du chœur, les parties latérales du flanc droit de la nef et le portail). C’est alors qu’apparaît la première appellation « Saint-Germain-l’Auxerrois ». Elle devient l’église attitrée de la famille royale lorsque les Valois s’installent à nouveau au Louvre, au XIVème siècle, détrônant Saint-Barthélémy sur l’Ile de la Cité comme paroisse des rois de France. A cette époque sont édifiés le portail occidental, le chœur et la chapelle de la Vierge. De 1420 à 1425, on reconstruit le vaisseau central et les bas-côtés de la nef à l’exception de la chapelle de la Vierge. De 1431 à 1439, le maître maçon Jean Gaussel bâtit le porche et les chapelles du flanc gauche de la nef. En 1541 le jubé est construit sur les plans de Pierre Lescot (ce magnifique jubé fut détruit en 1745 lors de la vague de « jubéoclasme » qui frappa la France et Paris en particulier). Molière s’y marie le 20 février 1662 & Rameau le 25 février 1726. Le XVIIIème siècle s’attache à mettre l’église au goût du jour : en 1728, les vitraux sont remplacés par des grisailles, en 1756, l’architecte Claude Bacarit et son beau-frère, le sculpteur Louis-Claude Vassé classicisent le chœur de l’église, qui est orné en 1767 des grilles du serrurier Pierre Deumier. Au début de la Révolution, après le retour forcé de la famille royale de Versailles aux Tuileries, le futur Louis XVII y fait sa première communion. Sous la Terreur, Saint-Germain-L’Auxerrois est vidée de son contenu et convertie en magasin de fourrage, puis en imprimerie, en poste de police, et enfin en fabrique de salpêtre. En 1795, le culte théophilanthropique qu’on y célèbre achève de la profaner. L’église est rendue au culte véritable en 1802 et restaurée par Jean-Baptiste Lassus et Victor Baltard entre 1838 & 1855. Elle a pu en effet échapper aux destructions du baron Haussmann (protestant, celui craignait qu’on puisse lui reprocher d’avoir ordonné la démolition d’un bâtiment historique aussi emblématique, depuis lequel avait été donné le signal de la Saint-Barthélémy). Cependant, après démolition des vieux immeubles qui l’entouraient, un vaste espace avait été dégagé face à la colonnade du Louvre mais l’église se retrouvait posée en décrochement sur un des côtés, donnant un air inesthétique à l’ensemble. Pour rééquilibrer le tout, Haussmann demande à l’architecte Jacques Hittorff de construire un bâtiment s’inspirant de l’édifice religieux pour abriter la mairie du Ier arrondissement. Hittorff reproduit presque à l’identique la façade principale de l’église (un porche surmonté d’une rosace) qu’il flanque de constructions semblables aux immeubles de cette époque. Entre la vieille église et la nouvelle mairie, Théodore Ballu, Prix de Rome en 1840, fait construire un campanile (ou beffroi) de style néo-gothique flamboyant relié de part et d’autre aux deux édifices par deux portes du même style. Commencés en 1858, l’ensemble architectural est achevé en 1863 et c’est l’état que nous connaissons aujourd’hui.

  12. Mercredi de la quatrième semaine de Carême : station à l’église collégiale de Sainte-Opportune rue Saint-Denis (Sancta Opportuna in vico Sancti Dionysii).
    Sainte-Opportune sur le plan de Turgot de 1739.

    Sainte-Opportune sur le plan de Turgot de 1739.

    La fondation de cette église remonte à une chapelle dédiée à Notre-Dame-des-Bois, bâtie au Bas-Empire, époque pendant laquelle la partie Nord-Ouest de Paris était encore couverte par la forêt de Rouvray (dont le bois de Boulogne n’est qu’un vestige). Au IXème siècle, l’évêque de Sées en Normandie, chassé de son pays par les Vikings, se réfugie à Paris et dépose dans cette église des reliques de sainte Opportune (une côte et un bras), abbesse de l’Abbaye d’Almenêches près de Sées, morte en 770. Des miracles attribués à l’intercession de cette sainte s’y multiplient, aussi l’église attire-t-elle très rapidement des pèlerinages. Louis le Bègue (846 † 879) lui ayant fait donation des terres voisines au nord (les Champeaux, c’est-à-dire les actuelles Halles), on remplaça la chapelle par une église entourée d’un cloître et qui reçut un chapitre de chanoines. Au XIIème siècle, Sainte-Opportune devint église paroissiale, sur un territoire assez limité. Louis VII (1120 † 1180) attribue à cette église la seigneurie sur tous les prés et bois jusqu’à Montmartre. L’église fut reconstruite aux XIIIème et XIVème siècles. Devenue bien national après sa suppression en 1790, elle fut vendue le 24 novembre 1792 comme carrière de pierre et rapidement détruite. Son souvenir subsiste au Sud des Halles au travers des noms des deux rues Sainte-Opportune & des Lavandières-Sainte-Opportune ainsi que de la place Sainte-Opportune, qui occupe le terrain de l’ancien cloître. Une petite statue de la sainte orne toujours une des façades de celle-ci.

  13. Vendredi de la quatrième semaine de Carême : station à l’église collégiale de Saint-Merri rue Saint-Martin (Sanctus Medericus in vico Sancti Martini).
    Le chœur de l'église Saint-Merri.

    Le chœur de l’église Saint-Merri.

    A cet emplacement s’élevait l’oratoire antique de Saint-Pierre-des-Bois. Saint Médéric (dont Merry ou Merri est une variante), abbé de Saint-Martin d’Autun, était venu accomplir un pèlerinage à Paris auprès des tombeaux de saint Denis et de son compatriote autunois saint Germain. Fatigué et malade, il choisit de s’établir sur la rive droite de la Seine dans un pauvre ermitage situé près de cet chapelle de Saint-Pierre-des-Bois ; c’est là qu’il mourut le 29 août 700 et fut enseveli dans cette chapelle. De nombreux miracles s’accomplissent sur sa tombe, de sorte qu’en 884, Gozlin, évêque de Paris fait exhumer et mettre en châsse les restes de saint Merri (l’élévation des reliques sur les autels était alors la forme que revêtait la canonisation d’un saint). Au Xème siècle, cette chapelle devenue trop petite et tombant en ruines, fut reconstruite et transformée en basilique par un officier royal, Eudes le Fauconnier (lors de la reconstruction de l’église au XVIème siècle, on découvrit dans le vieux cimetière le squelette d’un guerrier chaussé de bottes de cuir doré, avec l’inscription : « Hic jacet vir bonæ memoriæ Odo Falconarius fundator hujus ecclesiæ »). Saint Merri devient alors le saint patron de la rive droite. Vers 1010, l’évêque de Paris, Renaud de Vendôme, en fait don au chapitre de la cathédrale. Devenue collégiale, l’église est desservie par une communauté de sept chanoines issus du chapitre cathédral & dirigés par un chevecier ; tous doivent prêter serment de fidélité au chapitre cathédral et sont astreints à résidence au cloître. Ils doivent recevoir la prêtrise s’ils ont cure d’âmes. Avec le Saint-Sépulchre, Saint-Benoît-le-Bétourné et Saint-Etienne-des-Grès, Saint-Merry est ainsi l’une des quatre « filles de Notre-Dame » et la seule subsistante aujourd’hui. En 1200, l’église est érigée en paroisse sous le nom de Saint-Merri et son curé est cardinal de Paris. L’église accueillit l’écrivain et poète italien Boccace, ou encore Saint Edmond, futur archevêque de Cantorbéry, tous deux paroissiens. L’édifice actuel a été édifié entre 1515 et 1612. La crypte, la nef, et les bas-côtés datent de 1515-1520, les bras et la croisée du transept de 1526-1530, le chœur et l’abside – œuvre du maître-maçon Pierre Anglart – furent terminés en 1552, tandis que les travaux s’achèvent en 1612, lorsque le clocher est surélevé d’un étage (un incendie en 1871, détruisit ce troisième étage). Comme à Saint-Germain-l’Auxerrois, le XVIIIème siècle entend mettre l’église au goût du jour, non sans un réel succès : le jubé de 1558 est détruit en 1709 (une des premières manifestation du jubéoclasme dans notre capitale), une vaste chapelle de la communion fut édifiée en 1743 par Pierre-Louis Richard, sur les plans de Gabriel-Germain Boffrand (cette chapelle était primitivement séparée de l’église, mais Richard établit l’accès entre les deux bâtiments en 1760), les frères Slodtz sont chargés en 1759 de remanier profondément le chœur dont les arcs brisés sont cintrés et recouvert comme les piliers d’un placage de marbre et de stuc. Le sol est recouvert d’un magnifique dallage de marbre, le mobilier est renouvelé et les vitraux sont en partie remplacés par des grisailles. Fermée en 1793 par la révolution, l’église devient une fabrique de salpêtre. De 1797 à 1801, des théophilanthropes en font le « temple du Commerce ». Elle finit par être rendue au culte véritable en 1803. En octobre 2013, Saint-Merri a été inscrite sur la liste des monuments en péril du Fonds mondial pour les monuments. Ses décors, classés monument historique, sont aujourd’hui gravement menacés.

  14. Lundi de la semaine de la Passion : station à l’église abbatiale de Saint-Magloire rue Saint-Denis (Sanctus Maglorius in vico Sancti Dionysii).
    Jules-Adolphe Chauvet - Ruines de Saint-Magloire vers 1842, avant leur destruction par la monarchie de Juillet pour le percement de la rue Rambuteau.

    Jules-Adolphe Chauvet – Ruines de Saint-Magloire vers 1842, avant leur destruction par la Monarchie de Juillet pour le percement de la rue Rambuteau.

    Saint Magloire vécut à la fin du VIème siècle et fait partie des nombreux saints de la Bretagne insulaire qui traversèrent alors la Manche pour évangéliser la Bretagne continentale. Il était né dans le Glamorgan au Pays de Galles & fut formé par saint Iltud. Cousin de saint Samson, il lui succéda sur le siège archiépiscopal de Dol, avant de renoncer à cette charge en faveur de saint Budoc pour aller se retirer sur l’île de Sercq & y mener la vie monastique à la tête de soixante-deux disciples jusqu’à sa mort. Les reliques du saint homme furent translatées de Sercq à l’Abbaye de Léhon (près de Dinan) sous le règne de Nominoë, roi de Bretagne mort en 851 (sans doute en raison des premières invasions des Vikings). Vers 910, les Vikings font leur apparition dans la région de Dinan, les moines s’enfuient alors à Paris en emportant les reliques de saint Magloire et fondent avec l’appui du roi Hugues Capet une nouvelle abbaye Saint-Magloire dans la capitale sur la rive droite de la Seine, abbaye qui deviendra leur maison mère après le retour de moines à Léhon. En 1318, le saint corps est renfermé dans une magnifique chasse d’argent. En 1572, Catherine de Médicis décide de réinstaller les moines de Saint-Magloire à Saint-Jacques-du-Haut-Pas. Les reliques de saint Magloire et de ses disciples sont alors transférés dans l’hôpital de Saint-JAcques qui devient un couvent. Ces reliques seront enterrées secrètement sous la révolution, et ne seront retrouvées qu’en 1835, lors de la pose du nouveau maître-autel de Saint-Jacques-du-Haut-Pas. L’ancienne abbatiale de Saint-Magloire, rive droite (située à l’actuel n°82 de la rue Saint-Denis) fut détruite à la révolution. La Monarchie de Juillet supprima les dernières ruines de Saint-Magloire en faisant percer la rue Rambuteau.

  15. Mercredi de la semaine de la Passion : station à l’église abbatiale de Saint-Martin rue dudit (Sanctus Martinus in vico ejusdem).
    Le chevet de Saint-Martin-des-Champs - chefs d'œuvre du roman tardif du XIIème siècle.

    Le chevet de Saint-Martin-des-Champs – chef-d’œuvre du roman tardif du XIIème siècle.

    Des fouilles archéologiques menées en 1993 en 1994 ont révélé la présence d’une basilique funéraire mérovingienne construite au VIème ou VIIème siècle, et mentionnée pour la première fois dans une charte de 709. Une abbaye fut fondée, annexée à cette basilique, à une époque indéterminée. À la fin du IXème siècle, l’ensemble fut dévasté par les Normands. En 1059 et 1060, le roi Henri Ier y fonda une collégiale avant de mourir. Le chantier fut poursuivi par son fils Philippe Ier, et la dédicace, en l’honneur de saint Martin de Tours, en fut célébrée le 29 mai 1067. À la mort du premier doyen du chapitre de chanoines en 1079, Philippe Ier donna l’église et le temporel du chapitre à l’abbaye de Cluny, qui était déjà présente dans la région avec son prieuré de Longpont. Saint Hugues, abbé de Cluny, désigne alors Ourson comme premier prieur de Saint-Martin-des-Champs. Deux clochers flanquant l’abside sont élevées quelques années après l’arrivée des moines clunisiens. Le clocher du sud et des vestiges de son absidiole sont actuellement les seuls vestiges qui subsistent de ces débuts du prieuré. Rapidement, le prieuré Saint-Martin-des-Champs devient l’un des plus importants et des plus riches de l’ordre, notamment grâce à la protection des rois Louis VI de France et Henri Ier d’Angleterre. Au début du XIIème siècle, trente prieurés répartis sur une dizaine de diocèses dépendent déjà de Saint-Martin-des-Champs, qualifié dès lors de fille de Cluny. Son domaine s’étend même en partie en Angleterre. Selon Pierre le Vénérable, le nombre de ses moines atteint alors les trois cents. Sous l’impulsion du prieur Thibaud II (1132-1142), futur évêque de Paris en 1143, l’enceinte de l’abbaye est fortifiée, et la construction du splendide chœur de l’église – chef-d’œuvre du roman tardif – est entreprise vers 1134 ou 1135. Sous le priorat de Baudoin (probablement entre 1225 et 1235), un cloître gothique est élevé au nord de l’église. Le nouveau réfectoire, chef-d’œuvre du gothique rayonnant, est apparemment édifié à cette époque. Un quatrième grand chantier a lieu pendant le règne de saint Louis : la construction d’une nouvelle enceinte fortifiée, dont plusieurs tours et des portions de mur sont toujours visibles rue du Vertbois. En effet, comme son nom le laisse entendre, Saint-Martin-des-Champs se situe alors à l’extérieur de l’enceinte de Philippe Auguste. Il sera par contre inclus dans l’enceinte de Charles V. En 1426, Philippe de Morvilliers, premier président du parlement de Paris, fit établir avec sa femme Jehanne du Drac des lettres d’une fondation funéraire en faveur de Saint-Martin-des-Champs et dote l’église d’un mobilier fastueux. Sous Henri III, un portail monumental, donnant accès à la cour du monastère, est élevé en bordure de la rue Saint-Martin. En 1626, François Mansart décore l’église d’un imposant maître-autel. La construction d’un cloître dorique en place du gothique, entreprise en 1702 sur les plans de Pierre Bullet, s’achève en 1720. La plupart des bâtiments médiévaux sont remplacés de fur et à mesure, sous la direction de plusieurs architectes successifs, dont Jacques-Germain Soufflot. Le nouveau dortoir est terminé en 1742. En 1769, la façade de l’église est refaite dans le style jésuite par l’architecte Sylvain Edmé Bonnamy. Sous la révolution, le prieuré est fermé dès 1790, et déclaré bien national. On envisage de le transformer en manufacture d’armes, mais un décret du 22 juin 1798 attribue finalement une partie des bâtiments de l’ancien prieuré Saint-Martin-des-Champs au nouveau Conservatoire des Arts & Métiers. L’église n’en fait pas partie dans un premier temps, mais est incluse dans le projet le 2 avril 1799. Le bâtiment n’a jamais été rendu au culte depuis.

  16. Vendredi de la semaine de la Passion : station à l’église abbatiale de Saint-Marie de Montmartre (Sancta Maria de Monte Martyrum).
    L'Abbaye royale de Montmartre avec les deux abbatiales, la haute et la basse - Etienne Martellange - 1625.

    L’Abbaye royale de Montmartre avec les deux abbatiales, la haute et la basse – Etienne Martellange – 1625.

    Le choix de l’église de cette ultime station quadragésimale n’est sans doute pas étranger au fait que le rit parisien célébrait en ce Vendredi de la Passion (avec Gloria & Credo) la fête de la compassion de Notre-Dame (fête plus connue aujourd’hui sous le nom de Notre-Dame des Sept Douleurs). Depuis au moins le VIème siècle, un lieu de culte dédié à saint Denys existait à Montmartre (autrement dit le Mont des Martyrs où Denys, Rustique & Eleuthère avaient subi la décapitation). De cette basilique mérovingienne subsistent dans l’église actuelle cinq chapiteaux et quatre colonnes en marbre, lesquelles provenaient d’un temple païen antique. La basilique fut ravagée par les Normands sous le siège de Paris en 885, puis par un ouragan en 944, mais fut apparemment réparée après chaque sévice subi. En 1134 le roi Louis VI le Gros décida d’y fonder une abbaye, en réparation d’un conflit qui l’avait opposé au Saint-Siège. L’année précédente, il avait échangé avec Saint-Martin-des-Champs l’église de Saint-Denis-de-la-Chartre sur l’Ile de la Cité contre 13 hectares de possessions que les moines clunisiens avaient à Montmartre : des vignes, des pressoirs, des moulins, un verger, un hameau, des vestiges antiques, une église au sommet de la butte et, à mi-pente, une nécropole datant des premiers chrétiens, ainsi qu’une petite chapelle consacrée au martyre de Saint-Denis (le Sanctum Martyrium). L’église – l’actuelle église Saint-Pierre-de-Montmartre – fut alors restaurée, des bâtiments conventuels furent construits à l’Est et au Sud de celle-ci, et la nouvelle abbaye fut confiée à des Bénédictines venues de Saint-Pierre-des-Dames de Reims. La dédicace de la nouvelle église, le lundi de Pâques 1147, fut une cérémonie exceptionnelle. Elle fut célébrée par le pape lui-même, en présence de deux des plus grandes figures religieuses de la Chrétienté de l’époque : saint Bernard de Clairvaux et Pierre le Vénérable. En 1153, la reine Adélaïde, veuve de Louis VI le Gros, se retira à l’Abbaye de Montmartre. Elle y mourut un an plus tard et y fut inhumée, sa pierre tombale est aujourd’hui encore visible dans la nef. L’abbaye royale de Montmartre devint rapidement l’une des plus importantes de France. Le choeur de l’église était réservé aux religieuses sous les vocables de Notre-Dame et Saint-Denis, la nef, dédiée à Saint-Pierre, servait au culte paroissial. Un cloître est édifié au sud de l’église au début du XIIIème siècle, et sert en même temps de cimetière pour les simples religieuses, alors que les abbesses sont inhumées dans le chœur de l’église. L’abbaye voit passer saint Thomas Becket lors de son exil français entre 1164 et 1170, et sainte Jeanne d’Arc lors du siège de Paris de 1429. Les voûtes de la nef et de la croisée du transept, de style gothique flamboyant, furent refaites vers 1470, quand l’église nécessitait d’importantes réparations à l’issue de la guerre de Cent Ans. Lors de travaux de réparation de la petite chapelle du Sanctum Martyrium commandés par l’abbesse Marie de Beauvilliers au début du XVIIème, les ouvriers découvrent fortuitement une crypte souterraine très ancienne, taillée dans le gypse derrière le chevet. Cette découverte fait alors grande sensation, car l’on pense avoir trouvé un lieu de culte des premiers Chrétiens, avec un autel où saint Denis lui-même a peut-être célébré la sainte messe. Les pèlerinages s’y développant, Marie de Beauvilliers en profite pour restaurer et agrandir cette antique chapelle en 1622, puis entreprend la construction d’un nouveau prieuré à côté (près de l’actuelle place des Abbesses). Du fait de la vétusté de l’abbaye haute médiévale, la plupart des religieuses finissent par s’installer dans ce prieuré bas. Ce qui était prévu initialement comme une dépendance finit par devenir l’abbaye proprement dite. Sous l’abbatiat de Françoise de Lorraine (1657-1682), l’abbaye basse est reliée à l’abbaye haute par un passage couvert long d’environ 400 m. L’abbaye basse est encore agrandie en 1686, et ceci en employant les pierres de l’abbaye haute. Celle-ci disparaît alors. Les religieuses disposant maintenant d’une nouvelle église abbatiale dans l’abbaye basse, n’ont plus besoin de l’église Saint-Pierre d’en-haut. Celle-ci est alors dévolue au seul service paroissial, tout en continuant de dépendre de l’abbaye royale de Montmartre. Un cimetière paroissial est créé au nord de l’église haute, et un nouveau clocher construit en 1697. En 1765, une nouvelle façade de style classique est plaquée devant l’ancienne & la nef réaménagée. Sous la révolution, l’abbaye royale doit effectuer une déclaration de ses biens au début de 1790. En 1792, tous les bâtiments sont confisqués, et l’abbaye est évacuée le dimanche 19 août 1792 puis profanée et pillée. Déclarés bien national, les bâtiments de l’abbaye d’en-bas sont vendus aux enchères en plusieurs lots, et leurs acquéreurs ne tardent pas à les démolir. Même la précieuse crypte de la chapelle du Sanctum Martyrum est anéantie. L’église haute Saint-Pierre échappe à ce sort, car elle est l’unique église paroissiale de Montmartre. À l’instar de la plupart des églises non vendues, elle est transformée en Temple de la Raison après l’interdiction du culte, sous la Terreur. La dernière abbesse, Louise de Montmorency-Laval, fut décapitée le 2 juillet 1794 à l’âge de 71 ans, étant alors sourde et aveugle. Fouquier-Tinville la condamna à mort pour « avoir comploté sourdement et aveuglément contre la République ». Le cimetière qui entoure l’église haute, le cimetière du Calvaire (ouvert en 1688), est saccagé. Au-dessus du chœur, une tour destinée à supporter le télégraphe optique de Chappe est construite dès 1794, et reste en place jusqu’en 1840, le chœur lui-même servant de magasin de débarras au télégraphe. L’église n’est rouverte au culte qu’en 1803 ou 1806. Elle demeure dans un très mauvais état pendant tout le XIXème siècle, malgré quelques tentatives de restaurations partielles. Le clocher de la fin du XVIIème siècle est démoli en 1864. Sous la Commune, l’église est profanée une nouvelle fois et transformée en magasins de munitions et atelier de confection de vêtements. À partir de 1876, la basilique du Sacré-Cœur de Montmartre s’élève à l’Est du chevet de l’église Saint-Pierre, partiellement sur des terrains paroissiaux. Toutes les attentions se portent sur la basilique naissante, et l’église Saint-Pierre est presque oubliée. En 1890, son chœur menace de s’effondrer. En 1896, un pan de mur s’écroule. Une commission déclare que l’église Saint-Pierre est dangereuse et irréparable. Elle est « définitivement » fermée par mesure de sécurité, et sa démolition ne semble plus qu’une question de temps. Pourtant, le 12 octobre 1897, le conseil municipal décide finalement que l’église sera conservée intégralement. L’architecte Louis Sauvageot est chargé de l’élaboration d’un projet, qui reçoit l’approbation du ministère des Beaux-Arts. Le chantier de restauration démarre en 1900 et dure cinq ans. La Société du Vieux Montmartre réclame l’église pour y installer son musée, mais le père Marie Charles François Patureau (1853-1930) défend vaillamment l’affectation cultuelle de l’église, et y est nommé curé le 23 février 1908.

CHANTS DES PROCESSIONS & STATIONS DU CAREME PARISIEN – La procession quittait Notre-Dame de Paris au chant d’un répons entonné par deux machicots (chantres bas officiers du chœur) revêtus de chapes de laine. Le lundi on chantait le répons Abscondite eleemosynam (3ème répons du 2nd nocturne à matines du premier dimanche de Carême dans l’office parisien, tiré du chapitre XXIX de l’Ecclésiastique), le mercredi le répons Emendemus in melius (3ème répons du 1er nocturne à matines du premier dimanche de Carême dans l’office parisien, tiré du chapitre III du prophète Baruch) et le vendredi le répons In jejunio & fletu (2nd répons du 2nd nocturne à matines du premier dimanche de Carême dans l’office parisien, tiré du chapitre II du prophète Joël). Voici la musique de ces trois répons dans le Processionnal parisien de Mgr de Gondy de 1647 :

Processionale insignis ac metropolitanae Ecclesiae Parisiensis

R/. Abscondite * eleemosynam in sinu pauperis, et ipsa orat pro vobis ad Dominum : * quia sicut aqua extinguit ignem, ita eleemosyna extinguit peccatum. R/. Cachez l’aumône dans le sein du pauvre, et elle priera pour vous le Seigneur ; car comme l’eau éteint le feu, ainsi l’aumône éteint le péché.
V/. Date eleemosynam, & ecce ómnia munda sunt vobis. V/. Faites l’aumône, & vous serez purifiez intégralement.
* Quia sicut aqua extinguit ignem, ita eleemosyna extinguit peccatum. * Car comme l’eau éteint le feu, ainsi l’aumône éteint le péché.

Processionale insignis ac metropolitanae Ecclesiae Parisiensis

R/. Emendémus * in mélius quæ ignoránter peccávimus : ne súbito præoccupáti die mortis quærámus spátium pœniténtiæ, et inveníre non possímus. * Atténde, Dómine, et miserére : quia peccávimus tibi. R/. Amendons par une vie meilleure les fautes que par irréflexion nous avons commises, de peur que, saisis à l’improviste par le jour de la mort, nous ne cherchions le temps de faire pénitence sans pouvoir le trouver. * Ecoutez, Seigneur, et ayez pitié, car nous avons péché contre vous.
V/. Adjuva nos, Deus salutáris noster : et propter honórem nóminis tui, Dómine, líbera nos. V/. Secourez-nous, Dieu de notre salut, et pour l’honneur de votre nom, Seigneur, délivrez-nous.
* Atténde, Dómine, et miserére : quia peccávimus tibi. * Ecoutez, Seigneur, et ayez pitié, car nous avons péché contre vous.

Processionale insignis ac metropolitanae Ecclesiae Parisiensis

R/. In jejunio * et fletu orabant sacerdotes, dicentes : parce Domine, parce populo tuo et ne des hereditatem tuam in perditionem. R/. Dans le jeûne et les larmes, les prêtres prieront, disant : Epargnez Seigneur, épargnez votre peuple, & ne menez pas votre héritage à la perdition.
V/. Inter vestibulum et altare plorabant sacerdotes dicentes. V/. Entre le vestibule et l’autel pleureront les prêtres, disant :
* Parce Domine, parce populo tuo et ne des hereditatem tuam in perditionem. * Epargnez Seigneur, épargnez votre peuple, & ne menez pas votre héritage à la perdition.

On chantait ensuite le Psaume L – Miserere mei Deus (et probablement les 7 psaumes de pénitence et les litanies, avec éventuellement d’autres répons lorsque le trajet était long, comme pour aller à Montmartre).

Arrivé dans l’église de la station, on terminait la procession par les versets et oraison suivants :

Processionale insignis ac metropolitanae Ecclesiae Parisiensis

Puis on chantait ensuite un répons et l’oraison en l’honneur du patron de l’église où l’on était et on chantait la messe. Comme dans le rit romain, la messe des lundis, mercredis et vendredis de Carême comportait le chant du trait Domine non secundum après le graduel (sauf le Mercredi des Quatre-Temps de Carême qui possède un trait propre). Les choristes entonnaient le trait, le premier verset était chanté par le chœur de droite, le second par le chœur de gauche et le troisième par les deux chœurs réunis, tournés vers l’Orient, tandis que le célébrant et ses ministres génuflectaient sur le marche-pied de l’autel.

Trait Domine non secundum chanté aux messes stationales de Carême - Graduel de chœur de la cathédrale Notre-Dame de Paris du XVIIème siècle.

Trait Domine non secundum chanté aux messes stationales de Carême – Graduel de chœur de la cathédrale Notre-Dame de Paris du XVIIème siècle.
Télécharger ce trait tel que noté dans le manuscrit de Notre-Dame.

En retournant à Notre-Dame, le clergé chantait le répons & les prières suivants :

Processionale insignis ac metropolitanae Ecclesiae Parisiensis

Les antiques processions stationnales parisiennes de Carême disparurent vers la fin du XVIIème siècle, probablement avec les profonds remaniements qui commencèrent alors à affecter les vieilles traditions liturgiques de la ville : ni le Processionnal parisien de 1694 ni le Cérémonial parisien de 1704 publiés par le cardinal de Noailles n’en font plus état.

Pour mémoire, notons aussi que chaque 22 mars connaissait aussi une grande procession institué par Henri IV en 1594 en action de grâce pour le ralliement de Paris à la cause du roi, après son abjuration de l’hérésie protestante et son sacre à Chartres : tout le clergé parisien se réunissait à 8h à Notre-Dame et partait en procession avec tout le Parlement et les Cours souveraines de la ville, le gouverneur de la ville, le Prévôt des Marchands, les quatre échevins et tous les magistrats et officiers de la ville jusqu’à la chapelle ou oratoire des Ermites de Saint-Augustin près du Pont-Neuf, où la messe était célébrée solennellement. Cette très intéressante liturgie stationnale, particulièrement fastueuse et décrite par les processionnaux du XVIIème siècle, fera sans doute l’objet d’un article ultérieur sur ce site.

CONCLUSION – Puisse cette présentation de l’ancienne liturgie stationnale parisienne nous faire aimer le riche passé architectural, musical et liturgique de notre cité, reflet de la foi ardente et de la vive spiritualité qui animaient nos pères.

La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – 6ème partie – La Messe des Présanctifiés le Vendredi Saint

Articles précédents :

Dans notre article précédent, nous analysions les modifications apportées au Jeudi Saint traditionnel décidées en 1955 par la Commission pour la Réforme liturgique. Celles apportées au Vendredi Saint sont à la fois plus nombreuses et parfois plus complexes à analyser, leur portée est aussi bien plus lourde de conséquences. Aussi croyons-nous devoir nous excuser par avance auprès de nos lecteurs de la longueur substantielle de cet article.

La Descente de Croix - d'après Charles Le Brun - XVIIème siècle

Synopsis de la messe des Présanctifiés du Vendredi Saint dans les livres liturgiques tridentins

Dans le Missel de saint Pie V, le terme officiel pour qualifier la fonction du Vendredi Saint est Feria Sexta in Parasceve. En grec, le mot Parascève signifie Préparation, terme employé déjà avant les Chrétiens par les Juifs pour désigner la veille du grand jour de Pâques, au cours duquel doivent se faire tous les préparatifs de la fête. Ce terme apparait dans les quatre évangiles (Matthieu XXVII, 62Marc XV, 42Luc 23, 54Jean XIX, 31). Au lieu de le rendre par un équivalent latin, les traducteurs de la Vetus Latina puis saint Jérôme dans la Vulgate ont choisi de garder le terme grec. Les différents rits latins (romain, ambrosien, mozarabe) ont conservé ce terme pour désigner le Vendredi Saint. Le terme de Parascève est attesté en français depuis la fin du XIIIème siècle.[1]

La messe de ce jour est une Messe des Présanctifiés, c’est-à-dire une liturgie des dons présanctifiés : liturgie originale où l’on ne consacre pas de nouveaux oblats, mais où l’on emploie ceux précédemment consacrés à une autre messe. C’est l’unique liturgie de présanctifiés du rit romain. Dans le rit byzantin, une liturgie similaire des présanctifiés existe pendant le Grand Carême.[2] Les livres liturgiques byzantins la placent du reste sous le patronage de saint Grégoire le Grand, pape de Rome. Il se trouve que cette liturgie semble en effet avoir été organisée et réglée à Byzance au VIème siècle, moment où saint Grégoire fut diacre apocrisiaire auprès du patriarche de Constantinople.[3]

A Rome, le Pape célébrait la Messe des Présanctifiés en la basilique de Sainte-Croix de Jérusalem, l’antique palais du Sessorium que l’impératrice sainte Hélène avait converti en église, en y étendant de la terre du Golgotha et en y déposant des reliques de la passion du Christ. Le Missel romain de saint Pie V indique encore que la station papale se fait en ce jour à Sainte-Croix de Jérusalem. Lorsqu’en 628 l’empereur Héraclius repris aux Perses qui l’avaient volé le bois de la vraie Croix, il en fit trois parties, une pour Jérusalem, la seconde pour Constantinople et la troisième fut envoyée à Rome et déposée dans la basilique de Sainte-Croix de Jérusalem. Il faut donc se figurer que toute la cérémonie de l’adoration de la Croix de la Messe des Présanctifiés – cérémonie qui reprend des éléments de la liturgie byzantine – fut faite à Rome par le Pape avec le bois même de la Vraie Croix ! Cela devait être particulièrement poignant de dévoiler ce bois sacré en chantant, comme on le verra : Ecce lignum Crucis, in quo salus mundi pependit – Voici le bois de la Croix, sur lequel fut pendu le salut du monde.

Si la Messe des Présanctifiés n’a pas de canon et donc de récit de l’Institution et de consécration, elle n’en demeure pas moins une messe, une liturgie eucharistique, tant dans l’esprit des livres liturgiques romains que byzantins, arméniens ou syriaques.  Aussi, dans le rit romain traditionnel, les cérémonies qui y sont accomplies le sont comme elles l’auraient été dans n’importe quel autre messe. Ce point doit être retenu avec attention car nous verrons que la réforme de 1955 cherchera à le modifier dans les plus infimes détails.

Voici comment se déroule la Messe des Présanctifiés, au jour de la Parascève, dans le rit romain traditionnel :

I. Messe des catéchumènes

Le clergé entre entre en procession sans encens ni chandeliers d’acolyte. Les ornements que portent le prêtre et ses ministres sont noirs, comme à une messe des morts (puisqu’on célèbre la mort du Christ). Le prêtre porte une chasuble (comme à toute messe) ; le diacre porte lui une étole diaconale et une chasuble pliée, et le sous diacre une chasuble pliée, comme à toutes les messes de Carême et de pénitence.[4] Arrivé au chœur, les clercs génuflectent vers la croix qui est restée voilée sur l’autel[5] et vont s’agenouiller à leurs places dans les stalles. Le sous-diacre, le diacre et le célébrant font aussi la génuflexion à la croix en arrivant dans le sanctuaire puis se prosternent de tout leur long par terre pendant quelques minutes (traditionnellement, le temps de réciter mentalement le psaume 50 Miserere mei Deus).

01 - Les acolytes déploient la nappe sur l'autel pendant que le célébrant et ses ministres sont prosternés.

01 – Les acolytes déploient la nappe sur l’autel pendant que le célébrant et ses ministres sont prosternés.

Les acolytes se lèvent, vont prendre une seule nappe à la crédence et l’étendent sur l’autel. Cette nappe unique symbolise le suaire dont on a enveloppé le corps de Notre Seigneur après sa mort, l’autel en liturgie figurant toujours le Christ, qui est à la fois Prêtre, Autel & Victime.

Cette nappe est placée au début de la Messe des Présanctifiés sur l’autel afin de signifier que tout ce qui va être accompli sera la représentation de la mort du Christ. Le Missel est placé également sur l’autel, côté évangile, comme au début de n’importe quelle messe.

02 - Un lecteur lit la prophétie d'Osée que le célébrant lit au missel à l'autel.

02 – Un lecteur lit la prophétie d’Osée que le célébrant lit au missel à l’autel.

Le célébrant et ses ministres se lèvent alors, génuflectent et montent à l’autel. Le célébrant baise l’autel en son milieu puis va au missel, comme à n’importe quelle autre messe, tandis que le lecteur commence la prophétie (ou première lecture), tirée du prophète Osée (VI, 1-6). Il n’y a donc pas d’introït, de Kyrie ni de première oraison, la messe commence de façon très dépouillée, comme cela se pratiquait encore à la fin du IVème siècle à Rome[6].

Un trait suit, qui est tiré du cantique du prophète Habacuc (III, 1-3). Puis vient une oraison, selon le schéma classique du rit romain – Lecture prophétique / Psalmodie (graduel ou trait) / Oraison – qui s’observe aux Quatre-Temps, aux vigiles de Pâques et de Pentecôte et à plusieurs messes fériales importantes du Carême.

Pour cette oraison, comme à une messe quadragésimale, le célébrant – qui est resté à l’autel avec ses ministres en ligne derrière lui – chante Oremus, le diacre invite les fidèles à s’agenouiller en chantant Flectamus genua puis – après un temps de silence et de recueillement – le sous-diacre chante Levate. L’oraison est la même qu’à la messe de la Cène du Seigneur de la veille – Deus, a quo et Judas – et met en parallèle la trahison de Judas le Jeudi Saint et la confession de foi du Bon Larron le Vendredi Saint, et se termine sur la perspective de la résurrection.

Deus, a quo et Judas reátus sui pœnam, et confessiónis suæ latro præmium sumpsit, concéde nobis tuæ propitiatiónis efféctum : ut, sicut in passióne sua Jesus Christus, Dóminus noster divérsa utrísque íntulit stipéndia meritórum ; ita nobis, abláto vetustátis erróre, resurrectiónis suæ grátiam largiátur.

Dieu de qui Judas a reçu le châtiment de son crime, et le Larron la récompense de sa confession, accorde-nous l’effet de ta propitiation ; de sorte que Jésus-Christ, notre Seigneur, – qui dans sa passion a rendu à l’un et à l’autre selon leurs mérites, nous ôte l’antique erreur et nous dispense la grâce de sa résurrection.

Cette oraison commune aux deux messe du Jeudi et du Vendredi Saint affirme magnifiquement l’unité théologique du Mystère pascal. La façon de chanter cette oraison est absolument commune (on s’incline vers la croix de l’autel à Oremus et au nom de Jésus, la conclusion longue est employée).

Puis pour l’épître, le sous-diacre chante sur le ton commun le passage de l’Exode où la première Pâque – la sortie d’Egypte – fut instituée (Exode XII, 1-11). Ce passage de l’Exode sera lu une seconde fois à la Vigile pascale, comme 9ème prophétie. La suite du texte de l’Exode décrit minutieusement la préparation de l’agneau pascal. Saint Jean – dont la Passion sera chantée juste après – citera le 46ème verset de ce chapitre de l’Exode – Pas un de ses os ne sera brisé – pour marquer que le Christ est bien le nouvel Agneau pascal. Cette lecture de l’Exode est à nouveau suivie d’un trait (Psaume CXXXIX, 2-10 & 14).

03 - Les trois diacres chantent la Passion tournés vers le Nord comme pour tout évangile.

03 – Les trois diacres chantent la Passion tournés vers le Nord comme pour tout évangile.

Trois diacres chantent alors la Passion selon saint Jean (du chapitre XVIII 1 au chapitre XIX, 37), exactement de la même façon que furent chantées celle de saint Matthieu le dimanche des Rameaux, celle de saint Marc le Mardi Saint et celle de saint Luc le Mercredi Saint. Après le chant de la Passion, comme nous l’avons décrit pour les Rameaux, le diacre de la messe chante comme évangile la suite de la passion de Jean qui raconte l’ensevelissement du Christ (Jean XIX, 38-42). Le diacre, le sous-diacre et les acolytes suivent alors le rite habituel de toute messe pour le chant de l’évangile, que le diacre chante à l’emplacement habituel. Toutefois, à la différence du dimanche des Rameaux et des messes des Mardi et Mercredi Saint, le rite suivi ici est précisément celui d’une messe de Requiem : le diacre récite le Munda cor mais n’est pas béni par le prêtre, on n’encense pas et les acolytes ne prennent pas leurs chandeliers. Après l’évangile, l’évangéliaire n’est pas apporté à baiser au célébrant, lequel n’est pas encensé par le diacre.[7]

II. Les oraisons

04 - Pendant le chant des 9 oraisons - le diacre porte le stolon - les ministres sont rangés derrière le célébrant côté épître.

04 – Pendant le chant des 9 oraisons – le diacre porte le stolon – les ministres sont rangés derrière le célébrant côté épître.

Après l’évangile, le célébrant se place côté épître devant le missel, avec le diacre et le sous-diacre en ligne derrière lui – comme pour une oraison chantée d’une messe donc -, et commence le chant de neuf oraisons.

Celles-ci sont vraiment très anciennes et représentent peut-être la prière ordinaire de l’Eglise de Rome des IVème et Vème siècle. Chaque oraison se compose d’une sorte d’invitatoire à la prière, où est présentée l’intention de celle-ci, que chante le prêtre les mains jointes, suivi d’un Oremus, d’un Flectamus genua du diacre et d’un Levate du sous-diacre. Puis vient l’oraison proprement dite, que le prêtre chante sur le ton férial les mains étendues.

05 - Chant des 9 oraisons - le sous diacre porte la chasuble pliée.

05 – Chant des 9 oraisons – le sous diacre porte la chasuble pliée.

III. Adoration de la croix

Après les oraisons, le célébrant et ses deux ministres vont à la banquette, retirent leurs manipules. Le célébrant dépose sa chasuble noire, le sous-diacre sa chasuble pliée noire. Le diacre avait déjà déposé sa chasuble pliée noire pour le chant de l’évangile de la messe, pour lequel il avait pris le stolon ou étole large (originalement, une chasuble roulée en travers sur ses épaules), qu’il conserve.

Le diacre va alors chercher la croix voilée du maître-autel et l’apporte au prêtre. On procède au dévoilement de la croix en trois étapes :

1. Le célébrant, qui s’est placé au coin postérieur de l’autel, côté épître (en ligne avec les chandeliers), reçoit la croix du diacre. Le célébrant découvre la partie haute de la croix, jusqu’à la traverse, de sorte qu’on ne puisse voir la tête du Christ. Il l’élève des deux mains, tournée vers le peuple, le diacre et le sous-diacre à ses côtés, à demi tournés vers la croix. Le célébrant chante une première fois Ecce lignum Crucis & ses ministres continuent avec lui pour chanter la suite : In quo salus mundi pependit. Le chœur répond Venite, adoremus. Tous s’agenouillent alors pour adorer le Christ, sauf le célébrant qui tient la croix.

06 - Avant la seconde étape du dévoilement de la croix de l'autel.

06 – Avant la seconde étape du dévoilement de la croix de l’autel.

2. La même cérémonie se reproduit une seconde fois, cette fois au coin antérieur de l’autel, côté épître. Le prêtre dévoile cette fois le bras droit & la tête du Christ, et entonne un ton plus haut Ecce lignum Crucis qui est poursuivi par les ministres et auquel on répond comme précédemment.

07 - La croix de l'autel est dévoilée et présentée au centre du marchepied de l'autel.

07 – La croix de l’autel est dévoilée et présentée au centre du marchepied de l’autel.

3. La même cérémonie est effectuée une troisième fois devant le milieu de l’autel, le célébrant découvre complètement le crucifix cette fois et entonne l’Ecce lignum Crucis un ton plus haut. Après le 3ème Venite, adoremus, tous demeurent à genoux cette fois, tandis que le célébrant va seul au lieu que les acolytes ont préparé pendant le chant des oraisons.

Ce lieu est en général au milieu du sanctuaire. Les acolytes y ont disposé un tapis violet, sur lequel ils ont posé un coussin violet. Sur le coussin, ils ont disposé un large voile blanc qui figure le Saint Suaire. Le célébrant ayant déposé le crucifix sur ce suaire, tous se lèvent. Le célébrant et ses deux ministres génuflectent devant la croix et vont à la banquette retirer leurs chaussures, ce que font aussi tous les clercs dans le chœur. En effet l’adoration de la croix est faite pieds nus, en signe de pénitence. Le chœur commence à chanter les pièces que prévoient le Missel pour l’adoration de la Croix :

  • Les impropères – ou reproches -, en deux parties. Dans la première partie, se répète le Trisaghion en grec et en latin. Dans la seconde partie, le verset Popule meus sert de refrain.
  • L’antienne Crucem tuam adoramus, dont le texte est aussi employé par le rit byzantin pour l’adoration de la Croix que fait ce rit au milieu du Carême.
  • L’hymne Pange lingua / Crux fidelis composée au VIème siècle par saint Venance Fortunat, évêque de Poitiers, lors de la susception dans cette ville des reliques de la vraie Croix par la reine de France sainte Radegonde.
08 - Adoration de la Croix à la manière traditionnelle par le diacre et le sous-diacre - la croix est posée sur le suaire.

08 – Adoration de la Croix à la manière traditionnelle par le diacre et le sous-diacre – la croix est posée sur le suaire.

Le célébrant, le diacre, le sous-diacre, les deux acolytes puis le clergé présent dans le chœur va adorer deux par deux le Christ en croix de la façon suivante : chacun va faire trois génuflexions à deux genoux tout en s’inclinant profondément. La troisième se fait juste devant le crucifix, dont on embrasse les pieds.[8] On se relève, génuflecte une dernière fois et on retourne à sa place se chausser. Le célébrant, le diacre et le sous-diacre retournent à la banquette quand ils ont adoré la croix, et reprennent leurs vêtements liturgiques : chasuble pour le prêtre et chasubles pliées pour ses ministres.

Le premier acolyte, ayant fini son adoration, prend le missel sur l’autel et vient s’agenouiller en le tenant ouvert devant le prêtre, le diacre et le sous-diacre, qui lisent alors en secret le texte des impropères que chante le chœur, comme ils liraient en commun certaines parties d’une messe le reste du temps (le Credo par exemple).

Une fois que tout le clergé a adoré la croix, on déplace celle-ci sur son suaire, supportée par son coussin, à l’entrée du chœur, et les fidèles viennent deux à deux adorer la croix, pieds nus, de la même façon que les clercs viennent de le faire.

Dès que le célébrant & ses ministres ont fini de lire les impropères, on allume les cierges de l’autel. Le diacre, comme à une messe ordinaire, va à la crédence, prend la bourse et le corporal, ainsi qu’un purificatoire, et monte à l’autel, où il ouvre la bourse, déploie le corporal et place le purificatoire à côté.

Une fois que tout le peuple a adoré la croix, les acolytes la rapportent vers l’autel. Tous génuflectent sur le passage de la croix lorsqu’elle traverse le chœur. Les acolytes remettent la croix au diacre qui la replace avec révérence au centre de l’autel.

IV. Procession du Très-Saint Sacrement

Le Saint Sacrement est alors ramené du reposoir, au cours d’une procession solennelle totalement symétrique de celle qui eut lieu la veille à l’issue de la messe du Jeudi Saint.

09 - Encensement du Très-Saint Sacrement au reposoir - l'urne est ouverte et l'on aperçoit le voile du calice qui recouvre et est attaché au calice.

09 – Encensement du Très-Saint Sacrement au reposoir – l’urne est ouverte et l’on aperçoit le voile du calice qui le recouvre et est attaché au nœud du calice.

Tout le clergé, prêtre y compris, va au reposoir par le plus court chemin. Le sous-diacre marche en tête en portant la croix, encadré par deux acolytes tenant leurs chandeliers allumés. Parvenus au reposoir, tout le clergé allume des torches qu’on n’éteindra qu’après la communion. Le célébrant et ses ministres se mettent à genoux devant le reposoir, pour adorer le Seigneur quelques instants. Le diacre se lève et va ouvrir l’urne qui contient le calice et la patène renfermant la grande hostie consacrée la veille. Le célébrant se lève, et comme la veille, impose l’encens sans le bénir dans deux encensoirs. Se mettant à genoux, il encense le Très-Saint Sacrement. Le diacre retire alors le calice avec le Corps du Christ de l’urne du reposoir, le donne au célébrant et pose sur ses épaules le voile huméral blanc.

10 - Procession ramenant le Très-Saint Sacrement depuis le reposoir.

10 – Procession ramenant le Très-Saint Sacrement depuis le reposoir.

On déploie le dais au dessus du célébrant portant le corps du Seigneur et on retourne avec solennité au chœur en procession, tandis qu’on chante la fameuse hymne composée par saint Venance Fortunat au VIème siècle pour la sainte Croix : Vexilla Regis prodeunt – Les étendards du Roi s’avancent. Pendant toute la durée de cette procession glorieuse, deux acolytes encensent à tour de rôle sans discontinuer le Corps du Christ.

Cette procession solennelle avec le Corps du Christ n’est pas sans rappeler la procession de la grande entrée, à l’offertoire de la liturgie byzantine des présanctifiés : le célébrant fait de même une entrée solennelle au sanctuaire avec le Corps du Christ porté dans un calice.

11 - Fin de la procession - dans le chœur on emploie l'ombrellino en place du dais.

11 – Fin de la procession – dans le chœur on emploie l’ombrellino en place du dais.

Lorsque la procession arrive à l’autel, le diacre reçoit le Saint Sacrement des mains du prêtre, pose le calice sur le corporal au centre de l’autel, et défait le ruban qui retient le voile au calice. Il dispose du reste alors ce voile de la même manière qu’un voile de calice comme pour une messe ordinaire. Il retourne s’agenouiller avec le prêtre et le sous diacre devant l’autel et le prêtre encense encore le Très-Saint Sacrement posé sur l’autel. Commence alors la partie originale du rite des présanctifiés.

12. - Le diacre arrange le voile sur le calice.

12. – Le diacre arrange le voile sur le calice.

13 - Le Très-Saint Sacrement est encensé par le célébrant.

13 – Le Très-Saint Sacrement est encensé par le célébrant.

V. La messe des présanctifiés

14 - Le Très-Sacrement est retiré du calice et posé sur le corporal.

14 – Le Très-Sacrement est retiré du calice et posé sur le corporal. Le calice est rempli de vin et d’un peu d’eau.

Le célébrant et ses ministres montent à l’autel et génuflectent. Le diacre retire le voile du calice, la patène et la pale, puis tient des deux mains la patène au dessus du corporal. Le prêtre prend alors le calice et fais glisser la grande hostie qu’il contient sur la patène, puis pose le calice sur le corporal. Il reçoit du diacre la patène et dépose l’hostie consacrée sur le corporal. Le diacre verse ensuite le vin dans le calice, et le sous-diacre un peu d’eau, comme à l’offertoire d’une messe. Le diacre donne le calice au prêtre, qui le replace sur le corporal et le couvre de la pale. Toutes les prières habituelles de l’offertoire – offrande du pain et du vin en vue du sacrifice, invocation de l’Esprit Saint sur les offrandes – sont ici totalement omises. Cette omission est intéressante car significative : on n’offre pas le pain, puisqu’il est déjà le Corps du Christ, on n’offre pas le vin, car il ne deviendra pas le Sang du Christ.

Cependant, le célébrant procède à l’encensement des oblats, de la croix et de l’autel, comme à l’offertoire ordinaire, avec les prières usuelles, mais il n’est pas encensé et on n’encense personne. Il génuflecte avec ses ministres à chaque fois qu’il passe devant le Corps du Seigneur. Il se lave les mains à l’ordinaire côté épître, mais sans accompagner ce lavabo du psaume habituel. Il revient au centre de l’autel pour dire la prière d’offertoire habituelle In spiritu humilitatis, laquelle indique bien qu’on accomplit un sacrifice (& sic fiat sacrificium nostrum in conspectu tuo hodie). Puis il baise l’autel et il se tourne à moitié, côté évangile, afin de ne pas tourner le dos au Saint Sacrement et dit : Orate fratres, invitation qui indique bien la réalisation d’un sacrifice : ut meum ac vestrum sacrificium acceptabile fiat apud Deum Patrem omnipotentem.

La réponse habituelle Suscipiat n’est pas faite par les ministres, mais le célébrant passe directement au Pater, en omettant tout le canon de la messe (puisque l’hostie est déjà présanctifiée). Le Pater noster est chanté comme à l’ordinaire par le célébrant, sur le ton férial. A la suite du Pater, le célébrant chante les mains étendues le Libera nos, quæsumus Domine sur le ton férial des oraisons (là où d’ordinaire, il le récite en secret), en omettant du coup tous les gestes de la fraction de l’hostie qu’il accomplit à cet endroit en temps normal.

A ce moment-là, le célébrant procède à l’élévation de l’hostie, qui est faite comme à une messe ordinaire et qui symbolise plus particulièrement en ce jour l’élévation du Corps du Christ sur la Croix, qui offre son sacrifice parfait au Père éternel : le diacre et le sous-diacre s’agenouillent un peu derrière le célébrant pour soulever sa chasuble. On utilise les crécelles à la place des clochettes, mais on n’encense pas.

Les ministres s’étant levés, le diacre découvre le calice. Le célébrant fait ensuite en silence la fraction de l’hostie, il la rompt en trois parts de la manière habituelle et laisse tomber la petite parcelle dans le calice comme à l’ordinaire. Puis il omet tout (Pax Domini, baiser de paix, Agnus Dei, etc…) jusqu’à la troisième oraison secrète avant la communion du célébrant (Perceptio Corporis tui). Notons que la seconde de ces oraisons secrètes – Domine Jesu Christe -, ici omise, fait référence au Corps et au Sang du Seigneur, ce qui n’est pas le cas de Perceptio Corporis tui qui elle ne parle que du Corps.

15 - Communion du célébrant.

15 – Communion du célébrant.

Le célébrant communie au Corps du Christ de la manière habituelle avec les oraisons communes. Puis il communie à la parcelle dans le calice et consomme le vin de celui-ci, mais en silence, sans les prières habituelles pour la communion au Sang du Christ.

Le célébrant est seul à communier en ce jour, selon un usage fort ancien.

Le célébrant purifie ses doigts et celle du calice comme à l’ordinaire, et dit incliné à voix basse devant l’autel l’oraison habituelle Quod ore sumpsimus, mais omet la seconde, Corpus tuum, Domine, quod sumpsi, & Sanguis quem potavi, pour la même raison que précédemment : il communie bien au Corps du Christ mais pas au Sang du Christ.

Le sous-diacre redispose le calice avec son voile comme à une messe puis le porte à la crédence, le diacre dépose son stolon pour reprendre sa chasuble pliée, comme à une messe de Carême. Tout le reste de la messe (antienne de communion, Postcommunion, Benedicamus Domino, Placeat, bénédiction, dernier évangile) est omis, le célébrant & ses ministres génuflectent devant l’autel et regagnent en silence la sacristie puis, après qu’on a dépouillé l’autel et n’y avoir laissé que la croix – désormais dévoilée – et ses chandeliers, on commence les vêpres.

Comme l’autel du reposoir a été ôté, et que tous les tabernacles sont vides et laissés ouverts[9], l’église – où domine la croix du Seigneur – semble alors comme vide de la présence divine, sentiment qui marque puissamment la mort du Christ et représente symboliquement ce moment si particulier du Samedi Saint qui commence dès les vêpres : la mise au tombeau et la descente de Notre Seigneur aux Enfers.[10]

VI. Conclusion sur le rit traditionnel de la Messe des Présanctifiés

La Messe des Présanctifiés du Vendredi Saint romain présente certains aspects qui pourraient surprendre une mentalité moderne. Pourtant la logique d’ensemble est clairement là : il s’agit bien d’une messe, d’une liturgie eucharistique, dont l’ordonnancement suit celle d’une messe de funérailles. Si le canon est omis, la fraction de l’hostie – qui pour les premières communautés chrétiennes apostoliques et post-apostoliques était la dénomination commune de la messe – y est en revanche bien présente[10].

Ce n’est pas un simple service de communion mais bien une messe, afin d’exprimer le lien théologique profond entre l’Eucharistie et le Calvaire et souligner qu’il s’agit bien du même & unique sacrifice du Christ.

Pourquoi, comme en Orient, usait-on de vin qu’on versait dans le calice ? Ce vin n’était pas présanctifié, contrairement au Corps eucharistique consacré la veille.  Certes, l’Eglise n’a jamais professé que ce vin devenait automatiquement le Sang du Christ par intinction avec le Corps et nous avons vu que la Messe des Présanctifiés du Vendredi Saint omet très soigneusement toutes les prières habituelles où il est question du Sang du Christ. Pourquoi donc cet usage du vin dans le calice, usage que nous partagions avec les Orientaux ? La réponse principale ce me semble est qu’il faut que les deux matières du sacrifice soient réunies pour qu’il y ait sacrifice. Si on n’utilisait dans cette messe que le pain eucharistique, ce ne serait plus une messe, un sacrifice, mais une simple communion en dehors de la messe.

Il y a aussi un avantage pratique à l’usage d’un calice rempli de vin : le prêtre pourra faire ses ablutions comme à l’ordinaire après avoir communié.

Ce rite d’une noble simplicité est porteur d’un sens profond car il proclame de façon visible l’unicité du sacrifice du Christ, liant indéfectiblement le Jeudi Saint et le Vendredi Saint, le sacrifice de la Cène et le sacrifice de la Croix. Le sacrifice accompli le Jeudi à la Cène est consommé le Vendredi sur la Croix.

Vendredi Saint Passion

Synopsis de la nouvelle célébration du Vendredi Saint dans la réforme de 1955

La réforme de 1955 s’est attachée à supprimer jusque dans les moindres détails tout ce qui marquait le caractère d’une messe dans les Présanctifiés traditionnels.

Un premier changement significatif est opéré par celui des titres officiels de ce jour, qui ne s’appelle plus Feria Sexta in Parasceve – Vendredi de la Parascève mais désormais Feria Sexta in Passione et Morte Domini. Comme Mgr Gromier l’a rappelé, en latin chrétien, le mot de Passion inclut nécessairement la mort du Seigneur. Il y a donc ici un pléonasme. La Missa Præsanctificatorum – Messe des Présanctifiés  disparait et à sa place on invente le titre suivant : Solemnis actio liturgica postmeridiana in Passione et Morte Domini – Solennelle action liturgique de l’après-midi de la Passion et de la Mort du Seigneur, titre aussi long que vague !

Cette appellation, peu compréhensible, a souvent été rendue autrement en français dans les missels de fidèles édités à partir de 1956. On y trouve en général Mémorial de la Passion et de la Mort du Seigneur, qui, si elle se trouve moins alambiquée, ne désigne pas non plus une réalité liturgique bien claire.

Cette nouvelle action liturgique a été découpé en quatre parties dont nous reprendrons les intitulés.

I. Lectures & passion

L’autel est désormais complètement nu, y compris de sa croix et de ses chandeliers. Les inclinaisons liturgiques habituelles qu’on doit faire en se tournant vers la croix de l’autel (à Oremus, ou encore au nom de Jésus par exemple) se font désormais vers le vide.[12]

Au début de l’action, le célébrant et ses ministres sont justes vêtus d’aubes, d’amicts et de cordons, avec étoles noires pour le célébrant et le diacre. La rubrique ne précise pas si on doit prendre les manipules ou pas.[13] En tout cas aucun ne doit porter de chasuble, chasuble pliée ni même de dalmatique ou tunique. Pendant le cours de la nouvelle action, il y aura pas moins de trois changements de vêtements liturgiques.

L’arrivée devant l’autel et la prostration du célébrant et de ses ministres se déroule comme dans le rit traditionnel. Cependant, on ne déploie plus de nappe sur l’autel à ce moment-là.

Seul le prêtre se met ensuite debout à la fin de la prostration, le diacre et le sous-diacre se mettent désormais à genoux à ses côtés. Le prêtre ne monte pas à l’autel pour dire la nouvelle première oraison que la commission ajoute à cet endroit, au lieu de commencer directement par la première leçon comme précédemment.

Cette oraison, Deus qui peccati veteris hereditariam mortem, est tiré du Sacramentaire gélasien où elle figure comme seconde et non première oraison du Vendredi Saint, la première oraison du Gélasien étant Deus, a quo & Judas comme dans le Sacramentaire grégorien et le Missel de saint Pie V. Dans le Sacramentaire gélasien, cette prière est dite à l’autel, précédée du dialogue habituel qui introduit ce type d’oraison quadragésimale : Oremus – Flectamus genua – Levate et elle suit la première lecture. Cette oraison gélasienne était restée en usage en France comme seconde oraison du Vendredi Saint dans certains rits diocésains jusqu’au XVIIIème siècle.[14]

Ce qui est tout de même très étrange mais très significatifs, c’est que le célébrant ne doit pas dire cette oraison à l’autel mais in plano, au milieu du chœur. On l’ampute également de son dialogue introductif, devenu inutile puisque tout le monde est resté à genoux. Mais c’est toutefois bien étrange de commencer une oraison ex abrupto sans la moindre invitation faite au peuple à prier. La prière se termine par la conclusion courte – Per Christum Dominum nostrum. R/. Amen. -, comme une mémoire de vêpres, alors que cette conclusion brève n’est jamais utilisée à la messe.

Les trois ministres se rendent alors à leur siège, la rubrique précise que le célébrant ne salue alors l’autel – débarrassé de la croix – que par une inclination profonde (le diacre et le sous-diacre continuent de génuflecter).

La prophétie d’Osée est chantée, ainsi que le trait d’Habacuc, comme dans le Missel de saint Pie V. Toutefois, le célébrant n’a plus à la lire mais doit désormais l’écouter à la banquette. Il s’agit là d’une constante dans tous les offices réformés de la Semaine Sainte : la suppression du système des doublures, systèmes pourtant ancien et pratiqué déjà entre l’hébreu et l’araméen dans les synagogues du temps du Christ.

L’oraison Deus, a quo et Judas du Missel traditionnel est maintenue, mais le célébrant ne monte pas à l’autel pour la chanter. Il reste à la banquette, le premier acolyte est allé à la crédence prendre le livre de la nouvelle Semaine Sainte et vient se placer face au célébrant pour tenir le livre ouvert. Le sous-diacre ne chante plus Levate, son rôle est attribué au diacre.[15]

Le sous-diacre chante l’épître et le chœur le même trait que dans le Missel traditionnel.

Autrefois, les trois diacres passionnaires allaient chanter directement la passion tournés vers le Nord. Désormais, ils doivent venir devant le célébrant à la banquette, non pour demander sa bénédiction – comme la commission l’a instauré pour le dimanche des Rameaux : ils s’inclinent cette fois profondément, sans dire Munda cor ni Jube, domne, benedicere, mais le célébrant récite quand même sur eux et à voix haute (!) Dominus sit in cordibus vestris. Il est assez déroutant que deux fonctions absolument similaires – la passion selon Matthieu des Rameaux et la passion selon Jean du Vendredi Saint – ne reçoivent pas les mêmes innovations.

Comme nous l’avons indiqué au cours de notre article sur les Rameaux, la fin de la Passion n’est plus lu à la manière de l’évangile par le diacre de la messe. Cette dernière partie (Jean XIX, 38-42) est dite par le chroniste sans transition et sur la même cantilène que le reste de la Passion. Le magnifique chant propre à cet évangile disparait donc de l’usage liturgique.

En complément de tout ce que nous avons déjà dit sur le chant des 4 passions dans la nouvelle Semaine Sainte, ajoutons que les trois diacres sont désormais assistés de deux clercs, dont on ne voit vraiment pas l’utilité (et pourquoi pas trois, si ils avaient une tâche vraiment utile d’assistance ?). Les nouvelles rubriques ne précisent pas si la Passion doit être lue face au Nord, comme les autres lectures évangéliques durant l’année.

II. Les grandes oraisons

Après la passion a lieu un premier changement vestimentaire : le prêtre prend une chape noire, le diacre et le sous-diacre une dalmatique & une tunique noires. Cette combinaison d’ornements n’est jamais employée dans le rit romain pour une messe, mais uniquement pour les processions et les saluts du Très-Saint Sacrement (et encore, jamais en noir), ou alors pour l’absoute qui suit une messe de Requiem (mais ce serait un contresens théologique grave de vouloir faire l’absoute du Christ…). Il n’est pas fait mention là encore des manipules.

Entretemps, les acolytes ont étendu une nappe sur l’autel. Le premier acolyte apporte le livre de la nouvelle Semaine Sainte avec un pupitre et les place au centre de l’autel – là où l’on place ordinairement le corporal – et non sur le côté de l’épître. Le célébrant et ses ministres montent à l’autel. Ils vont chanter les oraisons – désormais appelées grandes oraisons ou oraisons solennelles – d’une façon totalement inédite dans le rit romain : au centre de l’autel, avec le diacre et le sous-diacre de part et d’autre – alors que d’ordinaire toute oraison ou collecte est toujours chantée par le célébrant du côté épître, avec ses ministres en ligne derrière lui. Là encore, le rôle liturgique du sous-diacre est diminué, puisque c’est le diacre qui chante désormais les Levate. Comme il n’y a plus de croix sur l’autel, la rubrique ne précise pas comment doivent se faire les inclinaisons liturgiques habituelles à Oremus ou au nom de Jésus.

III. L’adoration de la Croix

Une fois les oraisons solennelles achevées, le célébrant et ses ministres procèdent à un second changement de vêtements liturgiques en retournant à la banquette. Ils déposent la chape, la dalmatique et la tunique noire.

Comme il n’y a plus de croix sur l’autel avec les nouvelles rubriques, le diacre va en chercher une à la sacristie. Il revient avec quatre acolytes portant des chandeliers. Les rubriques conseillent de les faire passer en procession dans toute l’église avec la croix voilée, plutôt que d’aller au cœur par le plus court chemin.

01 - Dévoilement de la Croix dans le nouveau rit de 1955 - six officiants sont désormais requis.

Dévoilement de la Croix dans le nouveau rit de 1955. Six officiants sont désormais requis.

Le dévoilement de la croix a lieu à peu près comme dans la cérémonie traditionnelle, mais des rubriques nouvelles viennent le compliquer en pratique. Au lieu que les deux étapes du dévoilement se déroulent au coin postérieur puis au coin antérieur de l’autel côté épître, on fait monter une marche de l’autel à chaque étape désormais. Or les nouvelles rubriques demandent que les deux clercs faisant fonction d’acolytes surnuméraires se tiennent aussi devant la croix, ce qui, avec le premier acolyte qui doit désormais tenir le livre de la nouvelle Semaine Sainte devant le célébrant fait maintenant 6 personnes autour de la croix : difficile de garder un ensemble harmonieux en se positionnant sur la seconde marche de l’autel… Les deux acolytes surnuméraires ne s’agenouillent pas pendant le Venite, adoremus.

Quand la croix est dévoilée, le rite de l’adoration subi des changements importants. Le célébrant remet la Croix aux deux acolytes qui la tiennent debout, en faisant reposer le pied par terre et en tenant chacun un montant. On précise qu’ils doivent se tourner vers le peuple. Les deux acolytes surnuméraires déposent leurs chandeliers de part et d’autre de la Croix puis vont s’agenouiller de part et d’autre sur le degré supérieur du marchepied, tournés vers la croix et joignant les mains.

02 - Adoration de la Croix dans le nouveau rit de 1955.

Adoration de la Croix dans le nouveau rit de 1955.

Le célébrant et ses ministres sont allés à la banquette ôter leurs chaussures. L’adoration de la croix est précédée de trois génuflexions simples et non plus double. La quatrième  génuflexion double, après l’adoration, devient aussi une simple génuflexion.

Lorsque tous le clergé a adoré la Croix, les deux acolytes surnuméraires agenouillés de part et d’autre se relèvent et vont prendre leurs chandeliers qui étaient posés par terre. Les deux acolytes qui soutenaient la croix la soulèvent : d’une main – celle qui est à l’intérieur – ils tiennent la partie inférieure, de l’autre le croisillon. Puis, avec les porte-chandeliers à leurs côtés, ils se rendent à la table de communion sur laquelle ils posent le bas de la croix, continuant à la maintenir droite. Les porte-chandeliers posent les chandeliers sur la table de communion de part et d’autre de la croix et se tiennent à genoux jusqu’au moment où les fidèles ont terminé de vénérer la Croix. Si la table de communion est trop étroite, les deux clercs s’agenouillent, avec les chandeliers, aux côtés des acolytes. « Ceux-ci, pour éviter que la croix ne glisse, feront bien de la maintenir des deux mains » (sic).

Les impropères et les autres chants prévus pour l’adoration de la Croix n’ont pas été modifiés mais une nouvelle rubrique précise qu’on doit toujours chanter la doxologie finale de l’hymne  Pange lingua Sempiterna sit beatæ Trinitati gloria.

Notons qu’on ne prévoit pas que les deux pauvres acolytes ni les deux clercs qu’on leur adjoint puissent à un moment ou un autre avoir envie d’aller eux aussi adorer la croix…

Une fois l’adoration du peuple terminée, les acolytes, toujours accompagnés des deux porte-chandeliers surnuméraires, reportent la croix à l’autel. Le célébrant et ses ministres s’agenouillent devant la banquette sur leur passage. Arrivés sur le marchepied, les acolytes – et non plus le diacre – déposent la croix sur l’autel. Les deux acolytes surnuméraires posent leurs chandeliers sur l’autel, les disposant de manière qu’on puisse ajouter par la suite les deux autres chandeliers. Quand la croix est en place, les acolytes et les clercs font la génuflexion sur le marchepied : les acolytes retournent à la crédence et les clercs au choeur. Le célébrant et ses ministres se relèvent alors.

IV. Communion

Débute alors le troisième changement d’ornements. Le célébrant et le diacre déposent leurs étoles noires. Le célébrant revêt une étole et une chasuble violettes, le diacre une étole et une dalmatique violettes, et le sous-diacre une tunique violette. Les rubriques, une fois de plus, ne mentionnent pas – sciemment à notre avis – les manipules. Le stolon et les chasubles pliées, encore en usage pendant tout le Carême en 1956, ne sont plus utilisées par le diacre et le sous-diacre à qui l’on donne maintenant des vêtements que la liturgie associe symboliquement à la joie et à la fête.

Le diacre étant revêtu reçoit la bourse des mains du cérémoniaire et, sans saluer le célébrant, va faire la génuflexion au bas des degrés, puis il étend le corporal sur l’autel. Le premier acolyte prend le livre avec le pupitre, le deuxième le vase d’eau avec le purificatoire : ils vont faire ensemble la génuflexion au bas des degrés, puis montent à l’autel. Le premier va à la gauche du diacre et dispose le livre obliquement à côté du corporal, le second pose le vase avec le purificatoire à la droite du corporal. Ils font une inclination de tête vers la croix en même temps que le diacre et descendent avec lui au bas des degrés, où le clerc chargé de porter l‘ombrellino est venu se placer entre temps. Ils font ensemble la génuflexion et vont à l’autel du reposoir, le diacre étant précédé des trois clercs.

Arrivé au reposoir, le diacre fait la génuflexion à deux genoux. Il monte à l’autel, ouvre la porte du tabernacle, fait une génuflexion, prend le ciboire – et non plus le calice, comme nous l’avons vu au Jeudi Saint – et le dépose sur le corporal, fait une nouvelle génuflexion et va s’agenouiller sur le marchepied. Le premier acolyte lui met le voile huméral, acte liturgiquement bien étrange. Le diacre remonte jusqu’au ciboire et le prend après avoir fait une nouvelle génuflexion : les acolytes qui ont pris les chandeliers préparés sur les marches du reposoir font la génuflexion en même temps que lui. Puis ce qu’on n’appelle plus une procession se met en marche.

Au lieu de la magnifique et brillante procession du rit traditionnel, sous le dais, où le Saint Sacrement est porté par le célébrant accompagné de tout le clergé portant des torches, au chant victorieux du Vexilla Regis, on a donc ici une procession pour ramener le corps du Seigneur à l’autel majeur dont il parait superflus de souligner le caractère volontairement minimaliste : un diacre sous un ombrellino précédé de deux chandeliers. Cette procession en catimini se déroule en silence jusqu’à ce que le diacre parvienne au chœur : le célébrant et le sous-diacre s’agenouillent alors en restant à la banquette et l’on chante trois courtes antiennes, nouvelles & sans grand intérêt si on les compare à la poésie élevée de saint Venance Fortunat du Vexilla Regis traditionnel.

Arrivés à l’autel, le diacre et les deux acolytes en gravissent les degrés : le diacre dépose le ciboire sur le corporal et les acolytes disposent les deux nouveaux chandeliers sur l’autel, à côté des deux chandeliers qui s’y trouvent déjà depuis la fin de l’adoration de la croix. Le clerc portant l’ombrellino se retire. Puis le diacre fait la génuflexion avec les acolytes, remet le voile huméral au premier acolyte et il se retire du côté de l’épître. Les deux acolytes descendent s’agenouiller sur le plus bas degré, le premier ayant déposé auparavant le voile huméral à la crédence pour revenir aussitôt faire ce mouvement avec le second acolyte (!).

Tout ce qui pouvait rappeler une messe est ici impitoyablement supprimé : plus de préparation de l’hostie sur le corporal, plus de calice, plus de vin, plus d’encensement d’offertoire, plus de lavement de mains du célébrant, plus d’évocation de l’offrande d’un sacrifice par la prière In spiritu humilitatis, ni par l’Orate fratres.

On passe directement à l’Oraison dominicale. Son invitatoire Oremus. Præceptis salutaris est récité et non plus chanté par le prêtre. Le Pater lui-même est récité[17] et non pas chanté, par toute l’assistance et non plus par le prêtre seul, comme cela se faisait pourtant depuis la plus haute antiquité, ainsi que l’attestent des lettres de saint Augustin & de saint Grégoire le Grand. Etrange mélange de parlé dans une cérémonie chantée.

Une nouvelle rubrique spécifie que ce Pater doit être dit par tous en latin. La précision de la langue liturgique que fait cette rubrique parait à première vue superflue. Pourtant, quand on y réfléchit, cela ne parait pas si inutile : le sérieux abaissement du caractère liturgique de toute la nouvelle fonction du Vendredi Saint tend bien à transformer l’antique Messe des Présanctifiés en exercice de dévotion en commun.

Même dans les moindres détails, on doit s’écarter de ce qui ressemblerait à une messe : le prêtre n’étend plus les mains vers le ciel pendant ce Pater, mais doit désormais les tenir jointe devant lui.

Le Libera me n’est plus chanté comme dans l’ancien rit, mais récité par le prêtre, les mains étendues cette fois.

Les nouvelles rubriques décrivent le Pater comme une préparation à la communion (dans la conception liturgique traditionnelle, depuis saint Grégoire le Grand, le Pater était envisagé comme la dernière oraison du canon de la messe). Le célébrant continue en disant à voix basse la prière Perceptio Corporis tui puis communie de la façon ordinaire.

Toutefois, la rubrique a été ici fautivement rédigée, ce qui permet de juger du manque de soin général avec lequel toute cette réforme a été conduite. En effet, on demande au prêtre de prendre une petite hostie dans la main droite et de se frapper trois fois la poitrine en disant Domine, non sum dignus

Le Confiteor avant la communion, qui avait été inexplicablement supprimé de la messe du Jeudi Saint, fait ici son apparition. Il est récité et non plus chanté par le diacre, et la communion se donne comme d’habitude, précédée de l’Ecce, Agnus Dei.

Pendant la communion des fidèles, on suggère qu’on puisse chanter le psaume XXI ou bien tel ou tel répons des matines du Vendredi Saint.

Tout le rite de la communion est de fait quasiment identique à celui d’une communion en dehors de la messe. La seule divergence est la chasuble violette du célébrant (on ne comprend du reste pas pourquoi la commission a gardé une chasuble ici).

Après la communion, dans la mesure où il n’a pas été fait usage d’un calice, le célébrant ne peut faire ses ablutions de la façon habituelle. Il doit se purifier les doigts – sans rien dire – au dessus du plateau des burettes et ne pourra pas consommer cette ablution…

Après avoir remis le ciboire dans le tabernacle, le diacre replie le corporal et le met dans la bourse qu’il pose contre le gradin. Puis le sous-diacre place le livre entre le célébrant et le tabernacle – position vraiment étrange déjà expérimentée un peu plus tôt pour les grandes oraisons. Le célébrant chante sur le ton férial trois nouvelles « oraisons d’action de grâces ». Ces oraisons sont composées à partir d’oraisons des sacramentaires antiques piochées à d’autres messes de l’année liturgique, dont on modifie substantiellement le texte afin de le faire cadrer avec le Vendredi Saint. Là encore, pour ces oraisons, le célébrant garde les mains jointes et ne les étends pas comme il ferait pour une postcommunion d’une messe. Les ministres sacrés restent à ses côtés et non en ligne derrière lui comme il le feraient à une messe. La rubrique précise aussi que l’assistance sera ici debout alors que traditionnellement elle devrait être à genoux, comme pour toute oraison d’une férie de pénitence qui n’est pas précédée d’un Flectamus genua. Comme au tout début avec la nouvelle oraison d’introduction, ces trois oraisons se concluent avec la conclusion brève, Per eumdem Christum Dominum nostrum, qui n’est jamais employée à la messe mais à certaines oraisons mineures de l’office divin.

Le célébrant et ses ministres font l’inclination vers la croix et descendent au bas des degrés, tandis que le cérémoniaire apporte les barrettes et que les acolytes se lèvent. Tous font ensemble la génuflexion simple sur le pavé et rentrent à la sacristie comme à l’ordinaire, mais sans saluer le choeur.

En temps opportun, on reporte le Saint Sacrement en un lieu discret (ordinairement la sacristie), pour d’éventuels viatiques aux mourrants. On dépouille l’autel où on ne laisse que la croix et les chandeliers. Vêpres étant supprimées, on se rassemblera pour dire complies, avec les cierges de l’autel éteint.

IV. Conclusion

L’ampleur et la profondeur des modifications  faites à la liturgie du Vendredi Sainte dépasse de loin ce que nous avons déjà pu examiner pour les Rameaux et les premiers jours de la Semaine Sainte. Sous couvert d’un retour à une tradition antique – en fait, juste une oraison du Sacramentaire gélasien maladroitement reprise au début et vidée de tout ce qui en fait une oraison de messe -, on a fait passer des dizaines de modifications qui sont d’absolues nouveautés jamais rencontrées dans l’histoire liturgique occidentale.

Il est clair que le principal projet de la commission en instituant cette Solennelle action liturgique de l’après-midi de la Passion et de la Mort du Seigneur  a été de faire disparaître la Messe des Présanctifiés et elle y est totalement parvenu.

L’action liturgique a été dépouillée de tout ce qui pouvait correspondre à une messe, même dans le plus menu détail, comme – par exemple – le changement dans la façon de dire les oraisons.

Du reste, à partir du moment où il n’était plus fait usage du calice et de la matière du vin, l’action liturgique cessait d’être un sacrifice, une divine liturgie des dons présanctifiés, pour se transformer en service de lectures, de prières et de communion.

Ce faisant, l’unité théologique consubstantielle entre la Cène eucharistique et le Calvaire est rompue. C’était alors un pas important, une victoire majeure dans un combat global et de longue haleine visant à diminuer le caractère sacrificiel de la messe dans la pratique puis dans la doctrine catholique.

Saint Jean XXIII adore la Croix selon le rite traditionnel lors de la Semaine Sainte 1959 en la basilique Sainte-Croix de Jérusalem.

Saint Jean XXIII adore la croix selon le rite traditionnel lors de la Semaine Sainte 1959
en la basilique Sainte-Croix de Jérusalem.

La profondeur des manipulations apportées à la liturgie du Vendredi Saint par Pie XII a très vraisemblablement été clairement perçue par son successeur saint Jean XXIII, qui refusa de faire la nouvelle cérémonie. Comme la photographie ci-dessus prise en 1959 le montre, on voit bien le Pape adorer le Christ sur la croix selon le rit traditionnel : la croix est bien posée sur le suaire, sur un coussin sur les marches de l’autel, et non tenue par deux acolytes. On sait par Mgr Bartolucci, alors maître de la Chapelle Sixtine, que saint Jean XXIII avait personnellement exigé de lui cette année-là le chant du Vexilla Regis pendant la procession eucharistique du Vendredi Saint, chant supprimé trois ans auparavant par les livres de Pie XII, publiés pour la Semaine Sainte 1956.

Bien sûr, il y avait alors un nombre non négligeable de prêtres qui continuaient à cette époque à paisiblement célébrer l’ancienne Semaine Sainte comme ils l’avaient toujours fait, ignorant superbement les nouvelles bizarreries romaines. Mais tout de même, le Pape lui-même refusait de célébrer la Semaine Sainte avec les livres de son prédécesseur mort à peine quelques mois auparavant…

*
Voici pour finir les passages de la conférence de Mgr Gromier touchant à la réforme du Jeudi saint, dans le style croustillant qui était le sien. Au delà du style, la portée de l’argumentation fait toujours mouche, il est vrai que le vieux cérémoniaire papal avait du métier…

« Il y aura bientôt 2000 ans qu’on l’appelle in Paravesce ; le nom seul en démontre l’antiquité. Alors pourquoi le remplacer par Passion ou Mort du Seigneur ; locution inutile, non traditionnelle, inconnue au canon de la messe ? En style ecclésiastique passion signifie souffrances jusqu’à la mort inclusivement. Si le substantif mort était si nécessaire, le bon sens voulait surtout qu’il fut ajouté au mot passion dans le titre de l’Evangile : Passio D.N.J.C. appelé maintenant histoire de la Passion. (…)

Le culte du vendredi saint comporte communion […] tout en ayant les grandes lignes extérieures d’une messe. Ce culte appris […] fut de bonne heure emprunté par le rite romain aux orientaux, qui en font large emploi toujours en vigueur. La messe des présanctifiés avait ainsi de qui et de quoi s’autoriser, surtout si l’on observe que le rite romain eut pendant des siècles la messe sèche ; une véritable parodie. Malgré tout un cri d’alarme éclata parmi les pastoraux ; c’était un arrêt d’extermination. L’alarme fut donnée par un abbé bénédictin belge s’écriant :  « la cérémonie du vendredi saint a pris des allures de messe insupportables ». Il n’en fallait pas plus aux pastoraux. Avec un acharnement digne d’un meilleur but, ils ont rempli ce programme : retrancher des éléments foncièrement romains ; adopter des éléments étrangers ; reprendre des éléments romains inférieurs et désuets ; exclure tout ce qui peut, de près ou de loin, faire penser à une messe. Sur ce point leur idée fixe est un émule du refrain Delenda est Carthago. La messe des présanctifiés a succombée sous l’incompréhension, a été victime d’une cabale. Le dictionnaire de liturgie, édition Migne, disait en 1844 : « Le rite romain nous semble, quant à l’adoration de la croix, bien plus grave et plus édifiant que le rite de divers diocèses de France » . Avis aux pastoraux pour leur construction toute entière, qui est devenue un exercice de piété, sous le nom de  « Singulière et solennelle action liturgique pour la passion et la mort du Seigneur » ; action qui, malgré son qualificatif, n’ennoblit pas son objet.

Le Pontifical romain nous apprend qu’on ne salue pas un nouvel autel avant d’y avoir placé sa croix. Car on salue non pas l’autel lui-même, mais bien la croix qui le domine, et à laquelle s’adressent toutes les prières. Il fut un temps où l’on apportait la croix et les chandeliers à l’autel en y arrivant, et on les remportait en partant. Cela aujourd’hui, n’est pas plus permis que de tenir l’autel découvert en permanence. C’est pourquoi je m’adresse aux pastoraux : « Le dimanche des Rameaux vous avez découvert la croix de procession sous prétexte de la magnifier ; le vendredi saint où elle est couverte vous enlevez la croix de l’autel, l’envoyez à la sacristie, où vous l’enverrez chercher ensuite ; comment expliquez-vous pareille contradiction ? » Renions tout génie créateur ou organisateur. Notons enfin que la croix sur l’autel rappelle une messe.

Les pastoraux divisent la solennelle action en quatre parties sous-titrées, dont la deuxième et la troisième sont solennelles, mais la première et la quatrième non. Ces dosages sont aussi savants et admirables que leur auteurs.

De chasuble il n’en est pas question ; elles sentiraient la messe. Alors le pauvre célébrant doit se contenter d’être en aube, comme dans une église de campagne, malgré la solennité ultra proclamée ; c’est un affront que le rite romain lui épargnait.

L’autel sans croix, s’il mérite toujours d’être baisé, pour lui-même, n’a pas le droit d’être salué, et encore moins d’être prié ; car on n’invoque pas l’autel. Dans le rite romain lorsqu’on se trouve à genoux, ou qu’on fait la génuflexion à deux genoux, et que l’on s’incline, l’inclination doit être médiocre, non profonde. Cette règle ancienne a été confirmée il y aura un demi siècle environ. On s’effraye en voyant la liturgie entre deux pouvoirs, ou seulement deux conduites, qui s’ignorent réciproquement.

Les pastoraux enrichissent le Vendredi Saint d’une oraison d’introduction et de trois oraisons de conclusion ; ils abrègent d’une main et allongent de l’autre, ayant le monopole du juste milieu ; on verra qu’ils sont pris entre deux feux, […] , dans leur propre filet. Le célébrant chante l’oraison d’introduction au pied de l’autel parce qu’il n’y montera que pour les grandes oraisons. Puisque, à l’autel, le célébrant ne tient les mains écartées qu’étant en chasuble dans la messe et que Delenda est Carthago, les mains écartées devraient faire place aux mains jointes ; mais la pastorale abdique. On se demande pourquoi la deuxième leçon tenant lieu d’épître est chantée par le sous diacre, vu que le nom de messe est rejeté, et que le diacre ne chante pas l’évangile.

Avec les pastoraux les trois diacres disent le Munda cor meum et demandent la bénédiction, cela aux Rameaux ; le vendredi saint les trois ne disent pas Munda cor meum, et ne demandent pas la bénédiction, mais vont devant le célébrant, qui leur adresse à haute voix un souhait. Jusqu’à maintenant le Munda cor meum a toujours précédé l’évangile, aux quatre passions. Même les pastoraux l’ont conservé avant leur évangile histoire de la Passion ; mais, ils l’ont exclu le vendredi ; pourquoi ? Peut-être que ce jour là et pour eux, la Passion est moins un évangile qu’une histoire. A la perte du Munda cor meum supplée une acquisition : une formule de bonne augure où l’évangile n’est pas nommé. De plus, en donnant la bénédiction le célébrant parle media voce ; mais en disant la formule il parle clara voce ; la nouvelle formule est sans doute meilleure que l’ancienne. Enfin les trois diacres de la Passion qui s’agenouillent pour demander et recevoir la bénédiction, n’ont pas motif de s’incliner pour entendre le souhait du célébrant ; on ne s’incline pas pour répondre à Dominus vobiscum.

Ici commence la deuxième période vestimentaire, suivie de deux autres, quatre en tout. C’est la punition des puritains qui blâmaient le rite romain de faire trop souvent changer de vêtements. Les pastoraux mitigeant leurs préjugés contre-messe, ils font habiller le célébrant et le font monter à l’autel. Pourtant sans capituler, il lui mettent un pluvial ; le place au milieu de l’autel, non au coin de l’épître ; avec les ministres à ses côtés, non derrière lui ; lui font tenir les mains écartées malgré le pluvial.

On ne s’occupe plus des dimensions de la croix que de sa complexion ; une croix reliquaire, le bois de la vraie croix ne les intéresse pas ; en dépit de l’origine du rite. On connaît mal et on n’a pas compris le rite romain. On a copié ailleurs le transport de la croix depuis la sacristie jusqu’à l’autel, où elle manque, où elle a sa place fixe, aussi bien sans messe qu’avec messe. Tenir la croix voilée ne signifie pas la cacher, la reléguer à la sacristie, en priver l’autel où elle doit, plus que jamais trôner ce vendredi. Sache la pastorale que le voile doit couvrir toute la croix, non seulement le crucifix ; car on montre la croix principalement.

D’autres nouveautés nous attendent. Notions des pastoraux sur les processions : le diacre entre deux chandeliers ramène la croix exilée à la sacristie, c’est une procession ; les fidèles défilent pour adorer la croix, c’est une procession ; le diacre entre deux chandeliers apporte du reposoir le Saint Sacrement, ce n’est plus une procession. Comprenne qui pourra. On n’employait pas de lumière avant le transport du Saint Sacrement, dont la croix n’est pas jalouse ; maintenant les pastoraux emploient la lumière pour la croix. Il en résulte, entre autres, que le célébrant, en découvrant la croix, se trouve au milieu de quatre personnes ; beaucoup de monde pour peu de place ! La croix, apportée par le diacre puis découverte pas le célébrant, reste désormais livrée aux mains des acolytes dont ce n’est pas le rôle, surtout à l’autel où il n’ont jamais place.

Depuis des siècles et justement, on a voulu, en plus de la croix, adorer le corps du Christ mort, gisant sur sa croix couchée. Voilà pourquoi on l’étendait sur un tapis, un coussin, un voile blanc et violet en fonction de linceul. Cela dépassait la conception des pastoraux, qui font tenir debout un mort suspendu par les bras. Ils ont également écarté l’ostension-adoration de la croix, qui n’est qu’une exaltation, c’est sa mise à la portée d’adorateurs qui se prosternent. Non moins incomprise est l’adoration de la croix ; elle se faisait comme celle due au pape, par trois génuflexions espacées, avant le baiser de la croix ou du papier ; sauf que, ce vendredi, les trois génuflexions étaient changées en trois agenouillements d’adoration. C’est en passant par le pape que la génuflexion est entrée dans le rite romain.

Au découvrement de la croix, après chacun des trois Ecce lignum crucis, on joignait l’action à l’invitation, on s’agenouillait, et on adorait en répondant Venite adoremus. L’adoration en silence avait lieu durant les trois agenouillements préalables au baiser. Le génie pastoral déplace l’adoration silencieuse des trois agenouillements détruits, il le transporte après chaque Venite adoremus. De cette manière il fait plutôt perdre que gagner du temps ; ce qu’il réitère en envoyant les adorateurs un à un au lieu de deux à deux. Il croit probablement, et n’est pas le seul, que le chant nuit à l’adoration, à l’attention, au recueillement.

Le problème de l’adoration collective de la croix était depuis longtemps résolu par l’emploi de plusieurs croix, soit présentées au baiser des fidèles, soit exposées à leur adoration en plusieurs places. Après son adoration la croix de l’autel récupère sa place normale, d’où elle était partie à la sacristie. Son retour donne lieu à une rubrique étrange.

Alors on change de couleur. Le blanc et le noir sont les deux couleurs originaires du rite romain, mais les pastoraux préfèrent au noir le violet, couleur la plus récente. Eux qui renforcent le deuil du Vendredi Saint en l’appelant jour de la mort du Seigneur, ils rejettent le noir couleur de la mort. Eux qui exterminent la messe des présanctifiés, qui jusqu’à présent ont mis un pluvial noir au célébrant, ils lui mettent une chasuble violette, n’en mettent point à ses ministres, et les déguisent avec des dalmatiques ; peut-on se contredire plus grossièrement ? Si les pastoraux voyaient un désaccord entre la communion et la couleur noire, ils auraient du considérer que la messe des morts se dit en noir, qu’on y donne la communion, même avec des hosties consacrées précédemment, qu’on donne la communion en noir aussitôt après ou avant la messe en noir.

Je demande aux pastoraux : quel besoin, quelle opportunité sentez-vous de mettre une chasuble au célébrant seulement pour donner la communion ? La distribution de celle-ci n’a jamais comporté la chasuble hors de la messe. Vous exterminez la messe des présanctifiés, vous éliminez obstinément le moindre détail qui puisse la remémorer, et vous osez mettre une chasuble au célébrant quand vous la refusez à ses ministres. Rien n’autorise le célébrant à être vêtu pour l’acte numéro 4 de votre représentation puisque vous le laissez dévêtu, en aube, pour votre acte numéro 1. Vos pouvoirs discrétionnaires sont vastes ; l’abus ne l’est pas moins.

La procession du Jeudi Saint, instituée définitivement par Sixte IV (E 1484), et celle du Vendredi Saint, instituée par Jean XXII (E 1334), donc par la même autorité, ont même objet, même but, même solennité, sauf que la première a caractère de fête, la deuxième caractère de deuil. Pourquoi donc abolir l’une en conservant l’autre ? L’arrivée du Saint Sacrement est accompagnée par le chant des trois antiennes en l’honneur de la croix, à la place de l’hymne Vexilla regis ayant même objet, mais sans doute non pastorale.

Dans le rite romain le célébrant chante seul partout le Pater noster, soit en entier, soit au début et à la fin, avec le milieu à voix basse. La meilleure preuve en est que l’assistance n’ayant rien dit, répond sed libera nos a malo. Néanmoins la pastorale doit réformer, et voici le bilan de ses prouesses : le Pater noster récité au lieu de chanté ; récité par tout le monde ; récité dans un office chanté ; funeste mélange (…) ; récité solennellement (sic), mais dépouillé de la solennité du chant ; récité les mains jointes, tandis que le libera nos est récité les mains écartées. Pitoyable explication suivant laquelle le Pater, parce que prière pour la communion doit être récité par tout le monde à la fois. Deux demandes surgissent : ce vendredi, le Pater est-il plus pour la communion que les autres jours de l’année ? Le Pater est-il plus pour la communion que les autres prières avant la communion ?

La rédaction des rubriques se trouve naturellement à la même hauteur. Ainsi nous lisons que le célébrant prend une hostie avec la main droite ; alors se frappera-t-il la poitrine avec la main gauche ? On ignore si la main gauche s’appuie sur le corporal ou sur le ciboire. Nous lisons qu’en se frappant la poitrine, au lieu d’une inclination médiocre, parum inclinatus, le célébrant s’incline profondément ; posture empêchée par la hauteur de l’autel.

C’est manquer de respect à la liturgie et au célébrant de supprimer le calice et la grande hostie ; une petite le rapetisse. Le calice a servi de ciboire autrefois, et peut encore continuer. Il fut des temps et des lieux ou la communion du vendredi se faisait sous les deux espèces réservées, donc avec le calice ; précieux souvenir à conserver. Le calice servait à la purification du célébrant, et ouvrait la voie à celle du clergé ; rite vénérable non aboli ; on ne mangeait pas sans boire. Tout cela imitait convenablement une messe, ne trompait personne, ne s’opposait pas à la communion générale ; peu importe.

La pastorale introduit trois postcommunions, chantées par le célébrant les mains jointes, au milieu de l’autel, entre ses ministres, et pendant lesquelles on est debout. Autre curiosité : pendant complies les cierges sont éteints ; donc la croix après son découvrement peux se passer de lumière ; alors pourquoi lui en donner avant son découvrement et pendant son adoration ? Jeu de compensation ; on donne à la croix des lumières qu’elle n’avait pas ; on ôte au Saint Sacrement, à la Croix et à l’autel l’encensement qu’ils avaient. »

*
Plan

Présentation générale
1ère partie – Le dimanche des Rameaux
2nde partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & du Mercredi Saint
3ème partie – L’office des Ténèbres
4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum
5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum
6ème partie – La messe des Présanctifiés le Vendredi Saint
7ème partie – La vigile pascale
8ème partie – L’office divin du jour de Pâques
9ème partie – Les horaires des offices durant la Semaine Sainte
10ème partie – Les lectures bibliques de la Semaine Sainte
11ème partie – La Vigile de la Pentecôte
12ème partie – La réforme de 1955 & la réforme post-conciliaire – Conclusions générales

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Notes

[[10]]Beaucoup d’usages occidentaux prévoyaient une mise au tombeau à vêpres après les Présanctifiés. Dans certains usages diocésains ou religieux, on mettait dans un cercueil l’évangéliaire ou une fraction de l’hostie non consommée par le célébrant, ou les deux ; puis on portait en procession funèbre ce cercueil jusqu’à un tombeau. Beaucoup des groupes sculptés appelés mises au tombeau de nos églises servait à cela : d’ordinaire dans la figure du corps du Christ était ménagée une cavité avec une trappe, dans laquelle on plaçait le Saint Sacrement. On venait au petit matin de Pâques avant les matines ressortir triomphalement le Corps du Christ et la procession pascale marquait le moment où se déclenchait la joie de la résurrection.
[[11]]Cognoverunt Dominum in fractione panis – Ils reconnurent le Seigneur dans la fraction du pain.[[11]]

[[16]]Plus exactement, deux acolytes accompagnés de deux autres clercs, mais les 4 portent des chandeliers d’acolytes.[[16]]

Notes :    (↵ reviens au texte)

  1. M. Von Orelli, Der altfranzösische Bibelwortschatz des Neuen Testamentes im Berner Cod. 28, p.299 [Jean, 19, 14]; jor de parascene [sic], ibid., p.251 [Luc 23, 54]. Le terme est aussi devenu un prénom féminin, rare en France, commun en Grèce et en Russie (sainte Parascève de Rome est une martyre du IInd siècle).
  2. De nos jours, la divine liturgie des dons présanctifiés de saint Grégoire le Grand est célébrée chaque mercredi et vendredi du Grand Carême, le Jeudi du Grand Canon, ainsi que les Lundi, Mardi et Mercredi Saint dans le rit byzantin. Autrefois, elle fut employée toutes les féries du Carême (le samedi on célèbre la liturgie de saint Jean Chrysostome et le dimanche celle de saint Basile).
    Les rits arméniens et syriaques connaissent eux aussi des liturgies de présanctifiés. L’usage a disparu chez les Syriaques, sauf chez les Malankares orthodoxes des Indes.
  3. On sait que la liturgie byzantine influença le pape saint Grégoire le Grand : il explique dans une de ses lettres comment il a changé la place du Pater dans le rit romain pour se conformer avec ce qu’il avait vu à Constantinople.
  4. La dalmatique & la tunique sont des symboles de la joie.
  5. La croix ni ses chandeliers ne doivent pas être retirés lors du dépouillement des autels (Voyez le Jeudi Saint). Le Memoriale rituum et plusieurs décisions de la Congrégations des rits condamnent la mauvaise habitude qui avait été prise en certains lieux de coucher la croix sur l’autel lors de son dépouillement au soir du Jeudi Saint.
  6. C’est le cas aussi dans le rit mozarabe réformé : la messe fériale commence directement par la première lecture, comme dans les livres purement mozarabes médiévaux, avant que les prières au bas de l’autel romano-franques ne s’y agrègent au fur & à mesure des progrès de la Reconquête.
  7. Notons toutefois deux particularités du Vendredi Saint :
    <ul><li>le Missel à l’autel reste du côté épître pendant le chant de cet évangile, on aura besoin de lui à cet emplacement immédiatement après pour le chant des grandes oraisons,</li>
    <li>le diacre retire sa chasuble pliée pour prendre le stolon ou étole large (qui est de fait une chasuble roulée sur l’épaule).</li>
  8. Le rit byzantin adore la croix de la même façon, au milieu du Carême et le Vendredi Saint : triple double génuflexion avant, une génuflexion après. L’inclination du buste va jusqu’au sol. La croix est posée sur un support, comme dans le rit romain traditionnel et non pas tenu par un ou plusieurs clercs.
  9. Quelques parcelles de l’hostie ont été conservées depuis le Jeudi Saint pour d’éventuels viatiques à donner aux malades en danger de mort. On les conserve d’ordinaire dans un tabernacle à la sacristie.
  10. Les rubriques de 1960-62 supprimeront ultérieurement l’indication qu’on doit faire les inclinaisons liturgiques en se tournant vers la croix de l’autel (elles ne prohibent pas pour autant de continuer de le faire !).
  11. Simple négligence ou au contraire  volonté dès à présent marquée de faire progressivement disparaître ce vêtement liturgique de l’usage ?
  12. Missel de Bayeux de 1501, de Cambrai de 1527, de Besançon de 1589. Elle se disait encore du temps du R.P. Lebrun à Soissons & à Lisieux où un bref de 1721 précisait encore qu’il fallait la dire, même si on se servait du Missel romain.
  13. Il s’agit, comme nous l’avons noté, de préparer subtilement la suppression de cet ordre ecclésiastique.
  14. y compris un Amen final.

La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – 5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum

Articles précédents :

Lorsqu’on aborde les réformes faites en 1955 à la liturgie du Jeudi Saint, la première impression semble être que les modifications opérées y sont mineures en comparaison des changements bien plus radicaux qui vont affecter la messe des présanctifiés le Vendredi Saint et la vigile pascale le Samedi Saint. Pourtant, à y regarder de plus près, on observera que les modifications furent nombreuses, bien souvent surprenantes, parfois peu pratiques et rarement fondées historiquement.

La question des horaires des offices est souvent sous jacente dans les débats qui entourent les réformes du Jeudi Saint. Nous la traiterons ultérieurement dans un article spécial.

Ière partie : la (ou les) messe(s) du Jeudi saint

Synopsis de la messe du Jeudi Saint dans les livres liturgiques tridentins

Canon Pontifical - Jeudi SaintDans le rit romain traditionnel, la messe du Jeudi Saint est celle d’une fête du Seigneur, celle de la fête où le Christ institua deux sacrements : celui de l’Eucharistie et celui du sacerdoce. Aussi les ornements sont-ils blancs, on chante le Gloria & le Credo, et le célébrant renvoie le peuple avec l’Ite, missa est à la fin.

Toutefois trois particularités significatives contribuent à resituer cette messe dans le Triduum pascal :

  • On sonne toutes les cloches de l’église et on touche les orgues durant tout le chant du Gloria, après quoi celles-ci ne se feront plus entendre jusqu’au Gloria de la vigile pascale où elles marqueront la joie de la résurrection. Entre ces deux moments, on doit utiliser la crécelle toutes les fois où l’on sonne habituellement les cloches. Le son âpre des crécelles contribue à marquer le deuil que prend l’Eglise : c’est aussi en cette nuit qu’a lieu l’agonie du Christ, abandonné par les disciples, trahi par Juda et livré à ses bourreaux.
  • Au cours de cette messe, le baiser de paix n’est pas donné, rappelant que Juda avait livré son maître par un baiser. Néanmoins, le rite de la communion du célébrant reste identique à celui des autres messes.
  • Le célébrant consacre deux grandes hosties à la messe de ce jour : une pour la messe elle-même, avec laquelle il communiera, et une seconde qu’il va réserver pour la messe des Présanctifiés le lendemain. Cette seconde grande hostie est mise, après la communion du prêtre et avant les ablutions, dans un second calice (et non un ciboire), qu’on recouvre d’une patène tournée à l’envers et d’une pale. Un voile léger et blanc est placé sur le tout et attaché avec un ruban au nœud du calice. L’hostie ainsi enfermée dans le calice est posée au centre de l’autel sur le corporal jusqu’à la fin de la messe. Le prêtre donne alors la communion aux fidèles de la manière habituelle.
    Cet usage de mettre le Corps du Seigneur dans un calice rappelle symboliquement la prière que Notre Seigneur fait au Jardin des Oliviers dans la nuit de sa passion :
    « Mon Père ! s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi : néanmoins, non comme je le veux, mais comme vous le voulez. »
    (Matthieu XXVI, 39)
    Le calice, la patène et le voile dans lequel est enfermée cette grande hostie serviront le lendemain à la messe des Présanctifiés du Vendredi Saint. La liturgie marque par là le lien indéfectible qui existe entre la Cène du Seigneur et le sacrifice de la Croix.
    A partir du moment où la seconde grande hostie a été renfermée dans le calice, le reste de la messe est célébré avec les rubriques de la Missa coram Sanctissimo :

    • le célébrant et ses ministres font la génuflexion devant le Saint Sacrement chaque fois qu’ils s’approchent ou se retirent du milieu de l’autel,
    • lorsque le célébrant ou le diacre s’adressent au peuple (pour le Dominus vobiscum, l’Ite, missa est et la bénédiction finale), ils se placent de biais côté évangile afin de ne pas tourner le dos au Très-Saint Sacrement
    • au cours du dernier évangile, le célébrant génuflecte à Et Verbum caro factum est en se tournant vers le Corps du Seigneur.

A cette même messe du Jeudi Saint In Cena Domini, lorsqu’elle est célébrée par l’évêque, a lieu également la consécrations des saintes Huiles, selon les les dispositions du Pontificale Romanum de 1595, fascicule V. Ce texte du Pontifical de 1595 reprend celui du Sacramentaire grégorien diffusé dans tout l’Occident à partir de Charlemagne. C’est une cérémonie fastueuse à laquelle participent de nombreux ministres : outre les ministres ordinaires d’une messe pontificale, sont requis douze prêtres, 7 diacres, 7 sous-diacres, assistés de nombreux acolytes. Un peu plus tôt, avant la messe, l’évêque aura procédé à la réconciliation des pénitents publics.

Il n’y avait pas d’autres messes en ce jour que la messe de la Cène : comme dans toutes les différentes liturgies de l’Orient, la consécration par l’évêque du saint Chrême (et des autres huiles saintes : huile des catéchumènes et huile des infirmes) a lieu au cours de l’unique messe de ce jour (il n’y a pas de messe chrismale à proprement parler, dont le texte serait différent de la messe de la Cène).

Synopsis de la messe du Jeudi Saint dans la réforme de 1955

Le baiser de Juda par Jean Bourdichon circa 1500D’assez nombreuses modifications sont mises en œuvre sur des fondements pas toujours clairs et avec des résultats parfois curieux.

1. Les prêtres qui assistent dans les stalles à la messe du Jeudi Saint doivent désormais porter l’étole blanche sur leur habit de chœur depuis le début de la messe. L’usage commun jusqu’alors ne fait pas de l’étole un élément de l’habit de chœur : elle ne se prend qu’au moment de distribuer la communion aux fidèles. Pourquoi cette innovation ? De fait il s’agissait pour la Commission pour la Réforme liturgique d’une tentative d’introduire ce jour-là une concélébration, cérémonie qui n’a jamais existé dans le rit romain. Or cette proposition de concélébration à la messe du Jeudi Saint reçut la farouche opposition de plusieurs membres de la commission, en premier lieu de son président, le cardinal Cicognani, mais également de Mgr Dante, cérémoniaire papal. Pour faire progresser néanmoins dans les esprits l’idée de concélébration, on se contenta, comme pis aller, d’inventer le port de l’étole blanche sur l’habit de chœur pour tous les prêtres présents.

2. A la messe, le chant du Credo est supprimé sans que l’on sache bien pourquoi (sans doute pour abréger la cérémonie, allongée par ailleurs avec l’addition du Lavement des pieds, comme on le verra). Cela introduit une anomalie, puisque dans le rit romain, le Credo est chanté à toutes les fêtes du Seigneur.

3. La coutume de ne pas donner à cette messe le baiser de paix en raison du baiser de Juda est maintenue. Cependant, souhaitant vraisemblablement marquer davantage les esprits des fidèles sur cette suppression du baiser de paix, la commission introduit deux nouveautés étranges qui n’ont aucun fondement historique :

  • Au 3ème Agnus Dei, on ne doit plus chanter désormais dona nobis pacem mais miserere nobis (en pratique, inévitablement, on observe en paroisse qu’une bonne partie des fidèles continuera machinalement de chanter dona nobis pacem comme à l’ordinaire : il est bien difficile d’instiller un réflexe à une assemblée juste pour une unique occasion dans l’année !).
    On pourra discuter le fait de relier le chant de l’Agnus Dei au baiser de paix. L’Agnus Dei parait être surtout à l’origine l’antiphona ad confratorium du rit romain, un chant destiné à accompagner la fraction de l’Hostie, comme son texte l’indique, plus qu’un antiphona ad pacem.
    Si l’Agnus Dei n’est pas chanté à la Vigile pascale, où le baiser de paix ne se donne pas non plus, c’est surtout parce que cette vigile a conservé une structure très archaïque de la messe, d’avant le Vème siècle : aussi ne comporte-t-elle pas d’introït, de graduel, d’Alleluia (en tout cas sous la forme responsoriale usuelle des autres messes de l’année), de Credo, de répons d’offertoire, d’Agnus Dei ni d’antienne de communion – tous chants introduits entre la fin du IVème siècle et le IXème, mais uniquement des traits, forme la plus archaïque du chant liturgique romain, ainsi que le Gloria in excelsis Deo et le Sanctus, en usage à la messe depuis les premiers temps de l’Eglise de Rome (le Kyrie n’est que la dernière partie de la supplication litanique).
  • La commission supprime la  première des deux oraisons silencieuses que dit le prêtre pour se préparer à communier : Domine Jesu Christe, qui dixisti Apostolis tuis « Pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis ». C’est tout de même assez curieux d’introduire cette pratique, propre aux messes des morts, dans une fête solennelle du Seigneur chantée en ornements blancs. Mais surtout, il est bien étonnant de supprimer une prière qui reprend les termes même que le Seigneur a dit à ses Apôtres justement au cours de son dernier discours lors de la Cène du Jeudi Saint : « Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix » (Jean XIV, 27). Notons aussi qu’à la Vigile pascale, où le baiser de paix ne se donne pas, cette oraison n’était pas supprimée.
  • Si la commission avait voulu faire œuvre d’archéologie, elle aurait pu supprimer le Pax Domini sit semper vobiscum qui est indiqué comme omis à la messe chrismale dans le Sacramentaire gélasien (mais pas à la messe de la Cène).

4. Désormais le diacre (ou à son défaut, le servant) ne doit plus dire le 3ème Confiteor avant la communion, comme il le fait le restant de l’année. La Commission, de fait, testait une fois de plus ici un projet qu’elle entendait généraliser par la suite. Ce 3ème Confiteor fut supprimé en effet dans le code des rubriques de 1960, seulement pour les messes chantées de toute l’année  (mais pas pour les messes pontificales ou solennelles). Pourtant la confession et l’absolution des péchés des fidèles immédiatement avant la communion existe dans tous les rits d’Orient & d’Occident (nous avons prévu de consacrer par la suite un article uniquement sur ce sujet, toujours en débat aujourd’hui). Dans le rit romain, la confession des péchés avant la communion est attestée au moins depuis le XIème siècle et ne constitue absolument pas un doublon avec les Confiteor du prêtre et de ses ministres au début de la messe : le clergé confesse alors son indignité de s’approcher de l’autel pour y célébrer, ce qui est très différent de la confession de l’indignité de tous d’accéder à la communion.

5. Le rite de la mise au tombeau de la seconde grande hostie dans le calice, recouvert de la patène et du voile blanc, est entièrement supprimé. Désormais, le célébrant ne consacre qu’une seule grande hostie et deux ciboires, l’un pour la communion des fidèles le Jeudi Saint, l’autre pour celle du Vendredi Saint. Le célébrant communiera donc le lendemain à une petite hostie, comme un simple fidèle.

6. On invente la pratique de ne communier les fidèles qu’avec des hosties consacrées qu’au cours de cette messe, à l’exclusion de toutes autres. Ce symbolisme nouvellement inventé se heurte à trois objections : théologique, historique & pratique.

  • Théologiquement, cela parait très discutable : en quoi les hosties consacrées précédemment seraient-elles inférieures aux nouvelles ? La présence réelle serait-elle liée au jour de la célébration ? Or, la présence du Christ est réelle et substantielle dans les hosties consacrées, elle continue lorsque l’assemblée se disperse, elle précède de même la réunion de celle-ci.
  • Historiquement, dans l’antiquité, l’Eglise romaine tenait au contraire tout particulièrement au rite du Fermentum : des parcelles consacrées par l’évêque à une messe étaient envoyées pour être consommées par ses prêtres à d’autres messes ou réservées pour être consommée par lui-même à la messe suivante. L’Eglise entendait manifester ainsi l’unité du sacrifice eucharistique du Christ, dans le temps & dans l’espace.
  • En pratique, les curés sont désormais tenus à vider le tabernacle de leurs églises de toute la réserve eucharistique avant le début de cette messe.

7. La fin de la messe connait enfin 3 changements, qui peuvent paraître anecdotiques mais qui témoignent d’un sens liturgique très étrange :

  • Le diacre ne doit plus chanter Ite, missa est mais à sa place Benedicamus Domino, sous le prétexte – rationalisant – qu’on ne doit pas quitter l’église en raison de la procession au reposoir. Jusqu’alors dans le rit romain, Benedicamus Domino remplaçait l’Ite, missa est aux messes de pénitence célébrées en violet (jamais pour une fête du Seigneur en blanc). L’une comme l’autre des deux formules constituent bien une formule de renvoi des fidèles (Benedicamus Domino renvoie les fidèles aussi à la fin des offices). Si la commission avait voulu suivre la logique qu’elle avançait, elle aurait dû supprimer toute formule, Ite, missa est aussi bien que Benedicamus Domino. Ceci dit, un sain rationalisme en liturgie consiste bien à terminer la messe par une formule qui la clôture, car la procession au reposoir ne fait pas partie de la messe et ne possède pas de formule de fin propre. Les formules usitées dans les différents rits latins ou orientaux pour renvoyer les fidèles sont nombreuses et bien différentes (aucun rit n’a du reste l’équivalent d’Ite, missa est, alors que d’autres formules se rapprochent plutôt de Benedicamus Domino), mais lorsque plusieurs offices sont chantés à la suite bout à bout, chacun continue d’avoir sa propre formule de clôture. Il n’y avait donc rien de choquant, bien au contraire, de continuer à marquer la fin de la messe comme à l’ordinaire.
    Là encore, la commission testait une nouveauté qu’elle entendait généraliser. Dans le code des rubriques ultérieur de 1960, la règle traditionnelle (on chante Benedicamus Domino aux messes de pénitence dépourvu de Gloria, à la place d’Ite, missa est) est modifiée ainsi : on doit dire désormais Ite, missa est à toutes les messes, même de pénitence, mais l’on doit dire Benedicamus Domino lorsque la messe est suivie d’une procession.
    Notons que dans l’ordo traditionnel édité cette année 2015 par la Commission Ecclesia Dei rétabli désormais la possibilité de revenir à l’usage antérieur à 1960, usage traditionnel et plus logique : Benedicamus Domino en Carême et jours de pénitence en violet au lieu d’Ite, missa est (car Benedicamus Domino EST aussi une formule de renvoi !).
  • Poursuivant selon la même logique, la commission supprime aussi la bénédiction des fidèles à la fin de la messe du Jeudi Saint. Comme la suppression de la première oraison du prêtre avant la communion, on introduit là encore une spécificité d’une messe des morts célébrée en noir dans la messe d’une fête du Seigneur célébrée en blanc. On ne voit pas très bien sur quels fondements les fidèles ne doivent plus être bénis le Jeudi Saint. S’ils ne le sont pas aux messes de Requiem, c’est pour bien signifier que la messe est appliquée au défunt et non aux vivants qui y assistent (c’est pour cette même raison qu’aux messes de Requiem on ne trace pas sur soi le signe de la croix ni qu’on se frappe la poitrine).
  • Enfin le dernier évangile est supprimé. Le prétexte avancé est là encore que la procession au reposoir suit. Pourtant, il semble évident qu’on posait là une première étape pour sa suppression à toutes les messes du rit romain, ce qui sera acté partiellement en 1960 et complètement en 1965.

Chrémeaux pour les saintes huiles lors de Sacres Royaux de Louis XIII à Charles X8. Dernier point et non des moindres : l’instauration d’une seconde messe le Jeudi Saint, la messe chrismale de l’évêque.

La commission s’est félicitée d’avoir réinstauré une pratique antique. Pour le coup, l’objectif premier de la réforme – rétablir la Semaine Sainte dans sa primitive forme – semble pour une fois avoir été suivi. Car depuis les Rameaux, toutes les réformes que nous avons examinées jusqu’alors se présentent comme des nouveautés non fondées historiquement. Examinons plus en détail cette messe chrismale réinstaurée, dont le titre qui lui est donné est :

FERIA QUINTA IN CENA DOMINI
DE MISSA CHRISMATIS IN QUA BENEDICITUR OLEUM CATECHUMENORUM ET INFIRMORUM, ET CONFICITUR SACRUM CHRISMA.

Il est vrai que le Sacramentaire gélasien (livre présentant la liturgie romaine dans son état du Vème siècle, du temps du pape Gélase et diffusé dans la Gaule mérovingienne tout en présentant des mélanges avec l’ancien rit gallican) donne les oraisons pour trois messes le Jeudi Saint :

  • une messe pour la réconciliation des pénitents, célébrée le matin après tierce,
  • une messe pour la consécration des saintes huiles, célébrée le midi après sexte,
  • une messe de la Cène du Seigneur, célébrée le soir après none.

La commission a travaillé en reprenant les textes de la messe chrismale du Sacramentarium Gelasianum Vetus, manuscrit vraisemblablement copié vers l’an 750 au monastère de Chelles près de Paris et l’un des témoins les plus purs du Sacramentaire gélasien. Elle a repris la première oraison de ce manuscrit en guise de collecte, la secrète, & la préface, mais n’en retient pas la seconde oraison (qui est de fait la vraie collecte ; la présence de deux oraisons au début de la messe indique qu’il y avait donc 2 lectures avant l’évangile : la première oraison était précédée d’un Flectamus genua, la seconde oraison était la véritable collecte – ce système se rencontre à plusieurs messes du Carême et des Quatre-Temps). N’est pas non plus retenu le très bel Hanc igitur propre dans le canon que donne ce manuscrit. La messe chrismale du  Sacramentarium Gelasianum Vetus étant dépourvue de postcommunion, la commission utilise l’oraison sur le peuple de la messe de la Cène du Seigneur de ce même manuscrit en guise de postcommunion, sans y ajouter d’oraison sur le peuple[1].

Par ailleurs, le rite de la consécration des saintes huiles est intégralement repris tel qu’il est dans le Pontifical Romain de 1595, lui-même héritier du Sacramentaire grégorien. Toutefois, dans la préface consécratoire du saint chrême, on a supprimé ensuite en 1962, lors de la réforme du Pontificale Romanum, le passage suivant qui est en fait la préface de la messe qu’on venait de reprendre du Sacramentaire gélasien, et qui de ce fait formait doublon :

Ut spiritualis lavacri Baptismo renovandis creaturam Chrismatis in Sacramentum perfectae salutis vitaeque confirmes; ut sanctificatione unctionis infusa, corruption primae nativitatis absorpta, sanctum uniuscujusque templum acceptabilis vitae innocentiae odore redolescat; ut secundum constitutionis tuae Sacramentum, regio, et sacerdotali, propheticoque honore perfusi, vestimento incorrupti muneris induantur.

Le Sacramentaire gélasien, comme tout sacramentaire ancien, ne donne que les oraisons du prêtre mais aucune indication ni sur les lectures ni sur les chants ; aussi la commission dû-t-elle composer ceux-ci (et demander à Solesmes de créer le nouveau plain-chant sur les textes retenus pour l’introït, le graduel, l’offertoire & la communion).

Deux critiques peuvent être apportées ici sur ce travail proprement d’invention :

  • La première des deux critiques a été rapportée à postériori par Mgr Bugnini lui-même : les textes choisis pour la nouvelle messe chrismale – c’est le cas de l’épître tirée de saint Jacques (V, 13-16), de l’évangile de Marc (VI, 7-13) et de l’antienne de communion (qui reprend Marc VI, 12-13) –  ont surtout mis l’accent sur l’huile des malades, huile bien moins digne que le saint chrême, huile que pouvait bénir un simple prêtre pendant des siècles. Rien n’évoque précisément dans les textes choisis le saint chrême, si ce n’est le nouvel introït, et encore assez indirectement. Pourtant les textes bibliques parlant de l’onction royale qui faisait un « christ », un « oint », un « messie » (ces termes sont équivalents) ne manquent pas !
  • Plus techniquement, puisque l’on voulait restaurer une messe tirée du Sacramentaire gélasien, il aurait été heureux de garder complètement le schéma dessiné par ce manuscrit et que l’on retrouve dans beaucoup de messes quadragésimales : introït – Kyrie – 1ère oraison avec Flectamus genua – prophétie – 1er graduel – [eventuellement Gloria, comme aux Quatre-Temps de Pentecôte ou aux vigiles de Pâques et de la Pentecôte] – collecte – épître – 2nd graduel – évangile. Cette messe aurait dû aussi être célébrée après sexte, la commission décide qu’elle devra l’être le matin après tierce.

Enfin, les nouveautés instaurées à la messe de la Cène du Seigneur sont répétées dans la nouvelle messe chrismale :

  • On y chante le Gloria mais pas le Credo, ce qui est tout de même étrange pour une messe pontificale célébrée en blanc réclamant une trentaine de ministres parés.
  • Le baiser de paix y est aussi supprimé, avec comme corollaire la même suppression de la première oraison secrète du prêtre avant la communion : Domine Jesu Christe, qui dixisti Apostolis tuis « Pacem relinquo vobis, pacem meam do vobis ». Pourtant, cette fois, inexplicablement et sans logique d’ensemble, le dona nobis pacem du 3ème Agnus Dei n’est pas remplacé par miserere nobis.

Autres points à signaler :

  • De façon étrange, la préface de cette messe, reprise du Sacramentaire gélasien, doit être chantée sur le ton férial (dans une messe qu’on veut entourer par ailleurs de tous les aspects de la solennité liturgique).
  • On décide que le pontife seul communie à cette messe, alors que le Sacramentaire gélasien y indiquait qu’on y faisait une communion générale et qu’on y procédait à la réserve eucharistique dans le calice pour la messe des Présanctifiés du Vendredi Saint.
  • Plus cocasse, deux rubriques proprement inutiles sont insérées qui ne peuvent être comprises que par les évêques qui ont en permanence le Sacramentaire gélasien sur leur table de chevet ! (et ils ne doivent pas être bien nombreux…) 🙂
    • Et dicitur haec tantum oratio est inséré après la collecte (qui semble mettre en garde contre la tentation de dire la seconde oraison du Sacramentarium Gelasianum Vetus).
    • Dans le canon, on indique : Communicantes, et quae sequuntur usque ad consecrationem, dicuntur ut in canone missae, nihil addendo vel immutando (pour décourager ceux qui voudraient user de l’Hanc igitur de la messe gélasienne ?) Pourtant, aucune incertitude n’avait lieu d’être ici puisque le Missel romain ne contient pas de Communicantes ou d’Hanc igitur propres au Jeudi Saint.

Finissons cette présentation de la nouvelle messe des saintes huiles en nous interrogeant sur l’opportunité qu’il y avait de recréer une messe chrismale différente de la messe de la Cène. A supposer que le Sacramentaire gélasien donne un état plus ancien de la liturgie romaine (certains textes, en particulier les préfaces, présentent plutôt des traits gallicans), le Sacrementaire grégorien avait bien réduit les trois messes du Jeudi Saint à une seule, ce dont témoignent aussi tous les Ordines Romani qui indiquent que cette messe était célébrée à Rome par le Pape vers 1 heure de l’après-midi. Pourquoi cette réduction ? Une hypothèse pourrait être que saint Grégoire a voulu reproduire ce qu’il avait vu à Constantinople lorsqu’il y était diacre apocrisiaire : dans le rit byzantin comme dans les autres rits orientaux, le saint Chrême est consacré à l’unique messe de la Cène le jeudi Saint. Une autre explication plus réaliste consiste à envisager la réelle difficulté pratique qu’il y a à organiser trois messes pontificales dans une même journée, sans compter la célébration des Ténèbres et des autres heures de l’office divin, le dépouillement des autels et la cérémonie du Mandatum. Il était plus raisonnable de ne garder qu’une messe, celle de la Cène, qui, lorsqu’elle était pontificale, comportait la consécration du saint chrême et la bénédiction des saintes huiles et de faire la cérémonie de la réconciliation des pénitents le matin en dehors d’une messe.

Du reste qu’observe-t-on hélas universellement de nos jours ? que, pour des raisons pratiques, la messe chrismale est anticipée quasiment partout à un autre jour que le Jeudi Saint et se trouve dès lors déconnectée de la célébration du Mystère pascal. C’est une grande perte pour le sens liturgique traditionnel : tous les rits ont toujours consacré le saint chrême le Jeudi Saint, cet usage universel est sans doute très ancien et remonte sinon aux Apôtres, du moins à l’âge post-apostolique. Il y avait un intérêt symbolique fort à réunir le même jour la réconciliation des pénitents (le pardon des péchés), la bénédiction de l’huile qui fait de tout chrétien un christ, un oint, et la célébration du Sacrement de l’Eucharistie, mystère de notre salut.


IInde partie : 
la procession au reposoir & le dépouillement des autels

Synopsis de ces cérémonies dans les livres liturgiques tridentins

Procession du Très-Saint Sacrement au tombeau, après la messe du Jeudi Saint - gravure de PicardAvant les réformes de 1955, après la messe de la Cène, le Très-Saint Sacrement est porté en procession jusqu’à un autel de l’église décoré de fleurs, de tentures et orné de nombreux cierges, où il est déposé dans une urne spéciale (parfois appelée tombeau) ou à défaut un tabernacle. Beaucoup d’églises possédaient une telle urne, propre à cet usage.

Voici les détails de cette procession : après la messe, le célébrant dépose sa chasuble pour prendre la chape blanche. Il impose l’encens dans deux encensoirs et encense avec l’un des deux le Saint Sacrement qui est resté sur l’autel dans le calice recouvert de la patène et du voile blanc. Il reçoit le voile huméral tandis que le diacre va chercher le calice contenant la grande hostie sur l’autel et le remet au célébrant. Le clergé prend des torches et forme alors une procession semblable à celle de la Fête-Dieu, tandis que le chœur chante l’hymne Pange lingua. Pendant la procession deux acolytes alternent pour encenser en permanence le Saint Sacrement sous le dais, tenu par le célébrant sous le voile huméral, comme à la Fête-Dieu.[2] Arrivé au reposoir, le Saint Sacrement est encensé puis placé dans l’urne, tandis que le chœur chante les deux dernières strophes de l’hymne : Tantum ergo et Genitori Genitoque. Puis le clergé retournait au chœur pour y dire vêpres.

Le reposoir du Jeudi saint chez les pères du Très-St-Sacrement de Montréal en 1947.

Le reposoir du Jeudi saint chez les pères du Très-St-Sacrement de Montréal en 1947.

Après vêpres, on procédait au dépouillement des autels. Le célébrant en étole violette entonne l’antienne Diviserunt sibi, qui est poursuivie par le chœur, lequel psalmodie ensuite le psaume XXI, le psaume prophétisant la Passion du Christ et dont le 19ème verset (Ils ont partagé entre eux mes habits, et ils ont jeté le sort sur mon vêtement) donne le sens symbolique de cette cérémonie. L’autel chrétien a toujours symbolisé le Christ, le dépouillement des autels représente donc la façon dont Notre Seigneur fut ignominieusement dépouillé et maltraité lors de sa Passion.[3]

Lors du dépouillement, on ôtait les nappes, tapis, tentures, ornements divers, reliquaires, canons des autels, mais ni la croix – qui restait voilée jusqu’à son dévoilement le lendemain, ni les chandeliers.

Synopsis de ces cérémonies dans la réforme de 1955

La commission n’a pas modifié les cérémonies antérieures sauf sur deux points :

  • Le chant des vêpres est supprimé (ce point a été développé précédemment dans notre article sur les autres offices divins pendant le Triduum).
  • Il semblerait qu’on doive aussi désormais retirer la croix d’autel et les chandeliers. Rien n’est spécifié lors du dépouillement des autels, cependant les nouvelles rubriques du Vendredi Saint précise qu’on commence la cérémonie du lendemain devant un autel sans croix ni chandelier (à moins qu’il faille les transporter en privée pendant la nuit !).
    Comme le note Don Stefano Carusi : « C’est sans doute sur la base d’un certain archéologisme liturgique qu’on a voulu ainsi préparer les esprits au spectacle, dénué de sens théologique, d’une table nue au centre du chœur ».

IIIème partie : le Mandatum, ou Lavement des pieds

Synopsis du Mandatum dans les livres liturgiques tridentins

Lavement des pieds par l'évêque - Mandatum - Cérémonial des évêquesAvant les réformes de 1955, le Lavement des pieds, communément appelé Mandatum ou en vieux français Mandé[4], du premier mot de la première antienne qui s’y chante (Mandatum novum do vobis – Je vous donne un commandement nouveau) a lieu au cours d’une cérémonie à part, après le dépouillement des autels, et d’ordinaire après un temps de repos[5].

En principe, la cérémonie du Mandatum ne se déroule pas dans le chœur ni devant l’autel majeur, mais dans une salle capitulaire, une sacristie ou une salle annexe de l’église. Le décret In una Urbis du 22 mars 1817 précise qu’on ne pourrait faire cette cérémonie dans l’église que si celle-ci était très vaste et pouvait offrir un endroit approprié qui fut hors de la vue de la chapelle du reposoir. Le célébrant est en chape violette mais ses ministres ont repris les ornements blancs comme à la messe, car le diacre va commencer par chanter l’évangile Ante diem festum Paschæ (Jean XIII, 1-15) de la messe de la Cène, avec toutes les cérémonies ordinaires, l’évangéliaire étant tenu par le sous-diacre. Puis le célébrant dépose sa chape, se ceint d’un linge comme fit Notre Seigneur la veille de sa Passion et lave les pieds de cette façon : le célébrant se met à genoux devant celui dont il va laver le pied, comme fit le Christ, le sous-diacre tient le pied droit que le célébrant lave puis embrasse, ensuite le diacre essuie le pied avec une serviette. Notons que seul le célébrant – qui figure le Christ – se met à genoux devant celui dont il lave les pieds – qui représente un apôtre. Pendant toute la durée du lavement des pieds, le chœur chante 9 magnifiques antiennes. Après quoi le célébrant reprend la chape pour le Pater noster qui est dit tout bas et après 4 versets, une oraison termine la cérémonie. On dit peu après les complies au chœur.[6]

Saint Louis lavant les pieds des pauvresLe nombre ni la qualité de ceux dont on lave le pied n’est pas précisé par les rubriques du Missel Romain. Très curieusement, on lavait ordinairement les pieds de 13 individus et non de 12, à la suite d’un miracle arrivé au pape saint Grégoire le Grand qui avait lavé les pieds d’un treizième pauvre qui s’était révélé être un ange, mais on note des endroits où on lava jusqu’aux pieds de 100 pauvres.  A Notre-Dame de Paris, Eudes de Sully (évêque de Paris de 1197 à 1208) avait institué qu’on laverait les pieds de 50 pauvres le Jeudi Saint. Cette cérémonie n’était pas proprement ecclésiastique, car en ce jour les supérieurs lavaient les pieds aux inférieurs, en particulier les rois et les princes. Ainsi, à la cour de France, le Roi, la Reine et le Dauphin lavaient chacun les pieds de 13 pauvres chaque Jeudi Saint, Louis XIV avait commencé à pratiquer cette cérémonie à l’âge de 4 ans et le fit jusqu’à sa mort.

Synopsis du Mandatum dans la réforme de 1955

La principale innovation est le déplacement de la cérémonie du Mandatum à l’intérieur de la messe de la Cène, après l’évangile et avant l’offertoire. Une brève homélie doit aussi avoir lieu entre l’évangile et le Mandatum.

Il est assez piquant de constater que les réformateurs, si à cheval sur la réalité des horaires des offices (la veritas horarum) et partisans d’un déroulement chronologique strict des offices de la Semaine Sainte, ne se sont pas aperçus qu’en déplaçant le lavement des pieds à l’intérieur de la Cène, ils inversaient de fait l’ordre des évènements tels que décrits par les évangiles :  Notre-Seigneur a lavé les pieds des Apôtres après la Cène – « et cena facta » (Jean XIII, 2).

A noter que ce déplacement du Mandatum à l’intérieur de la messe n’est pas devenu strictement obligatoire même si très vivement conseillé (une église pourrait donc vouloir continuer de le faire de la façon traditionnelle, les nouvelles rubriques indiquent qu’il faut alors reprendre l’évangile de la messe, comme dans le Missel de saint Pie V).

Le célébrant doit laver les pieds de 12 hommes (et non plus 13), qui sont introduits par le diacre et le sous-diacre au milieu de l’espace sacré du chœur où se déroule désormais la cérémonie. Il n’est plus précisé que le célébrant baise chacun des pieds qu’il lave. La cérémonie est désormais sérieusement plus compliquée car, en plus du célébrant, du diacre et du sous-diacre, les rubriques nécessitent désormais la présence du 1er et du 2nd acolyte, du cérémoniaire mais aussi la présence d’un, voire de deux autres clercs assistants, soit 8 personnes pour laver un pied ![7]

Les réformateurs n’ont pas vu le symbolisme fort de l’agenouillement du seul célébrant – figurant le Christ – devant celui à qui il doit laver les pieds : désormais les 8 clercs doivent s’agenouiller simultanément devant l’individu dont on lave le pied !

Ce qui aurait paru incongru à nos pères – introduire des laïcs dans le chœur d’une église et les voir se déchausser -, ne l’est plus. Comme le note Don Stefano Carusi, il y a là une perte certaine du sens du sacré :

Or pour un motif tout à fait inconnu, les réformateurs choisissent arbitrairement de placer le lavement des pieds au milieu de la Messe, ce qui a pour conséquence que des laïcs accèdent au chœur, où ils doivent ôter chaussures et chaussettes. C’est là une volonté claire de repenser la sacralité de l’espace presbytéral et de remettre en cause son interdiction aux laïcs durant les offices. Le lavement des pieds est donc déplacé au moment de l’Offertoire, en abusant de la pratique de couper en morceaux la célébration de la Messe en y insérant d’autres rites, pratique qui se fonde sur la très discutable division entre liturgie de la parole et liturgie eucharistique.

Les 9 antiennes du Missel de saint Pie V dont le chant accompagne le lavement des pieds sont maintenues, sauf la 8ème qui est supprimée. Une nouvelle rubrique précise que la 9ème antienne (Ubi caritas et amor), pourtant la moins ancienne pièce de cette série, ne devra jamais être omise (il y avait eut dans les années 1950 un certain engouement pour cette pièce, qui entrait alors dans l’air du temps).

Enfin, à l’instar de l’oraison nouvelle qui conclut la nouvelle procession des Rameaux, l’oraison conclusive du Mandatum doit désormais se dire face aux fidèles. Il s’agissait là encore, comme aux Rameaux, d’introduire l’idée d’une célébration face au peuple.

Conclusion partielle

Comme nous l’avons observé dans les précédents articles de cette série, tout cela laisse une impression de réforme plutôt brouillonne, des modifications faites sans harmonie avec le reste du rit romain, où déjà se dessinent des projets mis en œuvre ultérieurement, parmi lesquels la concélébration et la célébration face au peuple.

Toutefois, pour la première fois, nous avons pu observer une réelle tentative de retourner à des formes antiques, avec la reprise des éléments euchologiques du Sacramentaire gélasien pour la recréation d’une messe chrismale propre. L’opportunité du rétablissement de celle-ci (vraisemblablement supprimée par saint Grégoire le Grand lui-même, ce qui n’est pas rien !) ne résiste pas à l’examen de la pratique qui s’en est suivi jusqu’à nos jours, où l’on a fini par devoir déconnecter la messe chrismale du Triduum pascal pour des raisons de commodité.

*
Voici pour finir les passages de la conférence de Mgr Gromier touchant à la réforme du Jeudi saint, dans le style croustillant qui était le sien. Au delà du style, la portée de l’argumentation fait toujours mouche, il est vrai que le vieux cérémoniaire papal avait du métier…

« Pour ne rien oublier, on nous apprend qu’est solennel même le reposoir du jeudi saint ; ce que n’a jamais dit le Missel, mieux rédigé que certaines rubriques. (…)

Bon gré ou mal gré, la communion du clergé, souhaitée à la messe du jeudi saint, sera toujours en lutte avec les permission données de célébrer la messe privée. (…)

La Missa Chrismatis, messe pontificale célébrée avec 26 parés rappelant la concélébration, célébrée sans aucun rapport avec le jeûne, dans laquelle il n’est pas permis de donner la communion, forme un curieux problème difficile à résoudre. Sa préface propre sur le ton férial, se range parmi d’autres curiosités.

Dans le rite romain l’emploie de l’étole est limité par des règles ; personne ne peut la porter sans motif ; elle se met au moment voulu, ni avant ni après ; elle est un vêtement sacré, n’a aucun rapport avec le vêtement choral, soit pour les individus, soit pour un corps du clergé. Les prêtres n’ont pas plus le droit de porter l’étole pendant une messe, où ils communieront, que pendant une messe d’ordination, où ils imposeront les mains. En disant l’inverse les pastoraux abusent de leur latitude imméritée.

A la messe du jeudi saint le célébrant commence solennellement le Gloria in excelsis ; comment ferait-il pour le commencer autrement ? Ici nous trouvons une transposition, sinon de grande importance, du moins de haute signification pastorale. Jusqu’à présent après le chant de la passion du vendredi saint, la liturgie donnait place à un sermon sur la Passion ; on s’apitoyait sur le Christ mort en croix, avant d’adorer l’un et l’autre. Maintenant il n’est plus question de cela, on n’en parle plus. En revanche après l’évangile du jeudi saint une homélie est fort conseillée pour qu’on s’émerveille du Christ lavant les pieds.

Des documents anciens il ressort que la messe ne fut jamais ni le lieu ni le temps du Mandatum. Celui-ci en était séparé, était généralement suivi d’une réfection du clergé. Le roi ou empereur participait au Mandatum, non pas à la messe. Le Ceremoniale Episcoporum situe le Mandatum dans un local convenable, ou dans la salle capitulaire, ou dans l’église mais pas dans le chœur. Le missel ne spécifie aucun lieu, ne suppose ni chœur ni autel. Du moment que la réconciliation des pénitents se faisait dans la nef, le bon sens ne pouvait admettre dans le chœur des hommes du laïcat. Les pastoraux veulent le Mandatum dans la messe, ne font que le tolérer en dehors ; ils s’aperçoivent à peine qu’on peut laver les pieds à des clercs, véritables ou tenus pour tels.

Une remarque s’impose sur la distribution des rôles. Le diacre et le sous-diacre sont chargés d’introduire les douze hommes choisis (non plus treize) dans le chœur, puis de les reconduire à leur place d’auparavant. Ce service est celui d’un bedeau ou d’un sacristain ; mais il exprime bien la mentalité pastorale imprégnée de démagogie peu avantageuse au clergé. Il fut un temps où chaque candidat au pédiluve était porté, à force de bras, par des hommes idoines, devant le pape assis pour laver les pieds. Les pastoraux, n’osant pas pousser à ce point la « charité fraternelle », se contentent d’employer le diacre et le sous-diacre à introduire les candidats, puis à les reconduire dehors. Certains regretteront l’antique usage signalé, car non seulement le sport mais aussi l’activité sociale et pastorale du clergé en aurait profité.

Nous rencontrons un gros obstacle sans dissimulation possible. Par décret du 4 décembre 1952 la Sacré Congrégation des Rites censurait l’incongruité du fait que l’évêque se chausse et se déchausse, prend et quitte chausse et sandales dans l’église ; par suite elle prohibait un tel emploi des chaussures liturgiques, lequel devait toujours se faire hors de l’église, malgré les règles jusqu’alors en vigueur. Ce décret est excessivement discutable, car il se base sur l’inexactitude, en attribuant au Ceremoniale Episcoparum des choses qu’il n’a jamais dites. Ne le discutons pas, et limitons nous à sa prohibition. L’évêque, hors de la messe, reçoit chausse et sandales sur jambes et pieds non dénudés, puisque couverts des bas. Ces chaussures sont des vêtements sacrés, autant qu’une mitre et une paire de gants, bénits, reçus simultanément avec l’épiscopat, accompagnés d’une prière, mis en œuvre avec toute la bienséance possible ; la pratique existant depuis des siècles. Au contraire 12 hommes dans le chœur, pendant la messe, se déchaussent, mettent à nu leur pied droit, et se rechaussent avant de se retirer ; la pratique étant d’invention moderne. En résumé douze pieds nus sont moins incongrus que les deux de l’évêque chaussés, sans compter les autres différences.

Le souci d’éliminer le mot pax de la messe du jeudi saint, parce que le baiser de la paix ne se donne pas, s’étend à une oraison, au Confiteor, etc…, au baiser de la main de l’évêque, a l’Ite missa est, à la bénédiction et au dernier évangile. Mais on ne sait pas si ils tolèrent les autres baisers, de main et d’objet ; car ils pourraient les proscrire aussi machinalement. La science des pastoraux en est encore au point de prendre le baiser de la main pour le baiser de l’anneau.

L’épargne d’un Confiteor à la communion du jeudi saint, c’est à dire un échange qui prend le Confiteor inaperçu dit privatim par le célébrant au début de la messe, pour qu’il tienne lieu du Confiteor collectif, chanté par le diacre avant la communion, est peut-on dire, tirée par les cheveux. La subtilité du troc ne suffit pas à masquer l’énorme dissemblance de deux emplois du Confiteor. Trop de finesse peut nuire.

Le départ et l’arrivée de la procession au reposoir donnent une preuve patente de la dextérité cérémoniale des pastoraux. Au départ le célébrant prend le ciboire avec l’aide du diacre, et maladroitement ; à l’arrivée il le dépose avec ou sans l’aide du diacre, et mal également. Les réformes exigent de ceux qui les font une formation que beaucoup n’ont pas. Depuis le Dimanche des Rameaux, nous sommes sans nouvelles tant de la croix de procession que celle de l’autel. Furent-elles découvertes ou voilées, et de quelle couleur ? Personne n’en sait rien. »

*
Plan

Présentation générale
1ère partie – Le dimanche des Rameaux
2nde partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & du Mercredi Saint
3ème partie – L’office des Ténèbres
4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum
5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum
6ème partie – La messe des Présanctifiés le Vendredi Saint
7ème partie – La vigile pascale
8ème partie – L’office divin du jour de Pâques
9ème partie – Les horaires des offices durant la Semaine Sainte
10ème partie – Les lectures bibliques de la Semaine Sainte
11ème partie – La Vigile de la Pentecôte
12ème partie – La réforme de 1955 & la réforme post-conciliaire – Conclusions générales

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Notes

Notes :    (↵ reviens au texte)

  1. Cette oraison était déjà présente dans le Sacramentaire léonien comme postcommunion de la IIIème messe de la Nativité de saint Jean-Baptiste le 24 juin.
  2. Certaines des premières éditions du Missel Romain de saint Pie V comportaient une rubrique indiquant qu’on sonnait les cloches pendant cette procession.
  3. En France, non seulement on dépouillait les autels mais on les lavait ensuite avec un mélange d’eau et de vin, en chantant l’antienne du saint patron auquel il était dédié. Les fidèles venaient ensuite baiser les pierres d’autels et les reliques des saints qui y sont enchâssées.
  4. D’où provient aussi l’anglais Maundy Thursday pour désigner le Jeudi Saint.
  5. Comme le rappelait la rubrique du Missel de saint Pie V, on appelait les fidèles au moyen de la simandre (planche de bois frappée par un maillet), l’usage des cloches n’étant plus possible.
  6. En France, l’usage était que le peuple restât dans l’église. Des diacres distribuaient du pain et du vin pendant qu’on lisait le dernier discours de Notre Seigneur à ses disciples dans l’évangile de saint Jean.
  7. Voici la description de cette cérémonie bien compliquée par les nouvelles rubriques :

    Pendant ce temps, les acolytes se rendent près de la table : le premier prend l’aiguière avec l’eau, le second le plateau. Un clerc vient prendre le plateau avec les serviettes et, s’il y a lieu, un second clerc portera les aumônes. Ils viennent se ranger au bas des degrés laissant la place pour le célébrant et les ministres sacrés.

    Le célébrant et ses ministres viennent devant l’autel et tous font la génuflexion. Puis les deux acolytes se dirigent vers le premier élu, c’est-à-dire celui qui est le plus près de l’autel, du côté de l’épître. Le célébrant et ses ministres marchent à leur suite et enfin les autres clercs. Ils s’agenouillent tous : le sous-diacre soulève légèrement le pied droit du premier homme ; le premier acolyte verse de l’eau, le deuxièmesoutenant le plateau, tandis que le prêtre lave le pied puis l’essuie avec la serviette que le diacre lui a donnée. Le célébrant rend la serviette au cérémoniaire, reçoit l’aumône des mains du diacre et la remet au pauvre. (Le baisement du pied n’est plus prescrit.) Tous se relèvent et vont s’agenouiller devant le suivant, tandis que le premier se rechausse.

Nicolas-Mammès Couturier – Parce Domine

Chanoine Nicolas-Mammès Couturier (1840 † 1911), maître de chapelle de la cathédrale de Langres.
Parce Domine.
9 voix mixtes (SATBB/SATB).
2 pages – Fa mineur.

Ce motet pour le Carême utilise la supplication bien connue, Parce Domine, parce populo tuo, laquelle est tirée du livre du prophète Joël, chapitre II, verset 17. Le chanoine Couturier le combine ici de manière originale avec le 4ème verset du psaume 62 : Quóniam mélior est misericórdia tua super vitas, lábia mea laudábunt te.

Ce motet gagnera a être pensé à deux temps lents.

Voici le texte & sa traduction :

R/.   Parce Dómine, parce pópulo tuo,
ne in ætérnum irascáris nobis.
R/.   Epargne, Seigneur, épargne ton peuple, ne sois point à jamais en colère contre nous.
V/.   Quóniam mélior est misericórdia tua super vitas, lábia mea laudábunt te. V/.   Parce que ta miséricorde vaut mieux que la vie, mes lèvres te loueront.

Les premières mesures de cette partition :

Chanoine Nicolas-Mammès Couturier - Parce Domine

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ParceDomine

Nicolas-Mammès Couturier – Miserere

Chanoine Nicolas-Mammès Couturier (1840 † 1911), maître de chapelle de la cathédrale de Langres.
Miserere mei Deus (Psaume L) – à 3 chœurs.
9 voix mixtes (SATBB/SATB).
12 pages – Sol mineur.

Couturier a disposé les 20 versets de son Miserere en prenant modèle sur celui d’Allegri : le premier chœur est un faux-bourdon à 5 parties (dont trois d’hommes), il dialogue avec un second chœur en faux-bourdon à 4 parties (un petit chœur de solistes). Entre deux versets polyphoniques, les autres versets sont chantés en plain-chant (sur le ton parisien traditionnel du Miserere) par un troisième chœur (ou un soliste). Les chœurs se réunissent pour le verset final, « Tunc acceptabis sacrificium justitiæ »« Alors vous accepterez le sacrifice de justice » écrit avec plus d’ampleur & de majesté.

Il pourra être chanté à la fin d’un des trois office de Ténèbres (ou pendant tout le Carême).

Les premières mesures de cette partition :

Nicolas-Mammès Couturier - Miserere à 3 chœurs

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Le voile de Carême – Velum quadragesimale

Voiles de Carême dans les églises parisiennesLe Carême est un temps de jeûne. Autrefois les chrétiens – pour se préparer à vivre le grand mystère de la mort & de la résurrection du Christ – n’y observaient non seulement une privation de nourriture, mais également une privation auditive et visuelle.

Privation auditive avec la suppression de l’orgue et des instruments de musique, mais aussi, dans bien des usages diocésains, du son des cloches.

Privation visuelle avec les voiles que l’on place sur les croix et les statues ou encore la suppression des fleurs sur les autels. Privation visuelle qui consistait aussi à fermer le sanctuaire par un grand voile, le velum quadragesimale.

A Paris ainsi, jusque vers les années 1870, on tendait celui-ci depuis le premier dimanche de Carême et jusqu’au Mercredi Saint. Ce grand voile, de laine violette ou de couleur cendre, fermait complètement le sanctuaire et masquait la vue du maître-autel. On le faisait tomber sur le pavé du sanctuaire au cours de la messe du Mercredi Saint, pendant qu’on chantait la passion selon saint Luc, précisément lorsque le diacre chroniste arrivait au chant de ce verset :

Et obscurátus est sol: et velum templi scissum est médium.
Le soleil fut obscurci, et le voile du temple se déchira par le milieu.
Luc XXIII, 45

Cette scène, au dramatisme visuel certain, donnait vie aux paroles de l’Evangile de la Passion que les fidèles écoutaient, et renforçait le sens de celles-ci dans leur cœur.

Ce grand voile – appelé velum quadragesimale ou velum templi – n’était pourtant pas une particularité parisienne puisqu’il se retrouvait dans tous les pays de l’ancien espace carolingien. Son usage est attesté par plusieurs conciles et statuts médiévaux et remonte de fait à une très haute antiquité chrétienne. Devenu très orné vers la fin du Moyen-Age, surtout en Allemagne, le voile de Carême, qui y avait survécu à la réforme luthérienne, y retrouve actuellement un regain d’intérêt.

1. Le voile de Carême dans l’ancien usage de Paris

Voici quelques paragraphes concernant l’ornementation des églises durant le Carême, tirés du Cæremoniale Parisiense publié en 1662 par le cardinal de Retz, et rédigé par Martin Sonnet, prêtre et bénéficier de l’Eglise de Paris, ouvrage de référence pour connaître l’ancien rit parisien. Ce passage décrit la mise en place de l’ornementation des églises propre au temps du Carême, mise en place effectuée avant les premières vêpres du premier dimanche de Carême. A propos du grand voile quadragésimal, le Cérémonial parisien précise non seulement quand doit il être placé dans le sanctuaire, mais aussi à quels moments précis on doit le tenir ouvert ou fermé.

De Dominicis &   Feriis Quadragesimæ usque ad Dominicam Palmarum

Des dimanches et féries de Carême jusqu’au dimanche des Rameaux

Caput VIII

Chapitre VIII

Cum ieiunasset Iesus Quadraginta diebus & Quadraginta noctibus, postea esuriit.

Matth. Cap. 4 v. 2

Et Jésus ayant jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim ensuite.

Matthieu, 4, 2.

1. Dominica prima in Quadragesima, semiduplex, & primæ classis. Semiduplex, quoad officium, primæ classis, quoad privilegium.

1. Le premier dimanche de Carême est semidouble de 1ère classe. Semidouble en ce qui concerne l’office, de première classe, en ce qui concerne son privilège.[1]

2. Sabbato ante Vesperas, Magister cæremoniarum curat, ut per Clericum fabricæ vel Sacristam & coadiutores eius omnes Cruces, capsæ seu Reliquiæ sanctorum, & imagines Ecclesiæ etiam crux Processionalis, tegantur & cooperiantur honeste velis violacei seu cinericei coloris, ex Cameloto vel ex Bombyce Damascena seu panno sericeo. Item curat ut maius Altare & alia Altaria Ecclesiæ ornentur paramentis eiusdem coloris.

2. Le Samedi avant vêpres, le Maître des Cérémonies aura soin que par un clerc de la fabrique ou par le Sacristain et ses adjoints, toutes les croix, toutes les châsses ou reliques des saints, et toutes les images de l’église, même la croix de procession, soient tendues et couvertes avec dignité de voiles violets[2] ou de couleur cendrée[3], faits en camelot[4] ou en bombycine[5] damassée, ou en tissu soyeux. De même il aura soin que le maître-autel et que les autres autels de l’église soient ornés de parements[6] de même couleur.
3. Et ante maius Altare inter Chorum & Presbyterium ab vno latere ad aliud, appenditur seu extenditur magnum velum oblongum & latum, seu cortina maior ex cameloto violacei seu cinericei coloris, quæ possit retrahi vel plicari vel detendi quando opus erit, vel etiam possit extendi, uel claudi, vel trahi, vsque ad feriam quartam maioris Hebdomadæ. 3. Et devant le maître autel, entre le chœur et le presbyterium[7], d’un côté à l’autre, on pendra ou étendra un grand voile oblong et large, ou une grande tenture, en camelot violet ou de couleur cendrée, qui puisse être ramené ou plié ou ouvert quand cela se doit, ou encore qui puisse être étendu ou fermé ou tiré, jusqu’à la Quatrième férie de la Grande Semaine[8].
4. Extenditur autem magnum illud velum ad omnes horas feriales tantum, & per totum diem & noctem : Et nunquam extenditur ad Missam : neque ad officium de Dominica a primis eius Vesperis usque ad secundas Vesperas illius & per totum diem & noctem : neque etiam in festis duplicibus & semiduplicibus ad officium, nec per diem & noctem. 4. On étend en effet ce grand voile seulement pour toutes les heures de l’office férial, et tout le jour & la nuit. Et on ne l’étend jamais pour la messe, ni à l’office du dimanche, des premières vêpres jusqu’aux secondes vêpres de celui-ci, et pendant tout ce jour et cette nuit, ni aussi aux fêtes doubles ou semidoubles à l’office, ni pendant le jour & la nuit[9].
5. Deponuntur etiam per totam Ecclesiam & Chorum omnia aulæa, & omnes tapetes graduum sive suppedanei maioris Altaris, & aliorum, vsque ad Pascha, tota denique Ecclesia exornatur.

On déposera aussi dans toute l’église et dans le chœur toutes les tentures, & tous les tapis des degrés et des marchepieds du maître-autel et des autres autels, jusqu’à Pâques, en somme on enlève tous les ornements de l’église[10].

Voici comment le même Cæremoniale décrit l’enlèvement du grand voile de Carême un peu plus loin, lorsqu’il parle du Mercredi Saint :

11. Diaconus cantat Passionem secundum S. Lucam, quam Celebrans interim legit in cornu Evangelii, vt feria tertia præcedenti notatur. Postquam autem ad aquilam in medio Chori peruenerit, Magister Cæremoniarum extendit magnum velum inter Presbyterium & Altare, more solito : quod soluitur in vtraque parte Chori, & tenetur à duobus Clericis, vsque ad hæc verba Passionis, Еt velum templi scissum est medium. Et cum illa pronuntiat Diaconus, de nutu Cæremoniarii, duo supradicti Clerici subitò relaxant, ita ut etiam repentè cadat omnino super pauimentum Chori, quod velum postea auffertur à Sacrista.

11. Le diacre chante la Passion selon saint Luc, que le célébrant pendant ce temps lit au coin de l’évangile, ainsi qu’il est noté à la troisième férie précédente. Mais après qu’il soit parvenu à l’aigle qui est au milieu du chœur, le Maître de Cérémonie tire le grand voile entre le Presbyterium et l’autel, de la façon habituelle, lequel est soutenu de chaque côté du chœur et tenu par deux clercs, jusqu’à ces paroles de la Passion : Et le voile du temple se déchira par le milieu. Et quand le diacre prononce ces paroles, sur un signe du Cérémoniaire, les deux clercs susdits le relâchent subitement, afin qu’ainsi il tombe soudain entièrement sur le pavé du chœur, ce voile est ensuite enlevé par le sacristain.

Il est très intéressant de noter que le grand voile de Carême reste systématiquement ouvert tout le dimanche, des premières vêpres aux secondes : le Jour du Seigneur, Dies Domini, a toujours été la fête de la résurrection, même en Carême ; le jeûne y est proscrit.

Le Cæremoniale Parisiense du cardinale de Noailles publié en 1703 diffère du reste bien logiquement l’installation du voile de Carême après les complies du Ier dimanche de Carême et avant l’office nocturne du lundi : il est vrai que puisque le voile devait rester ouvert pendant tous les dimanches, son installation avant les Ières vêpres du Ier dimanche de Carême – quoique parfaitement en phase avant la logique de l’entrée en Carême – n’était pas absolument nécessaire. Selon ce Cérémonial, les autres voiles des images et des croix sont toutefois toujours installés avant les Ières vêpres du Ier dimanche de Carême. Comme on le verra, on trouve déjà dans la plupart des coutumiers monastiques médiévaux, dès le Xème siècle, cet usage de mettre en place le voile de Carême après les complies du Ier dimanche, et peut être est-ce là un souvenir de l’époque reculée – avant saint Grégoire le Grand ! – où le jeûne ne commençait effectivement que le lundi.

2. Une tradition répandue dans toute l’Europe qui n’est pas propre à Paris

Avant la Renaissance et l’apparition des premiers cérémoniaux diocésains imprimés, il n’est pas toujours aisé de connaître le déroulement des différents rites liturgiques par le menu détail : les rubriques, dans les anciens missels médiévaux, sont lacunaires voire franchement inexistantes. On peut toutefois glaner des détails utiles dans les actes des conciles provinciaux, mais surtout dans les Coutumiers des Abbayes, qui réglaient avec précision les détails de la vie conventuelle propres à chaque grand centre monastique.

Ainsi nous trouvons notre grand voile quadragésimal mentionné par une série de conciles médiévaux anglo-normands comme devant faire partie du matériel que toute église doit nécessairement posséder : ce sont les conciles d’Exeter en 1217, de Canterbury en 1220, de Winchester en 1240, d’Evreux aussi en 1240 et d’Oxford en 1287.

Antérieurement à ces conciles, de nombreux coutumiers, constitutions et statuts médiévaux d’abbaye indiquent l’usage de fermer le sanctuaire d’un voile pendant le Carême.

La plus ancienne mention se trouve dans les Consuetudines Farfenses – Constitutions de l’abbaye de Farfa, près de Rome, rédigées vers l’an 1010 (chap. XLII), qui indiquent au soir du Ier dimanche de Carême :

Nam denique secrætarius cortinam exacta vespera in fune ordinet et completorio consummato in circulos extendant.
Et enfin le sacristain place une courtine sur une corde une fois les vêpres finies et à la fin des complies ils le referment.

Saint Lanfranc († 1089), abbé de Saint-Etienne de Caen puis archevêque de Canterbury en 1070, parle dans ses statuts du voile de Carême, qu’on doit placer après les complies du Ier dimanche de Carême, et des autres voiles des croix et des images, qui sont placés le lendemain avant tierce :

Dominica prima Quadragesimæ post Completorium suspendatur cortina inter Chorum & altare. Feria secunda ante Tertiam debent esse coopertæ Crux, Coronæ, Capsæ, textus qui Imagines deforis habent.
Le premier dimanche de Carême, après Complies, on suspend un rideau entre le chœur et l’autel. Le lundi, avant tierce, doivent être recouvertes la croix, les couronnes, les châsses, les tissus sur lesquels sont peints des images. (Statuts c. I, § 3.)

Voici quelques autres citations, qui manifestent certes quelques variantes de détails dans les usages monastiques médiévaux, mais qui permettent surtout d’apprécier la large extension de l’usage du voile de Carême :

  • Post Completorium appenditur velum inter altare, & chorum, quod nullus præter Sanctuarii Custodes, atque Ministros, absque rationabili causa audet transire.
    Après Complies, on pend un voile entre l’autel & le chœur, que nul ne doit oser franchir si ce n’est les gardes du sanctuaires et les ministres [de la messe] ou pour une cause raisonnable.
    Liber Consuetudinum S. Benigni Divionensis – Coutumier de Saint-Bénigne de Dijon.
  • Dominica post completam debet Secretarius tendere cortinam inter chorum, & altare, & Crucifixum cooperire.
    Le Dimanche après complies le Sacristain doit tendre une courtine entre le chœur et l’autel, et couvrir le Crucifix.
    Liber Usuum Beccensium – Livre des Us du Bec-Hellouin
  • Hac die post Completorium cruces cooperiantur, & cortina ante Presbyterium tendatur, quæ ita omnibus diebus privatis per XL. usque ad quartam feriam ante Pascha post Completorium remanebit. (…) In Sabbatis vero, & in vigiliis SS. duodecim Lectionum ante Vesperas à conspectu Presbyterii est cortina retrahenda, & in crastino post Completorium est remittenda. Similiter retrahentur ad Missam pro præsenti defuncto, & ad exequias : Non intres in judicium, donec septem psalmi finiantur post sepulturam, & ad benedictionem novitii. (…) Ad missam vero privatis diebus, ut Sacerdos libere ab Abbate, si assuerit, ad Evangelium legendum benedictionem petat, Subdiaconus cornu cortinæ in parte Abbatis modice retrahat, & date benedictione, ut prius erat, remittat. Diaconus vero accedat ad cortinam, ubi sublevata est, quærens benedictionem.
    Ce jour, après Complies, on couvre les croix, et on tend une courtine devant le Presbyterium, qui demeure tous les jours de semaine pendant le Carême jusqu’après les Complies du Mercredi avant Pâques. (…) Mais les Samedi et la veille des fêtes des saints à douze leçons, avant vêpres on retire la courtine afin de voir le Presbyterium, et on la remets le lendemain après les Complies. On la retire de même aux messes [de funérailles] pour un défunt dont le corps est présent, et aux obsèques, depuis Non entres in judicium, jusqu’à sept psaumes [de la pénitence] qu’on termine après la sépulture, & [aussi] à la bénédiction des novices. (…) Mais à la messe des jours de semaine, si le prêtre le veut, lorsque l’on doit lire l’évangile et qu’il demande à l’Abbé sa bénédiction, le sous-diacre soulève un peu un coin de la courtine du côté de l’Abbé, et une fois la bénédiction donnée, il la remet comme elle l’était auparavant. Le diacre lui vient jusqu’à la courtine, là où elle est soulevée, pour demander la bénédiction.
    Liber Usuum Cisterciensium – Livre des Us de Citeaux, chap. 15 : De Dominica prima XL.
  • Hac die post IX. ante Sanctuarium cortina a Sacrista tendatur, & cruces in ecclesia cooperiantur. (…) In festis vero SS. XII. Lectionum, & Dominicis, die præcedente ad Vesperas à conspectu Sanctuarii cortina abstrahenda est, & in die festi post Completorium retrahenda : similiter singulis diebus ante elevationem Domini Corporis abstrahatur, & ea facta retrehatur.
    Ce jour après None le Sacristain tend une courtine devant le sanctuaire, & couvre les croix dans l’église. (…) Mais les fêtes des saints à douze leçons & les dimanches, la veille à Vêpres on ouvre la courtine pour rendre visible le sanctuaire, et on la referme le jour de la fête après Complies. De même chaque jour on l’ouvre avant l’élévation du Corps du Seigneur, et celle-ci faite on la referme.
    Tullense S. Apri Ordinarium – Ordinaire de Saint-Evre-lès-Toul
  • Vesperæ autem diei præcedentis diem cinerum, cruces, & imagines cooperiantur, & cortina ante Presbyterium tendatur, quæ ita omnibus diebus privatis usque ad quartam feriam hebdomadæ palmarum dum canitur : Et velum Templi scissum est, remanebit. (…) Et omnibus etiam privatis diebus ad elevationem Dominici Corporis & Sanguinis Missæ conventualis, quæ cantantur in summo altari.
    Or à Vêpres du jour précédent le jour des Cendres, on couvre les croix & les images, et on tend une courtine devant le Presbyterium, laquelle demeure ainsi tous les jours de semaine jusqu’au Mercredi Saint lorsqu’on chante : Et le voile du Temple se déchira. (…) Mais pas tous les jours de semaine à l’élévation du Corps & du Sang du Seigneur à la messe conventuelle, qui se chante au maître-autel.
    Cæremoniæ Bursfeldenses – Cérémonial de la congrégation bénédictine allemande de Bursfelde, chap. 31, 1474-1475.
  • 3. Le Fastentuch allemand

    Si le voile de Carême resta en usage ici et là en Sicile et en Espagne, c’est surtout en Allemagne & en Autriche que l’on conserva cet usage jusqu’à nos jours. Le fait que les voiles de Carême (ou Fastentuch en allemand) y étaient devenus de véritables œuvres d’art par leur décoration n’est sans doute pas étranger à leur préservation, et, partant, à la permanence de l’usage.

    Le voile de Carême parisien devait être le plus souvent en toile de laine assez ordinaire (en « camelot » pour reprendre le terme technique employé par Martin Sonnet dans le Cérémonial de 1662) et a dû demeurer longtemps sans ornementation particulière, tel qu’il était dans son état primitif. Aucun n’en a été conservé et nous n’avons pas pu trouver de représentations iconographiques anciennes.

    En revanche, c’est dès la fin du XIIIème siècle qu’on observe, dans les Flandres et en Allemagne, les voiles de Carême se charger d’ornements, de broderies puis de peintures, de plus en plus riches & somptueux.

    C’est surtout en Allemagne du Sud & en Autriche qu’on voit les voiles de Carême devenir de très riches toiles peintes représentant les scènes de la Passion, souvent de vrais chefs d’œuvre de l’art de ces époques.

    Voile de Carême de la cathédrale de Fribourg - 1612

    Voile de Carême de la cathédrale de Fribourg – 1612

    En Allemagne, la cathédrale Notre-Dame de Fribourg conserve le plus grand voile de Carême connu en Europe. Datant de 1612, celui-ci mesure plus de 10 mètres sur 12 pour un poids de près d’une tonne. La scène centrale de la crucifixion est entourée de 25 carrés contenant les différents épisodes de la Passion.

    Voile de Carême de l'Abbaye de Millstatt en Autriche - 1593

    Voile de Carême de l’Abbaye de Millstatt en Autriche – 1593

    Le voile de Carême de l’Abbaye de Millstatt, en Carinthie (Autriche), remontant à 1593, était tombé en désuétude. Restauré, il fut réinstallé et utilisé de nouveau pour chaque Carême depuis 1984.

    Voile de Carême de la cathédrale de Gurk en Autriche - 1458

    Voile de Carême de la cathédrale de Gurk en Autriche – 1458

    Ces voiles de Carême étaient un véritable instrument de catéchèse par l’image, permettant d’enseigner le peuple sur l’histoire du Salut.

    Voile de Carême de la cathédrale de Gurk en Autriche composé de 99 tableaux de l'Ecriture - 1458

    Voile de Carême de la cathédrale de Gurk en Autriche composé de 99 tableaux de l’Ecriture – 1458. La composition – telle une bande dessinée de la Passion, se lit à partir du haut et se termine en bas à droite par la Résurrection.

    En Allemagne du Nord, le voile de Carême est resté de facture beaucoup plus simple : il est fait de lin blanc orné de broderies, comportant assez souvent des citations de l’Ecriture ou de la liturgie. Ces caractéristiques se retrouvent aussi pour les anciens voiles de Carême flamands qui ont été conservés dans les musées de Belgique, les plus anciens remontant au XIVème siècle. Le Musée de la cathédrale de Brandebourg près de Berlin en possède un remontant à l’an 1290.

    Voile de Carême de l'église Saint-Magnus d'Everswinkel  - éléments remontant à 1614

    Voile de Carême de l’église Saint-Magnus d’Everswinkel – éléments remontant à 1614.

    Voile de Carême de l'église l'Assomption à Marienbaum.

    Voile de Carême de l’église l’Assomption à Marienbaum.

    Martin Luther, qui détestait l’idée de Carême et de pénitence, tenta de faire disparaître les Fastentuch de toute l’Allemagne. Peu à peu ceux-ci tombèrent en désuétude, et dès la fin du XIXème siècle l’usage avait pratiquement disparu. Bien curieusement, cette ancienne tradition refit apparition avec force à partir de 1974, année où l’association caritative Misereor eut l’idée de réaliser un Fastentuch pour concrétiser les efforts de Carême des chrétiens. Cette initiative eut un retentissement certain dans toute l’Allemagne, entraînant la redécouverte de cette tradition, la restauration de nombreux voiles historiques qui dormaient dans les réserves des cathédrales ou des musées, et à nouveau leur suspension dans les sanctuaires. Le succès fut tel que même les Luthériens se mirent à en tendre ! Actuellement, on estime qu’un tiers des églises catholiques allemandes ainsi que plusieurs centaines de paroisses luthériennes suspendent un voile pendant le Carême. De l’Allemagne, la pratique tend à se répandre actuellement en Suisse, en Belgique, en Irlande et même en France.

    Voile de Carême réalisé pour l'année 2010 pour la cathédrale de Bonn.

    Voile de Carême réalisé pour l’année 2010 pour la cathédrale de Bonn.

    4. Une tradition qui trouve ses racines dans l’antiquité chrétienne

    L’usage de voiler les images, les croix et les reliques pendant le Carême est certainement ancien en Occident. Ainsi, on notera dans la vie de saint Eloi, rédigée par saint Ouin († 686), qu’on couvrait déjà d’un voile la précieuse châsse de ce saint pendant toute la durée du Carême. Mais tel n’est pas tout à fait le propos de cet article.

    L’usage de tendre un voile devant le sanctuaire des églises remonte lui à la plus antique époque.

    L’Ancienne Alliance, type de la Nouvelle, connaissait un voile[11], qui fermait le Saint des Saints, d’abord dans le Tabernacle itinérant au désert, puis dans le Temple de Jérusalem (au témoignage de saint Paul, ce voile qui fut déchiré à la mort du Christ, était du reste le second, un premier voile fermait le Saint. Cf. Hébreux IX, 3).

    Les premières églises chrétiennes ont connu des voiles de sanctuaire aussi bien en Occident qu’en Orient.

    L’autel antique était le plus souvent surmonté d’un ciborium ou baldaquin, entre les colonnes duquel étaient tendus des voiles.

    Le ciborium antique de la basilique Saint-Ambroise de Milan - notez les 4 tringles qui soutenaient les voiles entre les colonnes.

    Le ciborium antique de la basilique Saint-Ambroise de Milan – notez les 4 tringles qui soutenaient les voiles entre les colonnes.

    Mais outre ces voiles du ciborium, le sanctuaire lui-même était séparé du chœur et de la nef par une clôture appelée chancel ou templon, barrière qui pouvait comporter des colonnes, entre lesquelles des voiles étaient tendus. 12 colonnes fermaient ainsi le sanctuaire de la basilique de l’Anastasis (notre Saint-Sépulchre) construite par Constantin au début du IVème siècle. Les colonnes servaient de support pour des rideaux, comme nous renseignent différents textes des Pères de l’Eglise[12]. Le rideau du sanctuaire de Sainte-Sophie à Constantinople, donné par les munificences de l’empereur Justinien, était d’un tissu filé d’or & d’argent estimé à dix mille mines.

    Reconstitution du sanctuaire de Sainte-Sophie à Constantinople - vue de face.

    Reconstitution du sanctuaire de Sainte-Sophie à Constantinople – vue de face.

    Ce double niveau de voiles, voiles du templum et voiles du ciborium, constituait les limites du Saint & du Saint des Saints des temples de la Nouvelle Alliance.

    Reconstitution du sanctuaire de Sainte-Sophie à Constantinople - vue de dessus - notez la présence du ciborium au dessus de l'autel - le sanctuaire est fermé par les colonnes du templon.

    Reconstitution du sanctuaire de Sainte-Sophie à Constantinople – vue de dessus – notez la présence du ciborium au dessus de l’autel – le sanctuaire est fermé par les colonnes du templon.

    Les rideaux étaient fermés ou ouverts selon les moments de l’action liturgique, leur ouverture signifiant toujours la pleine communication de la grâce et symbolisant l’ouverture des cieux.

    « Lorsque, dit saint Jean Chrysostome, l’hostie céleste est sur l’autel, que Jésus-Christ, l’agneau royal, est immolé, lorsque vous entendez ces paroles : « Prions tous ensemble le Seigneur », lorsque vous voyez qu’on tire les voiles et les rideaux de l’autel, figurez-vous que vous contemplez le ciel qui s’ouvre et les anges qui descendent sur la terre. »

    Reconstitution du sanctuaire de Sainte-Sophie à Constantinople - vue latérale du sanctuaire.

    Reconstitution du sanctuaire de Sainte-Sophie à Constantinople – vue latérale du sanctuaire.

    L’Occident n’était pas en reste, on trouve dans le Liber Pontificalis de nombreuses mentions de papes (e.g. Serge Ier, Grégoire III, Zacharie, Hadrien Ier) donnant des voiles pour orner les arcades des ciboria et des sanctuaires des églises romaines.

    Plusieurs anciennes liturgies d’Orient et d’Occident contiennent une oraison – la prière du voile – que dit le célébrant lorsqu’à l’offertoire il quitte le chœur pour pénétrer dans le sanctuaire, au delà du voile qui le fermait.

    L’oraison du voile de la liturgie de saint Jacques, qui représente l’antique usage de l’Eglise de Jérusalem, est justement célèbre :

    Nous te rendons grâce, Seigneur notre Dieu, de nous accorder la confiance de pénétrer dans ton sanctuaire par ce nouveau et vivifiant chemin, qui nous est ouvert par le voile, le chemin de la chair de ton Christ. Maintenant que nous avons été trouvés dignes d’entrer dans le séjour de ta gloire, de nous tenir derrière le voile, et de contempler ton Saint des Saints, nous nous prosternons devant ta bonté. Aie pitié de nous, ô Maître, car désirant nous tenir devant ton saint autel, et de t’offrir ce sacrifice redoutable et non sanglant pour nos péchés et pour les fautes de tout ton peuple, nous sommes remplis de crainte, ô Dieu. Envoie sur nous ta bonne grâce, sanctifie nos âmes, nos corps et nos esprits, oriente nos pensées vers la sainteté afin qu’avec une conscience pure nous puissions t’offrir un sacrifice de paix, un sacrifice de louange.

    Et ayant dévoilé les voiles des mystères qui recouvrent symboliquement ce rite sacré, montre-nous en toute clarté, et remplis notre vision spirituelle avec ta lumière sans fin, et après avoir purifié notre pauvreté de toute souillure de la chair et de l’esprit, rends la digne de cette présence redoutable et craintive.

    (À voix haute) : Par la miséricorde et l’amour pour les hommes de ton Fils unique, avec lequel tu es béni, et ton très saint, bon et vivifiant Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles.
    R/. Amen.

    Voiles dans une église de rite syro-malankare au Kérala.

    Voiles dans une église de rite syro-malankare au Kérala (Inde du Sud).

    Les Eglises assyro-chaldéennes, arméniennes, coptes et éthiopiennes ont conservé l’usage du rideau qui ferme le sanctuaire. Dans l’Eglise arménienne, une église est réputée désaffectée si son sanctuaire est dépourvu de rideau. Dans l’Eglise byzantine, les colonnes qui au départ soutenaient le rideau se sont au cours des âges chargées d’icônes pour devenir l’iconostase : le rideau y est toujours présent, quoique sa dimension soit en pratique le plus souvent réduite à la largeur des portes du sanctuaire.

    Même si un rideau ferme le sanctuaire toute l’année en Orient, on y note toutefois des usages spéciaux pour le Carême. Ainsi chez les Arméniens, le rideau habituel est changé pour le Carême par un rideau noir. Ce rideau noir reste toujours fermé pendant la messe et les offices quadragésimaux, symbolisant l’expulsion d’Adam et d’Eve du Paradis. Il ne sera pas ouvert avant le dimanche des Rameaux [13].

    Les russes changent également leur rideau habituel, de couleur brillante, pour un autre de couleur sombre pendant les jours de semaine du Grand Carême. Tous les autres voiles et tissus de l’église sont pareillement changés. Le retour des voiles de couleur brillante se fera le samedi saint à la vigile pascale, juste avant le chant de l’évangile de la résurrection, pendant que le chœur chante : « Ressuscite, ô Dieu, & juge la terre. »

    Conclusion

    La restauration en France de cet usage, à l’instar de ce qui s’observe actuellement en Allemagne, serait-elle envisageable ?

    Juridiquement, rien ne s’y opposerait, puisque la Congrégation des Rites avait déclaré que l’usage du grand voile de Carême fermant le sanctuaire était tout à fait admissible (decr. auth. n. 3448 du 11 mai 1878).

    Toutefois, il nous reste toujours aujourd’hui quelque chose du « Carême visuel » que faisaient nos pères puisque nous avons conservé l’usage romain de voiler les croix et les statues à partir des Ières vêpres du dimanche de la Passion (quinze jours avant Pâques). Même si cet article ne traite pas directement de cette belle coutume, il pourra peut-être contribuer à mieux comprendre l’origine de cet usage et, pourquoi pas, d’en saisir quelques profondeurs historiques & symboliques insoupçonnées.

    ***********************

    Notes :    (↵ reviens au texte)

    1. Le premier dimanche de Carême est donc semidouble pour l’office (les antiennes ne sont qu’entonnées avant les psaumes et chantées in extenso après) mais de 1ère classe donc il possède le privilège de ne le céder en rien à aucune autre fête qui pourrait survenir.
    2. Dans l’usage romain, on ne voile les croix et les images qu’à partir des Ières vêpres du dimanche de la Passion, quinze jours avant Pâques.
    3. La couleur cendrée était souvent employée en Carême en substitut du violet. C’est un rappel des cendres reçues le Mercredi des Cendres.
    4. Espèce d’étoffe qui était faite ordinairement de poil de chèvre ou de laine mêlée quelquefois de soie en chaîne.
    5. Soie tirée de cocons percés, provenant des bombyx autres que le bombyx du mûrier.
    6. Voir notre article sur les antependia des autels.
    7. Autrement dit, entre le chœur et le sanctuaire.
    8. Autrement dit, le Mercredi de la Semaine Sainte.
    9. En résumé, le rideau reste tiré sauf lorsque la messe se célèbre au maître-autel où il reste ouvert, ainsi que depuis les premières jusqu’aux secondes vêpres des dimanches et fêtes doubles & semidoubles.
    10. Tous les ornements habituels de l’église sont retirés au profit des voiles de Carême. Martin Sonnet ne parle pas des fleurs mais cela semble aller de soi qu’on n’en orne plus les autels non plus.
    11. « Il (Salomon) fit aussi un voile d’hyacinthe, de pourpre, d’écarlate et de fin lin, sur lequel il fit représenter des chérubins. » (I Paralipomènes III, 14).
    12. E.g.: Saint Denis, Epître à Démophile – Saint Jean Chrysostome, IIème sermon sur l’Epître aux Ephésiens – Théodoret, Histoire Ecclésiastique livre iv, chap. 17.
    13. Renseignements aimablement communiqués par Kevork

František Picka – Crucem tuam adoramus Domine

František PickaFrantišek Picka (1873 † 1918), organiste, chef d’orchestre & compositeur à Prague.
Crucem tuam adoramus Domine
Antienne pour l’adoration de la Croix – 4 voix mixtes (SATB).
2 pages – Mi bémol majeur.

Organiste de formation (comme son père), le tchèque František Picka eut beaucoup de succès comme directeur d’opéra au Théâtre National de Prague. Pourtant il s’est surtout intéressé à la musique d’Eglise : dans son « Etat actuel de la musique d’église en général et à Prague en particulier », il appelle au renouveau de celle-ci, et met en pratique ses aspirations en composant 9 messes, 2 Te Deum et deux très intéressants cycles de motets pour le temps de la Passion & pour les offices de la Semaine Sainte. C’est de ce dernier qu’est extraite cette antienne a capella pour l’adoration de la Croix le Vendredi saint, chantée au cours de la messe des Présanctifiés. Ce texte de la liturgie latine remonte à une haute antiquité, du reste le texte de la première partie de cette antienne est également chanté au rit byzantin pour la cérémonie de l’adoration de la Croix au IIIème dimanche de Carême de ce rit.

Le texte de l’antienne :

Crucem tuam adorámus, Dómine : et sanctam resurrectiónem tuam laudámus, et glorificámus : ecce enim propter lignum venit gáudium in univérso mundo.

Ps. 26, 2. Deus misereátur nostri, et benedícat nobis : illúminet vultum suum super nos, et misereátur nostri.

Crucem tuam adorámus, Dómine : et sanctam resurrectiónem tuam laudámus, et glorificámus : ecce enim propter lignum venit gáudium in univérso mundo.

  Ta croix, nous l’adorons, Seigneur, ta sainte résurrection, nous la chantons et nous la glorifions. Voici en effet que, par le bois, la joie est venue dans le monde entier.

Ps. 26, 2. Que Dieu nous prenne en grâce et nous bénisse, que son visage s’illumine pour nous et qu’il ait pitié de nous.

Ta croix, nous l’adorons, Seigneur, ta sainte résurrection, nous la chantons et nous la glorifions. Voici en effet que, par le bois, la joie est venue dans le monde entier.

Les premières mesures de cette partition :

František Picka - Crucem tuam

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Padre Martini – Dextera Domini

Padre Giovanni Baptista Martini (1706 † 1784), o.f.m.
Dextera Domini – Offertoire des dimanches après l’Epiphanie et du Jeudi Saint.
4 voix mixtes (SATB).
4 pages – Mi mineur.

Ce motet du fameux franciscain musicien de Bologne correspond à l’offertoire qui est chanté les 3ème, 4ème, 5ème & 6ème dimanches après l’Epiphanie, le mardi de la IIIème semaine de Carême, ainsi qu’à celui de la messe du Jeudi Saint. Il pourra alterner avec le plain-chant grégorien de cet offertoire.

En voici le texte latin & la traduction :

Déxtera Dómini * fecit virtútem, déxtera Dómini exaltávit me : non móriar, sed vivam, et narrábo ópera Dómini. La dextre du Seigneur a fait éclater sa puissance, la dextre du Seigneur m’a exalté. Je ne mourrai pas mais je vivrai et je raconterai les œuvres du Seigneur.

Les premières mesures de cette partition :
Padre Martini - Dextera Domini

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Rit parisien – Hymne Christe qui lux es & dies – complies de Carême

L’évangile de la Transfiguration, qui a été lu hier samedi à la messe des Quatre-Temps de Carême et repris ce matin à la messe du IInd dimanche de Carême, m’offre l’opportunité de vous présenter une antique hymne de complies glorifiant le Christ, Lumière du monde.

Cette hymne, Christe qui lux es et dies, fut au Moyen-Age l’hymne chantée pour les complies durant le Carême, mais elle n’a pas été retenue par le Bréviaire Romain. Il faut rappeler ici, ainsi que le suggère le mot lui-même, que le Bréviaire représente une abréviation de l’ancien office choral, afin de faire tenir celui-ci en un seul livre facile à transporter avec soi. Cette abréviation s’est faite principalement selon deux axes : d’une part en réduisant drastiquement la longueur des leçons des matines, d’autre part en diminuant radicalement la grande variété d’antiennes, d’hymnes et de répons qui existaient dans les livres de chœur plus anciens. Le Bréviaire Romain – dont la réalisation première paraît être le fait de clercs de la chapelle pontificale sous Innocent III (1198 – 1216) – a ainsi – par exemple – considérablement simplifié l’office de complies (qui ne varie presque plus et reste quasi identique toute l’année), tout comme celui des vêpres, surtout en Carême (les jours de fête, des antiennes spéciales existaient autrefois pour les psaumes des vêpres ; le bréviaire romain reprend en général les antiennes des laudes ces jours-là ; les antiennes propres au Carême disparaissent au profit de celles des vêpres communes). Cette abréviation est vraiment radicale si on compare le Bréviaire romain tel qu’il est né au XIIIème siècle avec le plus ancien témoin complet de l’office, l’Antiphonaire de Compiègne datant du IXème siècle, dans lequel il existe parfois une bonne dizaine d’antiennes au choix pour telle ou telle pièce de l’office.

Toutefois, si cette hymne des complies qui nous occupe – Christe qui lux es & dies – n’a pas été reçue dans le Bréviaire romain, elle a été conservée plus longtemps par un grand nombre de rites et d’usages diocésains ou religieux (e.g. Sarum, Worcester, Paris, Cambrai, Tours, Utrecht, Tongres, Salzbourg, Aix-la-Chapelle, Mayence, Trèves, Esztergom, Benevent, Dominicain, Augustinien, etc.), généralement pour le Carême. Cette large diffusion peut s’expliquer, à mon avis par la vénérable antiquité de cette hymne. En effet, Christe qui lux es et dies est déjà citée dans la Règle des Vierges écrite aux alentours de l’an 500 par saint Césaire d’Arles, où elle était déjà assignée aux complies durant toute l’année (à l’exception du temps pascal pendant lequel elle est remplacée par Christe precamur annue). Ce très beau texte a longtemps été attribué à saint Ambroise (cf. Pat. Lat. 17, 1176-1177), malheureusement son véritable auteur demeure inconnu. La construction rythmique est cependant la même que celle des hymnes de saint Ambroise.

L’adoption de la liturgie romaine dans l’Empire carolingien s’accompagna d’une diffusion généralisée de la Règle de saint Benoît, par suite d’un canon du Concile d’Aix-la-Chapelle tenu en 817 sous Louis Le Pieux.

111. Ut officium juxta quod in regula sancti Benedicti continetur celebrent monachi.
(cf. Labbe, Concilia, t. VII, c. 1505; Baluze, Capitul., I, c. 579).

On assista alors à cette époque à une fusion significative de l’hymnaire bénédictin d’origine italienne (où l’hymne assignée à complies durant l’année est Te lucis ante terminum) & du vieil hymnaire gallican, ainsi que le montre plusieurs manuscrits de ce temps. Par exemple, le manuscrit 2106 de Darmstadt (qui peut être du des VIIIème et IXème siècles) donne au choix : « Ad completorium Christe qui lux es et dies, item ad completorium Te lucis ante terminum ». Saint Ethelwold, évêque de Winchester, dispose la même ordonnance dans sa règle monastique de 963.

Par la suite, l’usage commun dans l’espace carolingien fut de garder la vieille hymne bénédictine Te lucis ante terminum aux complies durant l’année, et d’assigner Christe qui lux es & dies aux complies de Carême.

C’est l’usage par exemple de Paris, et celui conservé jusqu’à nos jours par l’Ordre dominicain.

Le chant de Christe qui lux es & dies est construit autour de la tierce mineure (ré-fa) du second ton ecclésiastique, cette mélodie calme et méditative introduit parfaitement à la douce intériorité que le texte appelle. Voici le chant de cette hymne d’après le grand antiphonaire de chœur de Notre-Dame de Paris daté des alentours de l’an 1300 :

Voici une traduction française des élégants dimètres iambiques de Christe qui lux es et dies d’après Charles de Courbes en 1622 :

Christe qui lux es & dies,
Noctis ténebras détegis,
Lucísque lumen créderis,
Lumen beátum prædicans.
Christ lumière, & jour apparent,
Toutes ténèbres découvrant,
Qui, splendeur de splendeur, est né,
Prêchant la divine clarté.
Precámur, sancte Dómine,
Defénde nos in hac nocte :
Sit nobis in te réquies,
Quiétam noctem tríbue.
Tres-saint Seigneur, doux Jésus-Christ,
Défend-nous durant cette vie :
Si bien qu’en toi ayons repos,
Et douce vie par ton saint laus.
Ne gravis somnus írruat,
Nec hostis nos surrípiat :
Nec caro illi conséntiens
Nos tibi reos státuat.
Non d’un tel profond somme épris,
Que de Satan fussions surpris :
Notre chair n’adhère à ses faits,
Qu’à toi ne nous accuse, infects.
Oculi somnum cápiant,
Cor ad te semper vígilet :
Déxtera tua prótegat
Fámulos qui te díligunt.
Que si notre œil est sommeillant,
Le coeur soit à toi surveillant :
Ta dextre soit l’appui constant,
De tes élus qui t’aiment tant.
Defénsor noster, áspice,
Insidiántes réprime :
Gubérna tuos fámulos
Quos sánguine mercátus es.
Sois donc notre bon défenseur,
Réprime des malins le cœur,
Régi tes servants affectés,
Que par ton sang as rachetés.
Meménto nostri, Dómine,
In gravi isto córpore :
Qui es defénsor ánimæ,
Adesto nobis, Dómine.
O Seigneur, souviens toi de nous,
En ce corps grave & si reboux,
Toi, de nos âmes, défenseur,
Assiste-nous, ô cher Sauveur.
Deo Patri sit glória,
Ejusque soli Fílio,
Cum Spirítu Paráclito,
Et nunc et in perpétuum. Amen.
A Dieu le Père soit honneur,
Et à son Fils notre Seigneur,
Au Saint Esprit semblablement,
Ores & perdurablement. Amen.

Le chant Dominicain est quasiment le même que le Parisien, avec une seule note qui diffère : ré au lieu de do au commencement du second verset (et aussi la périélèse à la fin de l’intonation, tradition parisienne typique). On trouverait, en comparant ces deux traditions liturgiques & musicales, de nombreux autres points de contacts. Voici le chant tel qu’il est noté dans le Completorium de Suarez de 1949. Notez la génuflexion sur le chant du verset « Quos sanguine mercatus es » :

Le chant de Sarum est en ligne sur l’excellent site web Music of the Sarum Rite, page 855 :

Plusieurs compositeurs ont laissé de la musique pour cette hymne : citons Eustache du Caurroy, Charles de Courbes ou encore William Byrd. Voici les très belles alternances polyphoniques écrites par le catholique anglais Robert White (c. 1538 † 1574), chantées ici avec le plain-chant de Sarum :

Une autre version par le même compositeur :

Homélie de saint Léon le Grand, sur la Transfiguration

Le Seigneur découvre sa gloire à des témoins choisis, et la forme corporelle qu’il a pareille à celle des autres hommes, il l’illumine d’une telle splendeur que son visage devient éclatant comme le soleil et son vêtement blanc comme la neige. En cette Transfiguration, son but principal était sans doute de détruire dans le coeur de ses disciples le scandale de la Croix et d’empêcher, en leur révélant l’excellence de sa dignité cachée, que leur foi ne fût troublée par les abaissements de sa Passion volontaire. Mais sa Providence avait un autre et non moindre dessein, celui de donner un fondement à l’espérance de la sainte Église. Elle voulait lui faire connaître de quelle transformation tout le corps du Christ devait être gratifié, en sorte que ses membres pussent se promettre d’avoir part un jour à la gloire qui avait resplendi dans le chef.

Mais pour affermir la foi des Apôtres et les conduire à une science parfaite, une autre instruction est donnée en ce miracle. En effet, Moïse et Élie, c’est-à-dire la Loi et les Prophètes, apparurent, s’entretenant avec le Seigneur. La présence de ces 5 hommes (Moïse, Élie et les 3 Apôtres) remplit en toute vérité la condition posée par cette parole de l’Écriture : Le témoignage de 2 ou 3 hommes fait toujours foi (Deut. 19,15). Quoi de plus solidement établi qu’un fait proclamé à la fois par les trompettes de l’Ancien et du Nouveau Testament, où se réunissent dans un commun accord la doctrine évangélique et les instruments des antiques témoignages? Les pages des 2 Alliances se corroborent mutuellement, mais ce que l’ancienne nous avait promis en symboles et sous le voile des mystères, la splendeur de la gloire présente nous le montre à découvert.

L’Apôtre Pierre, enflammé par la révélation de ces mystères sacrés, n’ayant plus que mépris pour le monde et dégoûté des choses de la terre, était comme ravi hors de lui par le désir des biens éternels. Tout plein de la joie de toute cette vision, il voulait habiter avec Jésus ce lieu même où la manifestation de sa gloire le rendait heureux. C’est pour cela qu’il s’écrie « Seigneur, il nous est bon d’être ici. Si tu le permets, faisons ici trois tentes, une pour toi, une pour Moïse et une pour Élie. » Mais le Seigneur ne répondit pas à cette suggestion, signifiant par là, non pas que ce désir était coupable, mais qu’il était désordonné. Le monde, en effet, ne pouvait être sauvé que par la mort du Christ ; et par l’exemple du Seigneur, la foi de ceux qui croient doit être telle assurément qu’ils n’aient aucun doute sur la réalité des promesses de bonheur qui leur ont été faites ; mais il faut que nous comprenions aussi qu’au milieu des épreuves de la vie présente, nous devons solliciter la grâce de les supporter avec constance, avant de réclamer la gloire.

Homélie du Samedi des Quatre-Temps de Carême, sur l’Évangile de la Transfiguration.

Graduel parisien – Angelis suis – Ier dimanche de Carême – Messes propres de Paris 1925

Source : Messes propres du diocèse de Paris approuvées par Sa Sainteté le Pape Pie XI & publiées par ordre de Son Eminence le Cardinal Dubois, archevêque de Paris (1925).

Rit parisien – Antienne de Magnificat Ecce nunc tempus acceptabile – Ières vêpres du Ier dimanche de Carême

Ant. Voici maintenant le temps favorable ; voici maintenant le jour du salut. En ces jours donc, agissons comme des ministres de Dieu, dans les veilles, dans les jeûnes, & par une charité sincère. (2 Corinthiens, vi, 2 ;4-6)

Source : Antiphonaire de Notre-Dame de Paris (c. 1300) – F-Pn lat. 15181 – Cantus ID: 0002532. (Intonation, cf. Martin Sonnet, Directorium chori Parisiensi, 1656).

Cette magnifique antienne de Magnificat est tirée de l’épître chantée à la messe de ce premier dimanche de Carême. Elle inaugure parfaitement l’office quadragésimal. Paris la place aux premières vêpres, alors que le Bréviaire romain la place aux secondes vêpres de ce dimanche. Le chant parisien comporte ici un triton sur la finale de Exhibeamus nos, qui pourrait nous paraître bien surprenant. Peut-être faut-il voir là la permanence de certains archaïsmes musicaux, qui n’étaient pas rares dans les pièces anciennes du VIIème ton s’appuyant sur fa, comme c’est aussi le cas ici dans cette antienne du VIIIème ton pour la relance suivante Sicut Dei ministros. Notez du reste la belle terminaison en fa de cette psalmodie du VIIIème mode. Ce n’est que postérieurement aux travaux de Guy d’Arezzo que la chasse aux tritons a été ouverte visant à leur élimination progressive du répertoire ecclésiastique.

Rit parisien – Verset Angelis suis mandavit de te – vêpres de Carême

V/. Dieu a donné ordre pour toi à ses Anges. R/. Pour qu’ils te gardent en toutes tes voies.

Source : cf. Martin Sonnet, Directorium chori Parisiensi, 1656 – Cantus ID: 0007945. Cf. Antiphonaire de Notre-Dame de Paris (c. 1300) – F-Pn lat. 15181

Ce verset est l’une des rares concordances entre l’usage de Paris & le bréviaire romain pour le temps du Carême. Le ton employé ici est décrit par Martin Sonnet. Les deux chantres devaient sans doute faire trois tierces / périélèses successives pendant le chant de leur verset.

Rit parisien – Hymne Jam ter quaternis trahitur – vêpres de Carême

Ton des vêpres dominicales.

Source : Antiphonaire de Notre-Dame de Paris (c. 1300) – F-Pn lat. 15181 – Cantus ID: 004550. (Intonation & Amen final, cf. Martin Sonnet, Directorium chori Parisiensi, 1656).

Comme dans l’office romain, les premières vêpres du premier dimanche de Carême marquent un changement radical dans l’organisation de l’office parisien : entre autres, on quitte les hymnes ordinaires pour prendre à partir de ce moment les hymnes de Carême. C’est là un vieux souvenir de l’époque antérieure à saint Grégoire le Grand, où le Carême commençait à partir de ce dimanche. Le répertoire parisien diffère ici du romain, qui utilise pour les vêpres de Carême l’hymne Audi benigne Conditor, attribuée à saint Grégoire le Grand. L’office parisien attribue cette hymne aux laudes et emploie pour vêpres l’hymne « Jam ter quaternis trahitur ». Cette hymne a été peu étudiée car elle est relativement peu présente dans les usages médiévaux : on la rencontre à Cambrais pour les complies du temps de la Passion, pour les vêpres de Carême dans l’usage de Worcester, d’Evreux, d’Utrecht et d’Esztergom. L’usage de Paris en connaît deux tons : l’un, celui-ci, pour les Ières & IIdes vêpres du dimanche (magnifique mélodie du IVème ton) et l’autre, plus simple pour les féries, du VIIIème ton.

Rit parisien – Répons Adjutor meus esto Deus – Ières vêpres du Ier dimanche de Carême

R/. Sois mon aide, Dieu, ne m’abandonne pas. V/. Et ne me méprises pas, Dieu de mon salut.

Source : Antiphonaire de Notre-Dame de Paris (c. 1300) – F-Pn lat. 15181 – Cantus ID: 006037, 0006037a & 9009000.

Aux premières vêpres des dimanches & fêtes, dans l’ancien usage de Paris, le chant du capitule est suivi du chant d’un répons, ce qui marque la solennité de cet office. Cet usage s’observe assez communément dans d’autres rits diocésains ou religieux : en général, on anticipe le chant d’un répons prolixe de matines aux premières vêpres. Toutefois, et c’est le cas ici, Paris a souvent conservé un répertoire de répons brefs propres aux vêpres, dont les mélodies originales, de saveur antique, avaient été à juste titre hautement louées par l’Abbé Lebœuf au XVIIIème siècle dans son Traité historique et pratique sur le chant ecclésiastique. A Paris, le même répons est également chanté aux secondes vêpres de ce dimanche, ainsi qu’aux féries qui suivent.

Rit parisien – Antienne Quis scit si convertatur – Ières vêpres du Ier dimanche de Carême

Ant. Qui sait si Dieu ne se retournera point vers nous pour nous pardonner et ignorer nos fautes, et nous laisser sa bénédiction ? (cf. Jonas iii, 9)

Source : Antiphonaire de Notre-Dame de Paris (c. 1300) – F-Pn lat. 15181 – Cantus ID: 0004550
(cf. aussi Martin Sonnet, Directorium chori Parisiensi, 1656).

Dans l’usage de Paris, les offices de Carême possèdent des antiennes propres, déjà attestées dans les plus anciennes versions de l’Antiphonaire de saint Grégoire (elles sont ainsi présentes, par exemple, dans l’Antiphonaire de Compiègne – dit de Charles le Chauve, daté des environs de l’an 877). Ces antiennes, romaines à l’origine, ont été perdues par l’office romain lui-même lors de la constitution des « bréviaires » à partir du XIème siècle : il s’agissait alors de pouvoir faire tenir tout l’office divin en un seul livre, et cette gageure n’a pu se faire qu’en sacrifiant de larges parts de l’ancien office choral, en réduisant en particulier le nombre d’antiennes et d’hymnes, ainsi que la taille des leçons de matines. Rome en particulier a perdu les anciens offices de Carême, pendant lequel se dit l’office férial du restant de l’année, avec juste des antiennes propres pour le Benedictus & le Magnificat. Paris a conservé plus longtemps l’ancien répertoire de Carême, avec une antienne propre pour les 5 psaumes des vêpres.

Anonyme – Emendemus in melius

Auteur anonyme français (1529).
Emendemus in melius – Répons du mercredi des Cendres.
4 voix (STTB).
4 pages.

La musique française du début du XVIème siècle, et plus largement, de la Renaissance, demeure pour de larges parts bien méconnue, alors que pour cette même période règnent sur les répertoires des chœurs ecclésiastiques les géants que sont Palestrina et Victoria.

Voici néanmoins une très intéressante pièce anonyme de 1529 (Palestrina n’avait alors que 3 ans 😉 ) qui présente une belle musique en contrepoint du répons du mercredi des Cendres. Il a été publié chez Attaignant à Paris en 1529.

Ce répons, le premier du second nocturne du premier dimanche de Carême dans l’office traditionnel, est également employé lors de la distribution des Cendres le mercredi qui précède, où il figure en troisième position des pièces chantées, après les antiennes Immutemur habitu et Inter vestibulum & altare.

Noter que cette pièce sonnera mieux pour voix égales (haute contre / haute taille / basse taille / basse). Néanmoins, en cas d’exécution par un chœur mixte, la première voix pourrait être chantée par toutes les voix féminines, pour peu que le chœur possède suffisamment de voix masculines.

La réclame du répons se fait à la dernière page sur * Attende Domine. Cette réclame peut être repris après le chant par un chantre du verset Adjuva nos Deus et du Gloria Patri (attaquer chacun des deux versets sur le sol naturel). Comme cela est courant dans les compositions anciennes, la polyphonie est conçue dans la même modalité que le plain-chant originel de la pièce, ce qui fait que les versets peuvent s’enchaîner sans hiatus.

Voici le texte de ce répons, ainsi qu’une traduction :

R/. Emendémus * in mélius quæ ignoránter peccávimus : ne súbito præoccupáti die mortis quærámus spátium pœniténtiæ, et inveníre non possímus. * Atténde, Dómine, et miserére : quia peccávimus tibi. Amendons par une vie meilleure les fautes que par irréflexion nous avons commises, de peur que, saisis à l’improviste par le jour de la mort, nous ne cherchions le temps de faire pénitence sans pouvoir le trouver. * Ecoute, Seigneur, et aie pitié, car nous avons péché contre toi.
V/. Adjuva nos, Deus salutáris noster : et propter honórem nóminis tui, Dómine, líbera nos. V/. Secoure-nous, Dieu de notre salut, et pour l’honneur de ton nom, Seigneur, délivre-nous.
* Atténde, Dómine, et miserére : quia peccávimus tibi. * Ecoute, Seigneur, et aie pitié, car nous avons péché contre toi.
V/. Glória Patri, et Fílio, et Spirítui Sancto. V/. Gloire au Père, et au Fils, et au Saint-Esprit.
* Atténde, Dómine, et miserére : quia peccávimus tibi. * Ecoute, Seigneur, et aie pitié, car nous avons péché contre toi.

Les premières mesures de cette partition :

La partie de superius dans l’édition originale de Pierre Attaignant de 1529 :

Emendemus in melius - Partie de Superius

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La réforme de la Semaine Sainte de 1955 – 1ère partie – Le dimanche des Rameaux

Article précédent : Présentation générale de la Semaine Sainte de 1955.

Première partie – La bénédictions des rameaux

Synopsis de la cérémonie dans le missel de saint Pie V

Dans l’édition d’avant 1955 du Missel Romain, la bénédiction des rameaux se déroule dans un rite très particulier, parallèle au rite même de la messe, dans lequel la bénédiction des rameaux tient la place du canon et de la consécration. Les palmes sont posées sur l’autel majeur, les ornements sont violets, le prêtre est en chape, le diacres et le sous-diacres usent non pas de dalmatique & tunique, mais – comme pendant tout le Carême – de chasubles pliées & de l’étole large.

Distribution pontificale des palmes. Notez les chasubles pliées du diacre & du sous-diacre.

Après l’aspersion dominicale ordinaire, qui n’est pas omise, la cérémonie s’ouvre par une antienne qui tient lieu d’introït (Hosanna filio David), le célébrant chante une oraison qui tient lieu de collecte, puis vient une lecture du livre de l’Exode qui tient lieu d’épître, suivi du chant d’un répons qui tient lieu de graduel (le chœur peut chanter au choix soit le répons Collegerunt Pontifices & Pharisæi, soit le répons In monte Oliveti. Puis vient l’évangile des rameaux (Matthieu au chapitre 21). Une oraison qui tient lieu d’offertoire ou de secrète, la conclusion de cette oraison s’enchaîne avec une préface à la fin de laquelle est chanté le Sanctus. Suit alors une sorte de « canon » composé de 5 prières. A leur suite, le célébrant asperge 3 fois les palmes sur l’autel et les encense 3 fois (suivant l’ordre habituel qu’on retrouve dans d’autres cérémonies : imposition de l’encens – aspersion – encensement, en récitant l’Asperges me jusqu’au psaume exclusivement). Le célébrant chante ensuite une 6ème oraison puis distribue les rameaux au clergé présent puis au peuple, tandis que le chœur chante les 2 antiennes Pueri Hebræorum (qui correspondent à une antienne de communion), les répétant tant que la distribution des rameaux n’est pas terminée. Une fois la distribution achevée, le célébrant chante une 7ème oraison, qui correspond à une postcommunion. Le diacre donne l’ordre de démarrer la procession par le Procedamus in pace. Tout ce rite de bénédiction, on la vu, établi une analogie porteuse de sens entre la bénédiction des rameaux et la consécration des saintes espèces : plus qu’une simple bénédiction d’un objet, les palmes reçoivent une véritable consécration par cette cérémonie effectuée sur le maître-autel, au cours d’un « canon consécratoire » de 7 oraisons avec préface. Notons qu’on retrouve aussi dans le rit romain traditionnel des préfaces consécratoires pour les principales bénédictions réellement importantes : saint chrême, cierge pascal, eau baptismale, ordination sacerdotale, eau bénie à la vigile de l’Epiphanie, et bien sûr consécration des saintes espèces à la messe. Le chant de la préface est la manière qu’utilise le rit romain depuis la plus haute antiquité pour rendre grâce au Père par le Fils d’une façon particulièrement solennelle.

Les liturgistes du XXème siècle ont souvent assimilé un peu rapidement cette bénédiction des rameaux au concept médiéval de Missa sicca, de « messe sèche », catégorie mentale pratique et utile peut-être pour comprendre la cérémonie, mais quelque peu abusive à mon avis : la messe sèche désignait précisément le texte complet d’une messe du missel dite à but votif de façon privée dans laquelle il n’y avait pas de consécration ni d’offertoire.


Le dimanche des Rameaux à la cathédrale de Westminster (Londres) circa 1914-1919 avec S.E. le cardinal Bourne. Notez la croix de procession voilée, les chasubles pliées du sous-diacre crucifère, ainsi que du diacre & du sous-diacre.


La même cérémonie à Westminster en 1942.

Idéalement les palmes sont bénites dans une première église et la procession va ensuite d’une église à une autre. Comme à toutes les processions, le sous-diacre ouvre la procession en portant la croix, qui est recouverte d’un voile violet comme toutes les croix depuis les premières vêpres du dimanche de la Passion. On accroche un rameau bénit à cette croix voilée. Suit le clergé, puis le célébrant accompagné du diacre & du cérémoniaire. Le chant de 6 antiennes accompagne la procession. Arrivée devant les portes fermées de l’église, un dialogue s’engage entre deux chantres (entrés au préalable dans l’église et se tenant derrière les portes fermées) et la procession restée à l’extérieur : les chantres chantent le refrain du Gloria, laus & honor (l’hymne célèbre de saint Théodulfe d’Orléans (†821)), qui est répété par tous à l’extérieur. Les chantres chantent les 5 versets de l’hymne, le refrain étant repris par la procession dehors. Une fois l’hymne achevée, le sous-diacre frappe avec la hampe de la croix la porte de l’église, qui s’ouvre laissant passer la procession, pendant que l’on chante un répons, Ingrediente Domino in sanctam civitatem (ordonnance ancienne qu’on retrouve également à la procession de la Chandeleur). Le célébrant retire sa chape violette pour prendre la chasuble de la même couleur & la messe commence. Toute la cérémonie étant en violet, le changement de vêtement ne présente pas de difficultés (ainsi, les ornements de l’autel n’ont pas à être changés).

Procession des Rameaux dans Londres, à la cathédrale de Westminster, avant 1955.
Synopsis de la cérémonie dans la réforme de 1955

La réforme de 1955 abolit la structure très ancienne de la consécration des palmes au cours de cette cérémonie imitant l’ordo missæ, tout en introduisant des changements qui n’ont pas forcément simplifié la cérémonie, certains étant en contradiction avec la pratique liturgique habituelle du rit romain.

La couleur des ornements de la cérémonie de la bénédiction & de la procession des Rameaux est changée : les ornements cessent d’être violets pour devenir rouges. Pourquoi ce changement ? Dans l’esprit de la Commission pour la Réforme liturgique, la procession des Rameaux devient une procession en l’honneur du Christ-Roi : ainsi, l’hymne Gloria, laus & honor reçoit-il le titre Hymnus ad Christum Regem. Une rubrique a été ajoutée à la procession pour indiquer qu’on peut y chanter le cantique (moderne) Christus vincit (qui n’avait jamais été utilisé pour ce rite) ou tout autre hymne en l’honneur du Christ-Roi. On lit dans les archives de la commission qu’on voulait employer le rouge parce que cette couleur aurait été employée au Moyen-Age pour cette cérémonie, qu’elle permettra de distinguer la procession du reste de la liturgie de ce dimanche comme de quelque chose sui generis, et que le rouge marque mieux le caractère royal qu’on veut lui conférer car il rappelle la pourpre royale.

Les motifs évoqués pour ce changement de couleur appellent plusieurs remarques. Tout d’abord, la justification par l’histoire pour appuyer le changement de couleur s’est faite sur une idée avancée par un professeur de Théologie pastorale d’un séminaire suisse, sans qu’aucune étude n’ait été en réalité menée sur le sujet. Et pour cause, le rit romain n’a jamais employé le rouge à cette procession. Les couleurs qu’on trouve en usage au Moyen-Age et qu’on peut observer ensuite dans la variété des usages diocésains sont le violet, ou sa variante le bleu (dans beaucoup de diocèses français, le bleu était une couleur de substitution au violet), ou encore, comme à Paris, le noir. Mais jamais on ne trouve une couleur différente pour la procession & la messe qui suit. Le rit ambrosien emploie bien le rouge, mais uniquement pour la messe – pas pour la procession qui se fait en violet. Le rouge du reste est employé pour toute la Semaine Sainte ambrosienne (qui démarre la veille du dimanche des Rameaux par le Samedi in Traditione Symboli) et ce rit lui attribue la symbolique évidente du sang versé dans la Passion, et non un quelconque statut royal.

Distribution des rameaux par un évêque. Tableau de Michel Corneille l’Ancien conservé au Musées des Beaux Arts de Nantes et magnifique témoin des coutumes françaises au XVIIème siècle. Notez le bleu utilisé comme couleur de substitution au violet, la croix voilée, la mitre de pénitence blanche du pontife.

La Commission choisit le rouge pour la procession afin de symboliser le pouvoir royal. Pourtant, le rouge dans le rit romain est le signe de tout autre chose : c’est la couleur du sang versé des martyrs et celle du feu de l’Esprit-Saint, mais jamais du celle du triomphe et de la gloire (qui est le blanc ou le doré).

Il est assez piquant de faire remarquer que la pourpre impériale – couleur royale par excellence – tirait davantage sur le violet que sur le rouge (ce qui est très clair en héraldique européenne) & que bon nombre d’ornements violets en paroisse présentaient justement une nuance purpurine.

La Commission parait avoir appuyé son innovation pour l’emploi de deux couleurs sur la procession de la Chandeleur, qui, dans le rit romain traditionnel, se déroulait en violet alors que la messe qui suivait était en blanc. Notons cependant que la même Commission supprimera plus tard la distinction des couleurs à la Chandeleur et imposera le blanc pour toute cette cérémonie dans le Code des rubriques de 1960. On a beaucoup écrit sur la distinction des couleurs à la Chandeleur, l’hypothèse la plus intéressante montre qu’en fait dans les liturgies médiévales, on ne sort jamais en plein air à l’extérieur de l’église avec des vêtements clairs mais avec des vêtements sombres, pour une simple question de bon sens pratique… Signalons au passage que dans le rit byzantin, la seule distinction dans les couleurs liturgiques se fait entre couleurs claires & couleurs sombres, les unes exprimant la joie, les autres la pénitence. Dans ce rit, le rouge est une couleur claire de fête, le bleu ou le violet sont des couleurs sombres des jours de pénitence, conception qui se retrouvait au Moyen-Age en Occident.

Notons que le chœur où se déroule la bénédiction des rameaux présente, du fait de l’innovation introduite, une curieuse bigarrure de couleurs liturgiques inconnue antérieurement : le célébrant et ses ministres sont en rouge ; si on emploie un pupitre pour la bénédiction des rameaux, il reçoit un voile rouge ; cependant, la croix de l’autel sera voilée de violet, mais l’antependium de l’autel est rouge pour la bénédiction et devra être changé en violet au début de la messe ; le conopée du tabernacle doit être rouge pour la bénédiction et violet pour la messe ; dès la bénédiction des rameaux, la crédence de la messe est déjà préparée et donc un voile huméral violet la recouvre…

Le diacre & le sous-diacre doivent désormais porter des dalmatique & tunique rouges là où jadis ils portaient les chasubles pliées violettes. Il est donc devenu nécessaire désormais aux trois ministres de se changer entre la fin de la procession & le début de la messe (changement qui ralentit forcément la cérémonie). De même que les croix voilées, les chasubles pliées étaient pourtant un signe d’une très haute antiquité qu’employait le rit romain pour signifier la tristesse & le deuil qui accompagnaient aussi cette procession qui commémore le Sauveur marchant vers sa Passion et vers sa mort.

Si l’antienne d’ouverture Hosanna filio David est maintenue à sa place, la lecture du livre de l’Exode est supprimée. Pourtant, cette première lecture était importante pour une compréhension de l’ensemble de la Semaine Sainte en laquelle se rejoue le mystère de notre Rédemption, Rédemption qui avait été autrefois figuré par la délivrance du peuple Hébreu d’Egypte : Vespere scietis quod Dominus eduxerit vos de terra Ægypti : & mane videbitis gloriam Domini. Cette lecture tirée des chapitres 15 et 16 de l’Exode, montre le peuple Hébreu au désert se rebellant contre Moïse & Aaron car ils avaient faim, et l’intervention de Dieu disant qu’il allait faire tomber la manne du ciel pour les nourrir : Ecce ego pluam vobis panes de cœlo, qui a été toujours interprété par la tradition patristique comme une allusion prophétique à l’institution de l’eucharistie le Jeudi Saint. Enfin un autre parallélisme pouvait se lire dans ce texte entre d’une part le peuple qui se rebelle après sa sortie triomphale d’Egypte, et, d’autre part la foule qui réclame la crucifixion du Christ alors qu’elle avait acclamé triomphalement son entrée en Jérusalem quelques jours plus tôt.

Le répons qui tenait lieu de graduel est supprimé. Les deux textes proposés antérieurement au choix du chœur – Collegerunt Pontifices & Pharisæi ou In monte Oliveti, de vraies merveilles par ailleurs sur le plan musical – annonçaient clairement la passion du Christ. Or la volonté manifeste de la Commission pour la Réforme liturgique ici – comme dans la suppression de la prophétie de l’Exode – semble d’avoir été de bannir tout élément non triomphaliste de la cérémonie des rameaux et déconnecter la procession de la messe qui suit.

La réforme de 1955 exige explicitement que les palmes soient bénites non plus à l’autel majeur mais sur une petite table apportée au milieu du chœur & que la bénédiction soit faite face au peuple afin que celui-ci puisse la voir. Le célébrant et ses ministres doivent donc entrer au chœur, faire la génuflexion habituelle à l’autel & à la croix, se retourner et leur faire dos. C’est la première fois dans l’histoire du rit romain qu’est effectué ce changement de focalisation : ce n’est plus l’autel et la croix qui concentrent l’attention, l’impératif se déplace vers le peuple qui doit voir. Outre que dans beaucoup d’églises où le Très-Saint Sacrement est conservé à l’autel majeur, les ministres sacrés doivent lui tourner le dos pour la durée de toute une cérémonie, le fait de placer cette table au milieu du chœur impose de plus quelques contraintes logistiques : une fois les rameaux distribués, il faudra bien la retirer au cours de la cérémonie (mais les rubriques ne le précisent pas). Retenons qu’au nom de la participation des fidèles a été alors introduit un concept totalement nouveau dans l’utilisation de l’espace liturgique, puisque la prière cessait d’être orientée vers Dieu, mais s’orientait vers les fidèles.

Sur le total des 9 oraisons & la préface de l’ancienne liturgie, la liturgie réformée n’en conserve qu’une seule, la cinquième du « canon consécratoire », Benedic, quæsumus, Domine. La préface très ancienne, qui justement parlait magnifiquement de la royauté universelle du Christ, est étrangement supprimée. Pourtant elle proclamait l’autorité du Christ sur toute créature & tout royaume en des termes admirables, en voici du reste la partie centrale : Qui gloriaris in concilio Sanctorum tuorum. Tibi enim serviunt creaturæ tuæ : quia te solum auctorem et Deum cognoscunt ; et omnis factura tua te collaudat, et benedicunt te Sancti tui. Quia illud magnum Unigeniti tui nomen coram regibus et potestatibus hujus sæculi, libera voce confitentur.

La suppression de 8 oraisons sur 9 a été justifié par la Commission parce qu’elles « étaient un témoignage d’une érudition typique de l’époque Carolingienne », qui relevait de la vie chrétienne ordinaire mais pas d’une cérémonie en l’honneur du Christ-Roi. Dialectique bien curieuse et bien datée, comme le relève don Stefano Carusi : on comprend mal en effet comment la sanctification de la vie chrétienne ordinaire serait incompatible avec la royauté du Christ ! En effet, les bénédictions supprimées parlaient de l’usage que les fidèles pourront faire au quotidien des rameaux qu’ils reçoivent, indiquaient les bienfaits que générait ce sacramental et son pouvoir contre le démon. Tout cela est désormais oublié.

Pour la bénédiction des rameaux, les nouvelles rubriques prescrivent que le célébrant doit d’abord les asperger d’eau bénite puis imposer l’encens dans l’encensoir et les encenser, il ne doit plus réciter l’antienne Asperges me. Ce changement n’a pas d’importance particulière (encore qu’il y avait quelque avantage pratique à laisser quelque temps à l’encens pour qu’il se mettre à bien brûler), mais est symptomatique de ce que l’on rencontre à maints endroits dans la nouvelle Semaine Sainte, à savoir l’introduction de modifications mineures sans raisons apparentes, ni pratiques, ni théologiques, mais en contradiction avec ce qui se pratique le restant de l’année, ce qui ne peut qu’apporter trouble, confusion, hésitation. En effet, dans le rit romain, l’ordre naturel, le reste de l’année, est toujours : imposition de l’encens – aspersion – encensement, avec récitation de l’antienne Asperges me sans psaume (cf. bénédiction des cierges à la Chandeleurs, bénédiction des cendres, etc…).

Le moment de la bénédiction et de la distribution des rameaux est déplacé. Au lieu de suivre l’évangile, il le précède désormais. Les deux antiennes Pueri Hebræorum sont chantées avec une partie du psaume 23 et le psaume 24, avec reprise de l’antienne tous les deux versets (pratique inconnue par ailleurs dans le rit romain). Notons que les deux psaumes sont étrangement conclus par la petite doxologie Gloria Patri alors que celle-ci est supprimée à toutes les messes & à toutes les processions précédant les messes depuis le dimanche précédent, dimanche de la Passion, suppression ancienne qui – corolaire au voilement des croix et images saintes – marque d’un caractère particulier ce temps de l’année liturgique.

Dans le rit de saint Pie V, le célébrant est encensé après cet évangile, comme après n’importe quel évangile de toute messe solennelle. Dans le rit réformé de 1955, cet encensement est supprimé, contrairement à ce qui se pratique alors le restant de l’année.

La croix de procession ne doit plus être voilée. Ce point introduit une bizarrerie dans la pratique historique du rit romain, puisque le dévoilement des croix se fait le Vendredi Saint dans ce rit, puisque la croix de l’autel reste voilée de violée, puisque la croix de procession est voilée déjà le dimanche précédant, dimanche de la Passion. Le second sous-diacre, crucifère, est désormais revêtu de la tunique (et non plus de la chasuble pliée).

La procession des Rameaux est qualifiée de « solennelle », quand bien même elle serait célébrée sans diacre & sous-diacre, abus de langage symptomatique que pointe du doigt Mgr Gromier dans sa conférence.

Lors de la procession, les 3 premières antiennes de l’ancien ordo romain (Cum appropinquaret Dominus, Cum audisset populus, Ante sex dies) sont supprimées. Le nouvel ordo propose de commencer par l’ancienne 4ème antienne Occurrunt turbæ, puis la 5ème (Cum angelis & pueris), la 6ème (Turba multa), en ajoute une nouvelle (Cœperunt omnes turbæ).

Le rite très parlant aux yeux du peuple de chanter le Gloria, laus & honor devant les portes fermées de l’église & l’ouverture rituelle de celles-ci est supprimé. Du coup le Gloria, laus & honor se retrouve au beau milieu des nombreux chants de la procession, ce qui diminue radicalement sa saveur toute exceptionnelle (disons ici que l’ouverture de la prison dans laquelle était reclus saint Théodulfe d’Orléans avait été l’occasion de la composition de cette hymne, ce qui n’était pas sans rapport avec l’ouverture des portes de la ville ou des églises pour laisser entrer la procession des Rameaux). Le nouvel ordo ajoute ensuite encore trois antiennes : Omnes collaudant nomen tuum chantée avec le psaume 147 (pourquoi celle-ci reçois un psaume, mystère !), Fulgentibus palmis et la très prolixe Ave, Rex noster. Une rubrique précise enfin qu’on peut faire chanter aussi aux fidèles le Christus vincit ou tout autre chant en l’honneur du Christ-Roi. Cette rubrique n’a pas peu contribué à faire tomber en décadence un peu partout le chant des très belles antiennes processionnelles des Rameaux, qui appartiennent au trésor musical du haut Moyen-Age, remplacées souvent par des compositions vulgaires sans réelle valeur.

Le rite de l’ouverture des portes avec la croix avait une signification profonde et magnifique, qu’on retrouve dans la Semaine Sainte du rit Chaldéen dans un sublime poème de Narsaï datant du Vème siècle, dans lequel le bon larron se présente aux portes du jardin d’Eden gardées fermées par un redoutable chérubin. Le larron lui présente le bois de la vivifiante croix et le chérubin ne peut alors que lui ouvrir les portes du paradis, jadis perdu par le bois de l’arbre de vie. La même idée présidait à l’ouverture par la croix des portes de l’église le jour des rameaux au rit romain : elle symbolisait non seulement l’entrée triomphale du Christ à Jérusalem, mais encore le mystère même de notre Rédemption : par le bois de la croix, le peuple racheté pouvait enfin rentrer au ciel que symbolisait l’église fermée.

Le rit romain de saint Pie V issu des pratiques de la curie romaine avait un peu simplifié ce rite magnifique de l’ouverture des portes de l’église en la confiant au sous-diacre sans l’accompagner de paroles particulières, juste à la fin du chant du Gloria, laus. A Paris, comme dans de très nombreux diocèses, un véritable dialogue s’instaurait entre les chantres et le célébrant, à qui on demandait par 3 fois qui était ce roi de gloire qui se présentait aux portes, avec les paroles même du psaume 23. La question des chantres se faisait à chaque fois de plus en plus pressante et impérieuse, le chant montait à chaque reprise pour finir haut dans l’aigu. Voici du reste le détail de ce dialogue, au cours duquel le célébrant cognait à trois reprises avec la hampe de la croix aux portes de l’église :

Le célébrant :

Attóllite portas príncipes vestras,
& elevámini, portæ æternáles ;
& introíbit Rex glóriæ.
Elevez vos portes, ô princes,
et vous, élevez-vous, portes éternelles,
et il entrera, le Roi de gloire.

Les chantres, de l’intérieur de l’église, demandent :

R/. Quis est iste Rex glóriæ ? Qui est ce Roi de gloire ?

Le célébrant :

Dóminus fortis & potens,
Dóminus potens in prælio :
Attóllite portas príncipes vestras,
& elevámini, portæ æternáles ;
& introíbit Rex glóriæ.
C’est le Seigneur, fort et puissant,
le Seigneur, puissant au combat.
Elevez vos portes, ô princes,
et vous, élevez-vous, portes éternelles,
et il entrera, le Roi de gloire.

Les chantres :

R/. Quis est iste Rex glóriæ ? Qui est ce Roi de gloire ?

Le célébrant :

Dóminus fortis & potens,
Dóminus potens in prælio :
Attóllite portas príncipes vestras,
& elevámini, portæ æternáles ;
& introíbit Rex glóriæ.
C’est le Seigneur, fort et puissant,
le Seigneur, puissant au combat.
Elevez vos portes, ô princes,
et vous, élevez-vous, portes éternelles,
et il entrera, le Roi de gloire.

Les chantres :

R/. Quis est iste Rex glóriæ ? Qui est ce Roi de gloire ?

Le célébrant

Dóminus virtútum,
ipse est Rex glóriæ.
C’est le Seigneur des armées,
c’est lui, le Roi de gloire.

Si la Commission pour la Réforme liturgique avait fait un véritable travail historique, ce beau dialogue, qu’on retrouve un peu partout dans des diocèses dans l’ancienne Europe carolingienne, et qui historiquement appartenait aussi au rit romain avant sa simplification pour l’usage de la Curie, dialogue dans lequel la royauté du Christ est aussi clairement affirmée, n’aurait pu que l’intéresser dans la perspective qu’elle entendait réserver à cette procession. Notons par ailleurs, qu’en de très nombreux endroits et en dépit de sa suppression, ce rite solennel de l’ouverture des portes continue d’être employé dans des procession célébrées aussi bien selon le missel de 1962 que celui de 1970. Il n’est pas toujours facile, surtout en ville ou dans des pays déchristianisés, d’organiser de nos jours de vastes processions des Rameaux dans les rues, or cet élément antique du rit demeure le plus aisé à mettre en place dans bien des cas.

Le rite de l’ouverture des portes étant supprimé, la procession entre simplement dans l’église au chant du répons Ingrediente Domino in sanctam civitatem qui la clôt dans l’ancien rit (répons qu’on doit maintenant entamer au moment précis où le célébrant franchit la porte !!!). Désormais, la fin de la procession est marquée par une nouvelle oraison, qui, absolue nouveauté historique dans le rit romain, doit être chantée face au peuple. Le célébrant doit donc génuflecter devant l’autel comme d’ordinaire, puis monter à l’autel avec les ministres sacrés, se retourner aussitôt et se tenir au milieu sur la plus haute marche de l’autel face au peuple. Les rubriques n’ont pas prévu comment devait se faire dans le détail cette oraison (qui tient le missel pour le célébrant ? normalement ici cela devrait être le diacre et non un acolyte comme semblent le prévoir les rubriques). L’oraison terminée, le célébrant & ses ministres doivent redescendre encore in plano pour faire la génuflexion à l’autel, déposer les vêtements rouges et prendre les vêtements violet pour la messe. 15 ans après, l’un des artisans de la réforme (C. Braga, Maxima Redemptionis Nostrae Mysteria : 50 anni dopo (1955-2005) in Ecclesia Orans, n. 23 (2006)) reconnaissait que cette nouvelle oraison n’avait pas de véritable raison d’être à cet endroit, et rompait l’unité de la célébration. Je pense au contraire que la rupture de la célébration bien marquée en deux parties distinctes a été l’un des buts recherché activement par la Commission. Pour finir sur ce point, c’est outre d’un bien curieux effet de voir se déployer autant de cérémonies pour monter à un autel, lui tourner aussitôt le dos puis redescendre.

Procession des Rameaux à Westminster Cathedral, Londres, 1919.

Seconde partie – La messe des Rameaux

Synopsis de la cérémonie dans le missel de saint Pie V

Dans le rit de saint Pie V, la messe des Rameaux ne comporte qu’une seule particularité, mais elle est d’importance, il s’agit de la façon dont la Passion selon saint Matthieu est chantée. Le rituel du chant de la Passion est en réalité effectué en deux étapes : une première partie – la Passion proprement dite – s’arrête après la mort du Christ et sa sépulture. La fin de la Passion est ensuite chantée et constitue l’évangile même de la messe.

Détaillons ce rite pour mieux le comprendre, puisqu’il va être substantiellement modifié en 1955.

La Passion est chantée par trois diacres, vêtus de l’amict, de l’aube, du cordon, du manipule et de l’étole diaconale. Ils ne sont pas les ministres de la messe et ne se vêtent de leurs insignes diaconaux que le temps de chanter la Passion. L’un des trois diacres, le chroniste, cantile le récitatif de la Passion sur un ton médian. Le second diacre, le Christ, chante les réponses de Notre Seigneur sur un ton grave. Le troisième diacre, la Synagogue, chante dans une voix élevée les réponses de tous les autres personnages (saint Pierre et les apôtres, Caïphe, Ponce Pilate, la foule, etc…). Notons au passage, que depuis au moins le XVème siècle, il est de tradition de parfois confier certaines des réponses de la Synagogue (celles qui impliquent un groupe d’intervenants) à un chœur polyphonique répondant à plusieurs voix (les réponses composées par Victoria sont les plus connues, mais il en existe de plus anciennes ; du reste, c’est à partir de cette distribution qu’est née et s’est progressivement développée l’idée musicale qui aboutira aux passions-oratorios luthériens de J. S. Bach). Cette distribution de la Passion en trois rôles est une particularité du rit romain et ne se retrouve dans aucun autre rit d’Orient ou d’Occident.

Les trois diacres entrent dans le sanctuaire vers la fin du trait, génuflectent devant l’autel et vont directement se tenir dans le lieu où l’évangile est d’ordinaire chanté (donc face au Nord liturgique). Ils ne disent ni le Munda cor meum ni ne reçoivent la bénédiction du célébrant.

Chant de la passion par trois diacres sur un ambon antique orienté au Nord

Les trois diacres chantent la Passion selon saint Matthieu presque jusqu’à la fin. Ils s’arrêtent après l’enterrement du Christ (27, 61). Ils quittent alors le sanctuaire.

La dernière partie de la Passion est alors chantée comme l’évangile de toute messe par le diacre de la messe. Après le départ des trois diacres passionnaires, le diacre, le sous-diacre & les acolytes accomplissent tous les rites qui précèdent habituellement la procession de l’évangile : le missel est placé à l’autel côté évangile, l’évangéliaire est placé sur l’autel, l’encens est imposé dans l’encensoir, le diacre dit le Munda cor meum, demande & reçoit la bénédiction du célébrant, puis la procession de l’évangile va à l’endroit où l’on chante celui-ci d’ordinaire, face au Nord liturgique. La seule différence avec la pratique ordinaire tient dans le fait que le diacre ne salue pas ici le peuple par le Dominus vobiscum habituel ni par le chant du titre, mais commence, après l’encensement ordinaire de l’évangéliaire, à chanter le récit là où les trois diacres passionnaires s’étaient interrompus. A la fin de l’évangile, comme à l’ordinaire, le célébrant reçoit et baise l’évangéliaire que lui apporte le sous-diacre puis est encensé par le diacre.

La pause entre la fin de la Passion et le début de cet évangile représente de façon dramatique l’étonnement de la création à la mort du Christ. L’évangile ensuite chanté par le diacre de la messe peut être cantilé sur les tons ordinaires de l’évangile mais le diacre peut employer aussi un ton spécial qui est un chef d’œuvre de la cantilène sacrée, caractérisé par une longue & triste vocalise de plainte au début de chaque verset. Ce ton spécial illustre magnifiquement les pleurs de l’Eglise sur la mort de son divin Maître.

Enfin, petit détail qui aura néanmoins son importance, les fidèles écoutent la Passion debout en tenant en leurs mains leurs rameaux.

Synopsis de la cérémonie dans la réforme de 1955

L’Asperges me, qui normalement précède toute messe solennelle dominicale durant l’année est désormais supprimé. De même, les prières au bas de l’autel sont supprimées, sous le prétexte qu’un autre rite a précédé la messe. Ce changement – qu’on retrouvera le Samedi Saint – sera entériné par le Code des rubriques de 1960 (préparé par la même Commission pour la Réforme liturgique comme on l’a vu en introduction) et appliqué à la Chandeleur & au Mercredi des Cendres.

Dans la réforme de 1955, le texte des Passions a été considérablement raccourci. Pour celle de saint Matthieu, chantée aux Rameaux, les 35 premiers versets ainsi que les 6 derniers versets ont été supprimés. Cette suppression a un effet extraordinaire : désormais, à aucun moment de l’année liturgique les fidèles ne peuvent entendre le récit de la dernière Cène et de l’institution de l’Eucharistie (et cela est resté tel dans le missel de 1962 !!!), ni non plus d’autres épisodes comme la préparation de la Cène, l’agonie au Jardin des Oliviers ou encore la trahison de Judas. Les 6 versets supprimés à la fin – la garde installée par Pilate devant la tombe de Jésus – n’a pas non plus de passages équivalents dans les autres évangiles.

La suppression du récit de l’institution de l’Eucharistie n’est guère compréhensible, d’autant que les archives de la Commission précisent qu’on ne touchera pas à la Passion en raison de son antiquité. Il semble bien que le seul motif n’ait finalement été que de gagner du temps en raccourcissant en ce jour la parole de Dieu de 41 versets, nonobstant les évènements fondamentaux qui y sont rapportés. Sur le plan théologique, il s’agit d’une vraie catastrophe symbolique :

Le rite particulier au chant de la Passion puis à celui de l’évangile de la messe a été presque entièrement éliminé. Les trois diacres sont conservés, mais les cérémonies profondément remaniées sans qu’une logique claire ne se dégage. Les trois diacres arrivent ensemble devant l’autel accompagnés de deux acolytes sans chandeliers où ils disent à voix basse, à genoux & inclinés le Munda cor meum, puis vont demander – à haute voix et non à voix basse – au célébrant sa bénédiction, lequel les bénit – nouveauté dans le rit romain – en disant à voix haute, en utilisant le Dominus sit in corde mis pour la première fois au pluriel. Les diacres vont ensuite faire la génuflexion devant l’autel, puis vont à leurs pupitres et commencent sans encenser. La dernière partie de la passion – qui revenait autrefois au diacre de la messe et servait d’évangile à celle-ci, recevant les cérémonies ordinaire de l’évangile – est purement supprimée, le magnifique ton spécial en guise de lamentation funèbre n’est donc plus entendu.

A chaque fois que les rubriques de 1955 mentionnent la Passion, elles précisent que celle-ci est chantée ou lue. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire du rit romain, on introduit la faculté de dire quelque chose au lieu de le chanter, même dans le contexte d’une messe pontificale ou d’une messe solennelle, ce qui autorise un mixage qui était jusqu’alors impossible dans le rit romain : dans une messe chantée, tout ce qui devait être chanté devait l’être, sinon le célébrant disait une messe basse.

De tous temps, dans les petites églises ne disposant pas du personnel nécessaire, la coutume existait, qu’à défaut d’un clergé suffisant, les ministres de la messe pouvait assurer les fonctions des 3 diacres passionnaires, mais l’usage ne devait pas être considéré comme une pratique idéale ou normative. Désormais, la pratique est codifiée par les rubriques de la Semaine Sainte de 1955, qui précisent que lorsqu’il n’y a que deux diacres, la partie du Christ est remplie par le célébrant (quand bien même celui-ci aurait une voix de ténor & non de basse !) qui lui demeure à l’autel, au côté de l’évangile, sans quitter la chasuble, alors que les deux autres diacres chantent sur des pupitres in plano.

Les nouvelles rubriques oublient de préciser comment doivent être habillés les diacres pour chanter la Passion. Dans l’ancienne liturgie, ils étaient tous trois en aubes, amicts, cordons, manipules & étoles diaconales. Du fait que les dalmatiques sont désormais en usage dans la nouvelle Semaine Sainte, certains auteurs ont pensé qu’ils pouvaient être tous trois parés pour cette fonction.

Par ailleurs, les nouvelles rubriques interdisent aux fidèles de tenir leurs palmes à la main, contrairement à la pratique ancienne. On voit là une fois de plus la volonté claire & rationalisante de différencier d’un côté une procession triomphaliste au Christ-Roi et de l’autre une messe pénitentielle de la Passion, là où, à l’instar des Pères de l’Eglise et des autres rits d’Orient & d’Occident, la liturgie romaine ancienne mélangeait habilement les deux aspects du mystère célébré en ce jour. Du reste, on observe dans l’office divin du jour la même imbrication des deux thèmes. Dans l’ancien usage de Paris, remontant au haut Moyen-Age, on constatait une semblable imbrication, y compris même au cours de la procession des Rameaux : on y entremêlait des antiennes et des répons parlant tantôt de l’entrée du Christ à Jérusalem, tantôt de sa passion.

Dans le même ordre d’idée, afin sans doute de montrer qu’on juxtaposait désormais deux cérémonies qui se retrouvaient déconnectées, le nom de ce jour liturgique change dans les nouveaux livres de 1955 : de dimanche des Rameaux, il devient dimanche des Rameaux & second dimanche de la Passion.

Notons enfin quelques modifications mineures apportées à la messe.

Nous l’avons dit pour la bénédiction des palmes, le diacre et le sous-diacre usent pour la messe des Rameaux des dalmatique & tunique – vêtements de joie pour le rit romain – et non plus des vêtements propres aux temps de pénitence : chasubles pliées et, pour le diacre, étole large. La vénérable antiquité de cet usage complètement aboli ultérieurement nécessitera à lui seul l’écriture d’un article spécial sur ce blog qui paraîtra après cette série sur la Semaine Sainte. Notons qu’en 1955, l’usage des chasubles pliées restait obligatoire pour tous les autres jours du Carême, mais se voyait étrangement supprimé au cours de la Semaine Sainte réformée.

Autre modification d’apparence mineure pourtant appelée à des développements subséquents : les nouvelles rubriques suppriment partiellement le système des doublures pour la Semaine Sainte (nouvelle incohérence puisque celles-ci ne sont pas supprimées le restant de l’année, et ce encore en 1962) : le célébrant ne doit désormais plus lire à voix basse les lectures qui sont chantées par un diacre, un sous-diacre ou un lecteur ; en revanche, la rubrique ne supprime pas la doublure des parties chantées par le chœur (introït, Kyrie, Gloria, graduel, trait, Credo, offertoire & communion).

De même, pendant toute la Semaine Sainte, la rubrique précise que tout l’Orate fratres doit être dit à voix haute par le célébrant, alors que le restant de l’année, il continue à ne dire, comme antérieurement, que les deux seuls mots Orate fratres à haute voix, le reste étant poursuivi à voix basse.

Enfin, la rubrique supprime le dernier évangile de la messe, sans que cette suppression soit motivée. Là encore, nous voyons l’introduction d’une dérogation inhabituelle par rapport au restant de l’année, appelée, elle aussi a des développements ultérieurs…

Quelques premières conclusions

La solennité qui entourait la bénédiction des rameaux est sérieusement diminuée : une seule oraison remplace toute une bénédiction consécratoire qui se déroulait au maître-autel même, avec préface, Sanctus et bénédictions sous forme de « canon consécratoire ». Le plan de cette cérémonie qui se calquait sur celui de la messe (introït, épître, graduel, évangile, offertoire, préface, Sanctus, canon, distribution (non des saintes espèces mais des rameaux bénits) avec antienne de communion et envoi final) est remplacé par une structure dans laquelle les éléments sont juxtaposés sans qu’une logique d’ensemble puisse être découverte (chant d’entrée, une seule simple oraison de bénédiction, distribution, évangile).

La distinction des couleurs et la suppression de tout ce qui n’était pas triomphaliste dans la cérémonie des rameaux a généré l’impression de deux offices juxtaposés sans véritable lien ni rapports entre eux, alors qu’une harmonieuse fluidité d’ensemble parait d’avantage régir la cérémonie dans le rit de saint Pie V.

La rédaction des rubriques donne déjà une impression brouillonne, apportant de menues modifications qui étaient sans nécessité véritable, et surtout sans harmonie avec la logique habituelle du rit romain et la pratique ordinaire le restant de l’année. On verra cette impression corroborée par ce qui suivra dans les autres jours de la Semaine Sainte réformée.

*
Voici pour conclure quelques passages de Mgr Gromier sur la réforme des Rameaux et sur quelques autres points que nous avons évoqué ci-dessus, dans le style croustillant qui était le sien. Au delà du style, la portée de l’argumentation fait toujours mouche, il est vrai que le vieux cérémoniaire papal avait du métier…

« Sa terminologie mérite attention ; car un apologiste, patenté pour le reste, nous maintient ici dans l’obscurité. Jusqu’à présent on connaissait le dimanche de la Passion, le dimanche des Rameaux, les lundi, mardi et mercredi de la Semaine Sainte, le Jeudi Saint, in Coena Domini en latin, le Vendredi Saint, in Parasceve en latin et le Samedi Saint. Puisqu’on veut amplifier la solennité de la procession des Rameaux, pourquoi mettre ce dimanche en dépendance de la Passion ; et ne pas lui laisser son vieux nom de dimanche des Rameaux, que tout le monde comprend et qui ne trompe personne ? »

« Pour qualifier la procession des Rameaux, la fonction du vendredi saint et la veillée pascale, les pastoraux emploient l’adjectif solennel, tandis qu’ils s’en privent pour tout le reste. Or la solennité des fonctions liturgiques n’est pas une décoration facultative ; elle tient à la nature de la fonction ; elle résulte de tous ses éléments constitutifs, non seulement de quelques uns. Tous les manuels expliquent quelles sont les fonctions solennelles et les non-solennelles. En dehors de là une soit disant solennité n’est qu’un appât amplificatif, pour faire impression et mieux frapper au but. Il faut savoir que, par habitude assez récente, on fait un usage prodigieux du mot solennel, même pour des actes nécessairement solennels, inséparables de solennité. On se paye de mots en croyant mettre plus de solennité dans la procession des Rameaux que dans celle de la Chandeleur, plus de solennité dans la procession du jeudi saint que dans celle du vendredi (abolie comme nous verrons). Toujours sur la même pente, nous apprenons que la Passion du vendredi saint est chantée solennellement comme si elle pouvait l’être d’autre façon. »

« Pendant toute la semaine sainte, tous les textes chantés par le diacre, le sous-diacre et les chantres sont omis par le célébrant, qui n’a pas à les lire. Peu importe comment chantent les officiants (souvent mal), s’ils se font entendre et comprendre, si les haut-parleurs sont intelligibles. On doit écouter. Voilà une victoire ! On s’en délecte comme d’un retour à l’antiquité, d’un gage pour le futur, d’un avant goût des réformes à venir. Si cela peut intéresser les fidèles habitués à se servir d’un livre, qui, le nez dans leur paroissien, s’isolent de la communauté, sic ! On distingue la lecture seulement oculaire et la lecture labiale. Lire des lèvres ce qu’un autre chante ne se soutient pas. Mais la lecture oculaire peut se soutenir ; elle a un âge respectable ; elle a commencé par nécessité, continuée par utilité, abouti en marque de dignité ; elle fait partie de l’assistance pontificale du Pape et de l’Evêque. »

« Défense de tenir les palmes pendant le chant de la Passion. Au total, elles prétendent créer deux obligations pour deux nouveautés ; elles abolissent une pratique ancienne, qui trouve son explication dans saint Augustin (homélie à Matines avant les Rameaux) : « les rameaux de palmier sont des louanges signifiant la victoire, car le Seigneur était sur le point de vaincre la mort en mourant, et de triompher du diable par le trophée de sa croix. »

« Les pastoraux appellent le Christ Roi en renfort de leur solennelle procession des Rameaux ; comme si on les attendait pour perfectionner une situation à laquelle l’auteur du Gloria laus et honor a pourvu suffisamment, mais pas à leur manière. Certaines retouches à la tradition, qu’on invoque tant par ailleurs sont aussi mesquines qu’audacieuses. »

« L’aspersion de l’eau bénite est un rite pascal devenu dominical. Le Dimanche des Rameaux n’est pas moins dominical que les autres. Quand la Chandeleur arrive un Dimanche elle n’empêche pas l’aspersion. Celle-ci n’a jamais consisté à jeter de l’eau sur une table placée quelque part et portant rameaux et autres objets. Elle consiste à asperger l’autel , le célébrant, le clergé, l’église et les fidèles. Exception faite pour l’évêque, et sauf impossibilité, le lieu propre des bénédictions, comme de la consécration, est l’autel, ou encore son voisinage, comme par exemple la crédence. »

« Pendant des siècles la consécration des huiles se faisait à l’autel, avant de se faire sur une table comme aujourd’hui, et non in conspectu populi. Qu’est-ce que les pastoraux ont ici à montrer au peuple, eux qui de pléthorique qu’elle était, ont rendu squelettique la bénédictions des rameaux ? Une oraison, un signe de croix, un jet d’eau bénite et un encensement ; spectacle peu attrayant. Eux qui suppriment l’aspersion dominicale, véritable méfait liturgique, admettent volontiers que le célébrant parcours l’église pour asperger les rameaux tenus par les fidèles, puis refasse le même chemin pour les encenser. »

« Un pastoral professeur de séminaire suisse, proclame un jour que le rouge est la couleur du triomphe. On devait lui répondre : vous vous trompez beaucoup, tant que le blanc sera la couleur de Pâques, de l’Ascension, de la Fête-Dieu. Mais non aussitôt dit aussitôt fait ; la couleur pour les rameaux sera le rouge, le violet restant pour la messe. Tout le monde ne pense pas comme le professeur. Le rit romain employait le violet depuis qu’il s’en sert. Le rit parisien et celui de maints diocèses, employait le noir jusqu’au milieu du XIX siècle. Quelques rits employaient le rouge pour les rameaux et la messe. Les uns insistaient sur le deuil les autres sur le sacrifice sanglant. Mais chacun gardait la même couleur : personne n’eût jamais l’idée d’en changer. Car tout l’office du dimanche des rameaux est un mélange de pièces triomphales et passionnelles. Depuis matines jusqu’à vêpres incluses, y compris la messe, on trouve que le nombres de pièces passionnelles surpasse de peu celui des pièces triomphales. Quand deux choses sont ainsi mélangées, aucune séparation ne s’impose. Le professeur suisse a cru s’illustrer en imitant le raisonnable changement de couleur qui se fait à la chandeleur ; mais son pastiche n’est qu’une chétive succursale de la moderne fête du Christ Roi. »

« La distribution des rameaux, lisons-nous, se fait suivant la coutume. N’en déplaise aux pastoraux, avant la coutume, il y des règles à observer. Comme le célébrant, s’il n’est pas l’unique prêtre, reçoit les cendres et son cierge des mains du plus digne du clergé, ainsi doit-il recevoir son rameau. S’il ne le reçoit pas, il sera sans rameau à la procession. Là-dessus de graves rubricistes se sont demandés si les pastoraux voulait que le célébrant ne portât pas de rameaux à la procession, parce qu’il aurait représenté le Christ qui n’en portait pas. L’hypothèse, en tout logique, conduisait à faire monter le célébrant sur une ânesse. Heureusement la pastorale s’est reprise en consentant au rameau oublié. »

« Elle, qui réduit à sa plus simple expression la bénédiction des rameaux, ne s’est pas privé d’en allonger la distribution, attendu la surabondance des chants destinés à cette action. Tandis que la longueur de la bénédiction paraissait énorme, cette pléthore ajoutée est censée pouvoir ne pas suffire au besoin. »

« Le porteur normal de la croix de procession est le sous diacre, toutes les fois que le célébrant n’a pas besoin de lui, en portant le Saint Sacrement, ou pour les fonts baptismaux. Un sous-diacre supplémentaire en qualité de porte croix n’a de raison que si le sous-diacre est empêché comme ci-dessus. »

« Pendant deux semaines, la croix de l’autel reste voilée ; bien que voilée on l’encense, on la révère par génuflexion ou inclination profonde. Il est défendu de la dévoiler sous aucun prétexte. Au contraire la croix de procession, succédanée de la croix d’autel, se porte dévoilée à la procession ; au départ et au retour de celle-ci on voit deux croix, l’une voilée, l’autre dévoilée. Que peut-on y comprendre ? »

« Le désordre augmente au retour de la procession. Aller au devant d’un grand personnage, l’accompagner aux portes de la ville qui sont fermées, s’y arrêter pour le complimenter et l’acclamer, enfin ouvrir pompeusement les portes en son honneur, voilà qui a toujours été un des plus grands hommages possibles ; mais il ne convient pas au génie créateur des pastoraux. »

« On ne peut qualifier que de vandalisme le fait d’arracher le Gloria laus et honor de sa place à la porte de l’église, pour le mêler à tout le bagage musical processionnel presque triplé de longueur, car lésinerie et gaspillage du temps vont de pair. Donc point d’arrêt devant la porte, fermée puis ouverte ; la croix de procession dévoilée pour la magnifier, on la galvaude en lui refusant la vertu de faire ouvrir la porte. Tout cela en dépit du cérémonial ancien et moderne et puis avec quel profit ? Les rubriques pastorales affectionnent l’expression : rien n’empêche que, nihil impedit quominus. Ici elles s’en servent pour lâcher la bride aux fidèles qui pourront chanter l’hymne Christus vincit, ou autre chant en l’honneur du Christ Roi. Tolérance qui aura naturellement ses suites ; les fidèles dament le pion du clergé, ils ont le choix des chants et de langue ; s’ils chantent au Christ Roi, ils aimeront à chanter à sa mère qui est reine. Autant de désirs, de souhaits éminemment pastoraux. »

« La rubrique romaine disait : quand la procession entre dans l’église, on chante Ingrediente Domino, la rubrique pastorale dit : quand la procession entre dans l’église, au moment où le célébrant franchit la porte, on chante Ingrediente Domino. On ne fait nul cas de la porte au retour de la procession ; maintenant on guette le passage de la porte par le célébrant qui semble identifié avec le Christ entrant à Jérusalem. »

« Entre la procession et la messe on nous enrichit d’une oraison finale et récapitulative, avec des modalités défectueuses ; le célébrant n’a pas besoin de monter à l’autel, surtout en lui tournant le dos, exprès pour chanter une oraison et redescendre aussitôt. A-t-on jamais vu cela après les processions des rogations ? Enfin dans le cas présent, tenir le livre devant le célébrant appartient au diacre et sous-diacre, non à un clerc. »

« Autrefois on appelait Passion le chant évangélique de la Passion, et évangile la fin de la Passion chantée à la manière de l’Evangile. Aujourd’hui les deux parties réunies s’appellent histoire de la Passion, ou encore Evangile de la Passion et de la mort. Un tel progrès pastoral en vaut la peine ! Les chasubles pliées sont une des caractéristiques les plus anciennes du rite romain ; elles remontent au temps où tout le clergé portait la chasuble, et furent conservées […] pour la plus austère pénitence. Leur abandon fait mentir les peintures des catacombes : c’est une perte immense, un outrage à l’histoire et, à […] tors, dit-on, on aurait donné cette explication proportionnée au méfait : on ne trouve pas facilement des chasubles pliées. Or c’est juste le contraire : on trouve partout des chasubles violettes, qui peuvent se plier, tandis que les dalmatiques violettes sont beaucoup moins répandues. En outre on a toujours la ressource de servir en aube. »

« Les pastoraux aiment retrancher quelque chose au début ou à la fin de la messe. Leurs coupures outre le peu d’instants qu’elles font gagner, sont plutôt insignifiantes, mais surtout elles leur servent de tremplin pour de nouveaux bonds sur leur voie réformatrice. Ainsi donc ni le psaume Judica me, ni confession avant la messe des Rameaux et du samedi saint, parce que précédée d’une autre cérémonie ; mais on voudra autant pour la messe de la Chandeleur, des Cendres, une messe de mariage, de funérailles, une messe précédée de communion. Du début passons à la fin. Aux Rameaux, aux Jeudi et Samedi saints, l’indésirable dernier Evangile est omis ; parfait, mais en vertu de quel principe ? Au Jeudi Saint la bénédiction est omise, parce que la cérémonie n’est pas achevée ; on voudra faire autant pour la Fête Dieu, et chaque messe suivie d’une procession du Saint Sacrement. »

« Lorsque s’introduit l’usage de faire chanter la Passion dialoguée par trois diacres supplémentaires, plutôt en forme de leçon qu’en forme d’Evangile, on réservera la fin de la Passion pour être chantée, sous forme d’Evangile, par le diacre du célébrant, afin de ne pas tomber dans l’absurdité du diacre qui ne chante pas l’Evangile. Les trois diacres commençaient et terminaient la Passion sans cérémonies, comme aux leçons ; le seul diacre au contraire faisait les cérémonies habituelles de l’Evangile. Cela tenait debout, venait de la chapelle papale. Ainsi le diacre est évincé par les trois de la Passion, laquelle ne fait plus qu’un avec l’Evangile ; le Munda cor meum et la bénédiction d’avant l’Evangile passent avant la Passion ; encensement du livre, baiser du livre, encensement du célébrant disparaissent. Ces trois gestes succombent à la mentalité pastorale ; car pour elle il n’y a pas d’Evangile, il y a seulement une histoire, histoire de la Passion ; or à défaut d’Evangile, il n’y a pas d’évangéliaire ; par conséquent on n’encense pas le livre d’histoire, on ne le fait pas baiser, on n’encense pas celui qui ne l’a pas baisé. »

« Continuons à glaner. Les livres de la passion-évangile viennent comme ils peuvent ; on n’en parlera que le vendredi saint. Les pastoraux ignorent comment se porte l’évangéliaire ; pourquoi il doit y avoir trois acolytes d’accompagnement, au lieu de deux ; que le diacre agenouillé pour dire le Munda cor meum n’a pas à s’incliner ; ils nous répètent à satiété que la passion-évangile est chantée ou lue. Du reste toutes leurs rubriques sont rédigées de manière à faire croire que, à volonté, on peut lire dans un office chanté ou chanter dans un office lu, on peut choisir ce qu’on veut chanter et laisser ce qu’on ne veut pas, on peut faire des offices à moitié chantés, à moitié lus, on peut amalgamer chant et lecture. Tel est un des fléaux redoutables en ce moment, avec celui de la langue vulgaire. Il n’est pas très nouveau et reçut même un appui par les décisions prise ces dernières années, que dans les ordinations chantées, l’évêque ordinant interrompe le chant des préfaces pour dire sans chanter les paroles essentielles ; car, paraît-il, le chant nuit à l’attention requise. »

« La Passion selon les quatre évangélistes englobait l’institution de l’Eucharistie, tant parce qu’elle y sert d’introduction, tant parce qu’elle ne peut trouver sa meilleure place que dans la messe. Les pastoraux pressés quand ils veulent, pensent autrement, ils expulsent l’institution de l’Eucharistie. Celle-ci par conséquent, est toute l’année exclue de la liturgie dans l’Eglise romaine, sans doute pour la meilleure instruction des fidèles. »

*
Plan

Présentation générale
1ère partie – Le dimanche des Rameaux
2nde partie – Les Lundi Saint, Mardi Saint & du Mercredi Saint
3ème partie – L’office des Ténèbres
4ème partie – Les autres heures de l’office divin durant le Triduum
5ème partie – La messe du Jeudi Saint & le Mandatum
6ème partie – La messe des Présanctifiés le Vendredi Saint
7ème partie – La vigile pascale
8ème partie – L’office divin du jour de Pâques
9ème partie – Les horaires des offices durant la Semaine Sainte
10ème partie – Les lectures bibliques de la Semaine Sainte
11ème partie – La Vigile de la Pentecôte
12ème partie – La réforme de 1955 & la réforme post-conciliaire – Conclusions générales

Marc-Antoine Charpentier – Stabat Mater pour des religieuses (H. 15)

Marc-Antoine Charpentier (1643 † 1704), maître de la musique de Marie de Lorraine, duchesse de Guise, du Dauphin, fils de Louis XIV, des Jésuites & de la Sainte Chapelle.
Stabat Mater pour des religieuses (H. 15).
1 voix (S) & basse continue.
5 pages.

Charpentier a écrit cette pièce pour une religieuse soliste dialoguant les versets du Stabat avec le chœur des autres religieuses à l’unisson. La pièce ressemble fortement au corpus des autres œuvres destinées au couvent de Port Royal de Paris, où l’une des sœurs du compositeur était religieuse.

La prose Stabat Mater est, dans la liturgie, chantée à la messe de Notre Dame des 7 Douleurs (ou Compassion de Notre Dame) qui se célèbre le vendredi de la Passion (c’est-à-dire le vendredi qui précède le dimanche des Rameaux).

Elle peut être reprise évidemment en tant que simple motet durant le tout temps de la Passion. Certaines confréries de pénitents la chantaient également après les complies pendant le Carême.

Le choix par Charpentier du ton de la majeur (« joyeux & champêtre » selon son énergie des modes, ce qui pourrait surprendre) ne s’explique que par le substrat du cantus firmus de cette prose : le plain-chant usuel est en effet du 6ème ton (mode de fa qui s’apparente à notre fa majeur).

L’interprétation soulignera au contraire le tragique du texte et la nostalgie de la musique en adoptant un tempo calme voire lent.

Nous proposons aussi une seconde disposition des versets permettant d’alterner avec le plain-chant a capella, ce qui peut produire un certain effet dans le cas où l’on disposerait de deux chœurs d’hommes et de femmes.

Charpentier n’ayant pas écrit l’amen, nous proposons deux solutions : reprise de la dernière phrase par tous (comme le fait Jordi Savall), ou simple cadence plagale. On pourrait aussi conclure avec l’Amen habituel du plain-chant.

Le Stabat Mater est une séquence composée par Jacques de Todi († 1306). En voici le texte & une traduction :

Stabat Mater dolorósa

Juxta crucem lacrimósa

Dum pendébat Fílius.

  Debout la Mère douloureuse

Près de la Croix était en larmes

Devant son Fils suspendu

Cujus animam geméntem

Contristátam & doléntem

Pertansívit gládius.

  Dans son âme qui gémissait,

Toute brisée, endolorie,

Le glaive était enfoncé.

O quam tristis et afflícta,

Fuit illa benedícta

Mater Unigéniti.

  Qu’elle était triste et affligée,

La Mère entre toutes bénie,

La Mère du Fils unique !

Quæ mœrébat et dolébat

Et tremébat dum vidébat

Nati pœnas inclyti.

  Qu’elle avait mal, qu’elle souffrait,

Qu’elle tremblait en contemplant

Son divin Fils tourmenté.

Quis est homo qui non fleret,

Matrem Christi si vidéret

In tanto supplício ?

  Quel est celui qui sans pleurer

Pourrait voir la Mère du Christ

Dans un supplice pareil ?

Quis posset non contristári,

Piam Matrem contemplári

Doléntem cum Fílio ?

  Qui pourrait sans souffrir comme elle

Contempler la Mère du Christ

Douloureuse avec son Fils ?

Pro peccátis suæ gentis,

Vidit Jesum in torméntis,

Et flagéllis súbditum.

  Pour les péchés de tout son peuple

Elle le vit dans ses tourments,

Subissant les coups de fouet.

Vidit suum dulcem Natum

Moriéndo desolátum

Dum emísit spíritum.

  Elle vit son enfant très cher

Mourir dans la désolation

Alors qu’il rendait l’esprit.

Eia, Mater, fons amóris,

Me sentíre vim dolóris,

Fac ut tecum lúgeam.

  Daigne, ô Mère, source d’amour,

Me faire éprouver tes souffrances

Pour que je pleure avec toi.

Fac ut árdeat cor meum

In amándo Christum Deum

Ut sibi compláceam.

  Fais qu’en mon cœur brûle un grand feu

Pour mieux aimer le Christ mon Dieu

Et que je puisse lui plaire.

Sancta Mater, istud agas

Crucifíxi fige plagas

Cordi meo válide.

  O Sainte Mère, daigne donc

Graver les plaies du Crucifié

Profondément dans mon cœur.

Tui Nati vulneráti,

Tam dignáti pro me pati,

Pœnas mecum dívide.

  Ton enfant n’était que blessures,

Lui qui daigna souffrir pour moi ;

Donne-moi part à ses peines.

Fac, me tecum, pie flere,

Crucifíxo condolére,

Donec ego víxero.

  Qu’en bon fils je pleure avec toi,

Qu’avec le Christ en croix je souffre,

Chacun des jours de ma vie.

Juxta crucem tecum stare

Et me tibi sociáre,

In planctu desídero.

  Etre avec toi près de la Croix

Et ne faire qu’un avec toi,

C’est le vœu de ma douleur.

Virgo virgínum præclára,

Mihi jam non sis amára,

Fac me tecum plángere.

  Vierge bénie entre les vierges,

Pour moi ne sois pas trop sévère

Fais que je souffre avec toi.

Fac ut portem Christi mortem,

Passiónis fac consórtem,

Et plagas recólere.

  Que je porte la mort du Christ,

Qu’à sa Passion je sois uni,

Que je médite ses plaies.

Fac me plagis vulnerári

Cruce hac inebriári,

Ob amórem Fílii.

  Que de ses plaies je sois blessé,

Que je m’enivre de la Croix

Pour l’amour de ton Enfant.

Inflammátus et accénsus ;

Per te, virgo, sim defénsus,

In die judícii.

  Pour ne pas brûler dans les flammes,

Assiste-moi, Vierge Marie,

Au grand jour du jugement.

Fac me cruce custodíri,

Morte Christi præmuníri,

Confóveri grátia.

  Christ, quand je partirai d’ici,

Fais que j’obtienne par ta Croix

La palme de la victoire.

Quando corpus moriétur

Fac ut ánimæ donétur

Paradísi glória. Amen.

  Au moment où mon corps mourra

Fais qu’à mon âme soit donnée

La gloire du Paradis. Ainsi soit-il.

Les premières mesures de cette partition :

Charpentier - Stabat Mater pour des religieuses (H. 15)

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Jean de Bournonville – Audi benigne Conditor

Jean de Bournonville (1585 † 1632), maître de chapelle des cathédrales d’Abbeville et d’Amiens, et de la Sainte Chapelle de Paris.
Audi benigne Conditor.
4 voix mixtes (SATB).
2 pages.

Voici une mise en musique datée du début du XVIIème siècle de la célèbre hymne des vêpres de Carême dont l’auteur est selon la tradition le pape saint Grégoire le Grand au VIème siècle.

Dans son recueil publié chez Ballard en 1612 pour la collégiale de Saint-Quentin, Jean de Bournonville propose un vaste matériel polyphonique essentiellement pour les vêpres, selon les nouvelles orientations de la musique d’Eglise au sortir du Concile de Trente. Le contrepoint fleuri en est quasiment exclu, au profit de faux-bourdons ou de formules proches du faux-bourdon, favorisant la claire intelligence des textes par les fidèles. Le chant liturgique, généralement très simplifié, se retrouve en général au Tenor, comme c’est le cas ici. La polyphonie de Bournonville est conçue pour alterner avec un chœur chantant le plain-chant liturgique, aussi met-il en musique les versets ou les strophes paires des différents psaumes, cantiques ou hymnes. Cet Audi Conditor voit ainsi la mise en musique des strophes 2 & 4 de l’hymne, la doxologie finale étant conclue par un magnifique Amen polyphonique. Notre partition fournit en page deux le plain-chant des strophes 1, 3 & 5, selon le chant en usage par Bournonville. La modalité de la polyphonie correspond bien sûr à celle du plain-chant : IInd mode, transposé en sol mineur (on pourra gagner à le hausser d’un demi-ton dans une exécution a capella).

On se gardera dans l’exécution de la présente pièce d’un tempo lent ; bien au contraire, le rythme clairement marqué :

longue/longue/brève/longue/brève/longue/brève/longue

devra être rendu avec dynamisme.

Voici le texte & la traduction de cette hymne de Carême de saint Grégoire le Grand :

Audi benigne Conditor
Nostras preces cum fletibus,
In hoc sacro jejunio
Fusas quadragenario.
  Créateur plein de bonté, écoutez les prières, & regardez les larmes dont nous accompagnons le jeûne sacré de cette sainte quarantaine.
Scrutator alme cordium,
Infirma tu scis virium:
Ad te reversis exhibe
Remissionis gratiam.
  Père des miséricordes, scrutateur des cœurs, vous connaissez notre faiblesse; pardonnez à des enfants qui reviennent sincèrement à vous.
Multum quidem peccavimus,
Sed parce confitentibus:
Ad laudem tui nominis
Confer medelam languidis.
  Il est vrai que nous avons beaucoup péché; mais pardonnez-nous, en considération de l’humble aveu que nous vous en faisons; & pour la gloire de votre nom, guérissez nos âmes malades.
Sic corpus extra conteri
Dona per abstinentiam,
Jejunet ut mens sobria
A labe prorsus criminum.
  Faites que, pendant que nos corps seront mortifiés par l’abstinence, nos âmes par un jeûne plus saint, s’abstiennent de tout péché.
Præsta beata Trinitas,
Concede simplex Unitas:
Ut fructuosa sint tuis
Jejuniorum munera. Amen.
  O bienheureuse Trinité, qui êtes un seul Dieu, que votre grâce rende utile à vos serviteurs l’offrande qu’ils vous font de leurs jeûnes. Amen.

Les premières mesures de cette partition :

Bournonville - Audi benigne Conditor

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Commentaires de Mgr Gromier sur la nouvelle semaine sainte

Chers Alexis & Boris,

Nous avions discuté avant la messe de ce matin des réformes de la semaine sainte opérées sous Pie XII sous la direction de Mgr Bugnini (le même qui mettra en œuvre quelques années plus tard le missel du nouveau rit).

Voici une conférence donnée en 1960 par Mgr Gromier, éminent liturgiste (connu entre autres pour ses commentaires (brillants & précis) du Cérémonial des Evêques) qui détaille les absurdités des nouvelles rubriques & de certains des nouveaux rites alors institués.

Henri

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La Semaine Sainte restaurée fût en premier lieu une question d’horaire. Il s’agissait de remettre en usage la veillée pascale, basée sur le dogme pastoral de la Résurrection à minuit sonnant. Ce dogme ne se soutient pas facilement ; car pourquoi s’y soumettre quand les messes vespérales, pratiquement, admettent la célébration à toute heure du jour et de la nuit, même après le chant des vêpres ; quand la messe conventuelle se célèbre indifféremment après tierce ou sexte ou none ? Autre opposition les règles du culte ont pour fondement, outre le cours du soleil, la discipline du jeûne, qui s’est fortement adoucie ; d’où il suit que l’édifice restauré a l’air d’un château de cartes. Le zèle pastoral s’est étendu, depuis le samedi, point culminant, à toute la semaine partant des rameaux.

L’anticipation progressive des trois derniers jours, puis le renvoi au soir originaire nous ouvre un débat. Le décret général préambule affirme que, vers la fin du moyen-âge, on avait avancé au matin les solennités susdites. Or la bulle de Saint Pie V, Ad cujus notitiam, du 29 Mars 1566, donc 113 ans après la fin du moyen-âge, prohibe ce qu’on faisait encore, par permission ou par coutume, dans les église cathédrales, collégiales, conventuelles et autres, c’est-à-dire célébrer, le soir ou vers le coucher du soleil, le samedi saint et les autres solennités. Le but est évident la pastorale doit restaurer, réparer les dégâts ; plus graves ils étaient, plus sera bien venue la restauration ; Dieu sait si la restauration à faire avant toute autre n’était pas d’abolir la bulle de Saint Pie V, en laissant aux évêques la liberté tant désirée, de choisir l’heure de l’après-midi la plus avantageuse pour les offices de la Semaine Sainte : en permettant aussi, à qui voulait, de faire la communion ; laquelle avait été abolie par crainte qu’on ne fût plus à jeun aux heures de l’après-midi où le célébrant la faisait encore.

Sa terminologie mérite attention ; car un apologiste, patenté pour le reste, nous maintient ici dans l’obscurité. Jusqu’à présent on connaissait le dimanche de la Passion, le dimanche des Rameaux, les lundi, mardi et mercredi de la Semaine Sainte, le Jeudi Saint, in Coena Domini en latin, le Vendredi Saint, in Parasceve en latin et le Samedi Saint. Puisqu’on veut amplifier la solennité de la procession des Rameaux, pourquoi mettre ce dimanche en dépendance de la Passion ; et ne pas lui laisser son vieux nom de dimanche des Rameaux, que tout le monde comprend et qui ne trompe personne ? Si le Samedi Saint s’appelle ainsi, le vendredi peut bien s’appeler de même, chez tous les chrétiens du monde. Il y aura bientôt 2000 ans qu’on l’appelle in Paravesce ; le nom seul en démontre l’antiquité. Alors pourquoi le remplacer par Passion ou Mort du Seigneur ; locution inutile, non traditionnelle, inconnue au canon de la messe ? En style ecclésiastique passion signifie souffrances jusqu’à la mort inclusivement. Si le substantif mort était si nécessaire, le bon sens voulait surtout qu’il fut ajouté au mot passion dans le titre de l’Evangile : Passio D.N.J.C. appelé maintenant histoire de la Passion.

L’occasion s’offre d’examiner les capacités juridiques de la pastorale. Il ne suffit pas de parler d’une chose pour la créer. Office in choro veut dire un lieu liturgique ou des ecclésiastiques se comportent suivant des règles liturgiques. Office in communi ne désigne ni lieu ni personne ; c’est un groupe de gens réunis sans mandats sans entité légale, et auxquelles il plaît de dire collectivement l’office privé. Le bréviaire distingue in choro et extra chorum ; il n’y a pas de moyens termes.

Que les vêpres du jeudi et du vendredi saint soient omises, supprimées, voilà qui atteint le comble de l’arbitraire, surtout quand on allègue ce motif : la messe tient lieu de vêpres, car elle est le principal. Or, entre messe et vêpres, il n’y a aucune rivalité ; les vêpres ont la même principalité que les autres fonctions liturgiques. Suivant les temps et les lieux, les vêpres ont été écourtées après la messe du samedi ; elles le furent aussi après la messe du jeudi et du vendredi ; jamais on ne pensa à les abolir. L’horaire rétabli par les pastoraux s’accorde en plein avec le fait historique, c’est à dire jeûne jusqu’aux vêpres, qui sont précédées de la messe et de la communion. Les vêpres du samedi sont dans l’après-midi, avant la messe qui est nocturne ; mais quelle raison peut interdire les vêpres du jeudi et du vendredi, après la messe qui n’est pas nocturne par définition ? Le samedi saint sans complies est inexplicable ; le jeudi et vendredi saints, avec complies mais sans vêpres, défient le raisonnement ; car on a beau se coucher tard, le coucher n’en a pas moins lieu et exige sa prière.

Pour qualifier la procession des Rameaux, la fonction du vendredi saint et la veillée pascale, les pastoraux emploient l’adjectif solennel, tandis qu’ils s’en privent pour tout le reste. Or la solennité des fonctions liturgiques n’est pas une décoration facultative ; elle tient à la nature de la fonction ; elle résulte de tous ses éléments constitutifs, non seulement de quelques uns. Tous les manuels expliquent quelles sont les fonctions solennelles et les non-solennelles. En dehors de là une sois disant solennité n’est qu’un appât amplificatif, pour faire impression et mieux frapper au but. Il faut savoir que, par habitude assez récente, on fait un usage prodigieux du mot solennel, même pour des actes nécessairement solennels, inséparables de solennité. On se paye de mots en croyant mettre plus de solennité dans la procession des Rameaux que dans celle de la Chandeleur, plus de solennité dans la procession du jeudi saint que dans celle du vendredi (abolie comme nous verrons). Toujours sur la même pente, nous apprenons que la Passion du vendredi saint est chantée solennellement comme si elle pouvait l’être d’autre façon.

Digne d’admiration est la puissance des pastoraux qui se manifeste par l’annulation du malheureux et triste canon 1252 §4, sur le jeûne du samedi saint.

Ce jour-là on nous dit que, sous le symbole du cierge pascal, est représenté notre Rédempteur, lumière du monde, qui, par la grâce de sa lumière, a chassé les ténèbres de nos péchés, etc… Là -dessus planait jadis un peu de mystère, sans risque pour l’enseignement. Maintenant on tient à mettre les points sur les i, ce qui suscite un peu d’incertitude. Les différents temps et lieux nous fournissent un amas chaotique de rites, où il faut chercher le fil conducteur. Comme suite du primitif lucernaire quotidien, le feu produit, soit retiré d’une cachette qui le conservait, soit allumé par les rayons de soleil et la loupe, soit transmis par le briquet, allume un moyen d’éclairage pour la nuit pascale ; c’est le cierge pascal, accompagné de la proclamation du mystère pascal. La présence simultanée, et historique, de deux cierges pascaux ne cadre nullement avec la thèse des pastoraux. L’allumage du cierge est l’acte de première nécessité contre les ténèbres ; par cela même, s’il doit évoquer le Christ vivant, il est fort anticipé, il devance trop l’annonce de la Résurrection. L’amplification reçue des pastoraux par le cierge le fait ressembler plus à un but qu’à un moyen. Jadis censé bénit, et même consacré selon les auteurs, aujourd’hui bénit, le cierge pascal devient un objet qui tient un milieu entre une croix, un évangéliaire et une relique. Tout cela se verra mieux quand nous arriverons au jour du samedi saint.

*

Pendant toute la semaine sainte, tous les textes chantés par le diacre, le sous-diacre et les chantres sont omis par le célébrant, qui n’a pas à les lire. Peu importe comment chantent les officiants (souvent mal), s’ils se font entendre et comprendre, si les haut-parleurs sont intelligibles. On doit écouter. Voilà une victoire ! On s’en délecte comme d’un retour à l’antiquité, d’un gage pour le futur, d’un avant goût des réformes à venir. Si cela peut intéresser les fidèles habitués à se servir d’un livre, qui, le nez dans leur paroissien, s’isolent de la communauté, sic ! On distingue la lecture seulement oculaire et la lecture labiale. Lire des lèvres ce qu’un autre chante ne se soutient pas. Mais la lecture oculaire peut se soutenir ; elle a un âge respectable ; elle a commencé par nécessité, continuée par utilité, abouti en marque de dignité ; elle fait partie de l’assistance pontificale du Pape et de l’Evêque.

Pour ne rien oublier, on nous apprend qu’est solennel même le reposoir du jeudi saint ; ce que n’a jamais dit le Missel, mieux rédigé que certaines rubriques. Celles-ci expriment deux désirs et une interdiction : le clergé fera bien d’abord de tenir les cierges allumés pendant le chant de l’Exultet, ensuite pendant un dialogue entre le célébrant et les fidèles avant la messe. Défense de tenir les palmes pendant le chant de la Passion. Au total, elles prétendent créer deux obligations pour deux nouveautés ; elles abolissent une pratique ancienne, qui trouve son explication dans saint Augustin (homélie à Matines avant les Rameaux) :  » les rameaux de palmier sont des louanges signifiant la victoire, car le Seigneur était sur le point de vaincre la mort en mourant, et de triompher du diable par le trophé de sa croix.  »

La vigile de la Pentecôte n’a plus rien de baptismal, devenue un jour comme un autre, et faisant mentir le missel dans le canon. Cette vigile était un voisin gênant, un rival redoutable ! La postérité instruite sera probablement plus sévère que ne l’est l’opinion actuelle à l’égard des pastoraux.

Bon gré ou mal gré, la communion du clergé, souhaitée à la messe du jeudi saint, sera toujours en lutte avec les permission données de célébrer la messe privée.

Les pastoraux appellent le Christ Roi en renfort de leur solennelle procession des Rameaux ; comme si on les attendait pour perfectionner une situation à laquelle l’auteur du Gloria laus et honor a pourvu suffisamment, mais pas à leur manière. Certaines retouches à le tradition, qu’on invoque tant par ailleurs sont aussi mesquines qu’audacieuses.

L’aspersion de l’eau bénite est un rite pascal devenu dominical. Le Dimanche des Rameaux n’est pas moins dominical que les autres. Quand la Chandeleur arrive un Dimanche elle n’empêche pas l’aspersion. Celle-ci n’a jamais consisté à jeter de l’eau sur une table placée quelque part et portant rameaux et autres objets. Elle consiste à asperger l’autel , le célébrant, le clergé, l’église et les fidèles. Exception faite pour l’évêque, et sauf impossibilité, le lieu propre des bénédictions, comme de la consécration, est l’autel, ou encore son voisinage, comme par exemple la crédence.

Pendant des siècles la consécration des huiles se faisait à l’autel, avant de se faire sur une table comme aujourd’hui, et non in conspectu populi. Qu’est-ce que les pastoraux ont ici à montrer au peuple, eux qui de pléthorique qu’elle était, ont rendu squelettique la bénédictions des rameaux ? Une oraison, un signe de croix, un jet d’eau bénite et un encensement ; spectacle peu attrayant. Eux qui suppriment l’aspersion dominicale, véritable méfait liturgique, admettent volontiers que le célébrant parcours l’église pour asperger les rameaux tenus par les fidèles, puis refasse le même chemin pour les encenser.

Un pastoral professeur de séminaire suisse, proclame un jour que le rouge est la couleur du triomphe. On devait lui répondre : vous vous trompez beaucoup, tant que le blanc sera la couleur de Pâques, de l’Ascension, de la Fête-Dieu. Mais non aussitôt dit aussitôt fait ; la couleur pour les rameaux sera le rouge, le violet restant pour la messe. Tout le monde ne pense pas comme le professeur. Le rite romain employait le violet depuis qu’il s’en sert. Le rite parisien et celui de maints diocèses, employait le noir jusqu’au milieu du XIX siècle. Quelques rites employaient le rouge pour les rameaux et la messe. Les uns insistaient sur le deuil les autres sur le sacrifice sanglant. Mais chacun gardait la même couleur : personne n’eût jamais l’idée d’en changer. Car tout l’office du dimanche des rameaux est un mélange de pièces triomphales et passionnelles. Depuis matines jusqu’à vêpres incluses, y compris la messe, on trouve que le nombres de pièces passionnelles surpasse de peu celui des pièces triomphales. Quand deux choses sont ainsi mélangées, aucune séparation ne s’impose. le professeur suisse a cru s’illustrer en imitant le raisonnable changement de couleur qui se fait à la chandeleur ; mais son pastiche n’est qu’une chétive succursale de la moderne fête du Christ Roi.

La distribution des rameaux, lisons-nous, se fait suivant la coutume. N’en déplaise aux pastoraux, avant la coutume, il y des règles à observer. Comme le célébrant s’il n’est pas l’unique prêtres, reçoit les cendres et son cierge des mains du plus digne du clergé, ainsi doit-il recevoir son rameau. S’il ne le reçoit pas il sera sans rameau à la procession. Là -dessus de graves rubricistes se sont demandés si les pastoraux voulait que le célébrant ne portât pas de rameaux à la procession, parce qu’il aurait représenté le Christ qui n’en portait pas. L’hypothèse, en tout logique, conduisait à faire monter le célébrant sur une ânesse. Heureusement la pastorale s’est reprise en consentant au rameau oublié.

Elle, qui réduit à sa plus simple expression la bénédiction des rameaux, ne s’est pas privé d’en allonger la distribution, attendu la surabondance des chants destinés à cette action. Tandis que la longueur que la longueur de la bénédiction paraissait énorme, cette pléthore ajoutée est censée pourvoir ne pas suffire au besoin.

Le porteur normal de la croix de procession est le sous diacre, toutes les fois que le célébrant n’a pas besoin de lui, en portant le Saint Sacrement, ou pour les fonts baptismaux. Un sous-diacre supplémentaire en qualité de porte croix n’a de raison que si le sous-diacre est empêché comme ci-dessus.

Pendant deux semaines, la croix de l’autel reste voilée ; bien que voilée on l’encense, on la révère par génuflexion ou inclination profonde. Il est défendu de la dévoiler sous aucun prétexte. Au contraire la croix de procession, succédanée de la croix d’autel, se porte dévoilée à la procession ; au départ et au retour de celle-ci on voit deux croix, l’une voilée, l’autre dévoilée. Que peut-on y comprendre ?

Le désordre augmente au retour de la procession. Aller au devant d’un grand personnage, l’accompagner aux portes de la ville qui sont fermées, s’y arrêter pour le complimenter et l’acclamer, enfin ouvrir pompeusement les portes en son honneur, voilà qui a toujours été un des plus grands hommages possibles ; mais il ne convient pas au génie créateur des pastoraux.

On ne peut qualifier que de vandalisme le fait d’arracher le Gloria laus et honor de sa place à la porte de l’église, pour le mêler à tout le bagage musical processionnel presque triplé de longueur, car lésinerie et gaspillage du temps vont de pair. Donc point d’arrêt devant la porte, fermée puis ouverte ; la croix de procession dévoilée pour la magnifier, on la galvaude en lui refusant la vertu de faire ouvrir la porte. Tout cela en dépit du cérémonial ancien et moderne et puis avec quel profit ? Les rubriques pastorales affectionnent l’expression : rien n’empêche que, nihil impedit quominus. Ici elles s’en servent pour lâcher la bride aux fidèles qui pourront chanter l’hymne Christus vincit, ou autre chant en l’honneur du Christ Roi. Tolérance qui aura naturellement ses suites ; les fidèles dament le pion du clergé, ils ont le choix des chants et de langue ; s’ils chantent au Christ Roi, ils aimeront à chanter à sa mère qui est reine. Autant de désirs, de souhaits éminemment pastoraux.

La rubrique romaine disait : quand la procession entre dans l’église, on chante Ingrediente Domino, la rubrique pastorale dit : quand la procession entre dans l’église, au moment où le célébrant franchit la porte, on chante Ingrediente Domino. On ne fait nul cas de la porte au retour de la procession ; maintenant on guette le passage de la porte par le célébrant qui semble identifié avec le Christ entrant à Jérusalem.

Entre la procession et la messe on nous enrichit d’une oraison finale et récapitulative, avec des modalités défectueuses ; le célébrant n’a pas besoin de monter à l’autel, surtout en lui tournant le dos, exprès pour chanter une oraison et redescendre aussitôt. A-t-on jamais vu cela après les processions des rogations ? Enfin dans le cas présent, tenir le livre devant le célébrant appartient au diacre et sous diacre, non à un clerc.

Autrefois on appelait Passion le chant évangélique de la Passion, et évangile la fin de la Passion chantée à la manière de l’Evangile. Aujourd’hui les deux parties réunies s’appellent histoire de la Passion, ou encore Evangile de la Passion et de la mort. Un tel progrès pastoral en vaut la peine ! Les chasubles pliées sont une des caractéristiques les plus anciennes du rite romain ; elles remontent au temps où tout le clergé portait la chasuble, et furent conservées […] la plus austère pénitence. Leur abandon fait mentir les peintures des catacombes : c’est une perte immense, un outrage à l’histoire et à […] tord, dit-on, on aurait donné cette explication proportionnée au méfait : on ne trouve pas facilement des chasubles pliées. Or c’est juste le contraire : on trouve partout des chasubles violettes, qui peuvent se plier, tandis que les dalmatiques violettes sont beaucoup moins répandues. En outre on a toujours la ressource de servir en aube.

*

Les pastoraux aiment retrancher quelque chose au début ou à la fin de la messe. Leurs coupures outre le peu d’instants qu’elles font gagner, sont plutôt insignifiantes, mais surtout elles leur servent de tremplin pour de nouveaux bonds sur leur voie réformatrice. Ainsi donc ni le psaume Judica me, ni confession avant la messe des Rameaux et du samedi saint, parce que précédée d’une autre cérémonie ; mais on voudra autant la messe de la Chandeleur, des Cendres, une messe de mariage, de funérailles, une messe précédée de communion. Du début passons à la fin. Aux Rameaux, aux jeudi et samedi saints, l’indésirable dernier Evangile est omis ; parfait, mais en vertu de quel principe ? Au jeudi saint la bénédiction est omise, parce que la cérémonie n’est pas achevée ; on voudra autant la Fête Dieu, et chaque messe suivie d’une procession du Saint Sacrement.

Lorsque s’introduit l’usage de faire chanter la Passion dialoguée par trois diacres supplémentaires, plutôt en forme de leçon qu’en forme d’Evangile, on réservera la fin de la Passion pour être chantée, sous forme d’Evangile, par le diacre du célébrant, afin de ne pas tomber dans l’absurdité du diacre qui ne chante pas l’Evangile. Les trois diacres commençaient et terminaient la Passion sans cérémonies, comme aux leçons ; le seul diacre au contraire faisait les cérémonies habituelles de l’Evangile. Cela tenait debout, venait de la chapelle papale. Ainsi le diacre est évincé par les trois de la Passion, laquelle ne fait plus qu’un avec l’Evangile ; le munda cor meum et la bénédiction d’avant l’Evangile passent avant la Passion ; encensement du livre, baiser du livre, encensement du célébrant disparaissent. Ces trois gestes succombent à la mentalité pastorale ; car pour elle il n’y a pas d’Evangile, il y a seulement une histoire, histoire de la Passion ; or à défaut d’Evangile, il n’y a pas d’évangéliaire ; par conséquent on n’encense pas le livre d’histoire, on ne le fait pas baiser, on n’encense pas qui ne l’a pas baisé.

Continuons à glaner. Les livres de la passion-évangile viennent comme ils peuvent ; on n’en parlera que le vendredi saint. Les pastoraux ignorent comment se porte l’évangéliaire ; pourquoi il doit y avoir trois acolytes d’accompagnement, au lieu de deux ; que le diacre agenouillé pour dire le Munda cor meum n’a pas à s’incliner ; ils nous répètent à satiété que la passion-évangile est chantée ou lue. Du reste toutes leurs rubriques sont rédigées de manière à faire croire que, à volonté, on peut lire dans un office chanté ou chanté dans un office lu, on peut choisir ce qu’on veut chanter et laisser ce qu’on ne veut pas, on peut faire des offices à moitié chantés, à moitié lus, on peut amalgamer chant et lecture. Tel est un des fléaux redoutables en ce moment, avec celui de la langue vulgaire. Il n’est pas très nouveau et reçu même un appui par les décisions prise ces dernières années, que dans les ordinations chantées, l’évêque ordinant interrompe le chant des préfaces pour dire sans chanter les paroles essentielles ; car, paraît-il, le chant nuit à l’attention requise.

La Passion selon les quatre évangélistes englobait l’institution de l’Eucharistie, tant parce qu’elle y sert d’introduction, tant parce qu’elle ne peut trouver sa meilleure place que dans la messe. Les pastoraux pressés quand ils veulent, pensent autrement, ils expulsent l’institution de l’Eucharistie. Celle-ci par conséquent, est toute l’année exclue de la liturgie dans l’Eglise romaine, sans doute pour meilleure instruction des fidèles.

L’omission du psaume miserere à la fin des heures soulage le pauvre clergé et les malheureux fidèles. Ce psaume pouvait rester après laudes ou vêpres seulement ou même au chœur seulement, ou même facultatif seulement. Les pastoraux auraient lus avec profit ce que le cardinal Wisemann, premier archevêque de Westminster, écrivit sur le chant de ce psaume à l’office des ténèbres dans la chapelle papale.

La Missa Chrismatis, messe pontificale célébrée avec 26 parés rappelant la concélébration, célébrée sans aucun rapport avec le jeûne, dans laquelle il n’est pas permis de donner la communion, forme un curieux problème difficile à résoudre. Sa préface propre sur le ton férial, se range parmi d’autres curiosités.

Dans le rite romain l’emploie de l’étole est limité par des règles ; personne ne peut la porter sans motif ; elle se met au moment voulu, ni avant ni après ; elle est un vêtement sacré, n’a aucun rapport avec le vêtement choral, soit pour les individus, soit pour un corps du clergé. Les prêtres n’ont pas plus le droit de porter l’étole pendant une messe, où ils communieront, que pendant une messe d’ordination, où ils imposeront les mains. En disant l’inverse les pastoraux abusent de leur latitude imméritée.

A la messe du jeudi saint le célébrant commence solennellement le Gloria in excelsis ; comment ferait-il pour le commencer autrement ? Ici nous trouvons une transposition, sinon de grande importance, du moins de haute signification pastorale. Jusqu’à présent après le chant de la passion du vendredi saint, la liturgie donnait place à un sermon sur la Passion ; on s’apitoyait sur le Christ mort en croix, avant d’adorer l’un et l’autre. Maintenant il n’est plus question de cela, on n’en parle plus. En revanche après l’évangile du jeudi saint une homélie est fort conseillée pour qu’on s’émerveille du Christ lavant les pieds.

Des documents anciens il ressort que la messe ne fut jamais ni le lieu ni le temps du Mandatum. Celui-ci en était séparé, était généralement suivi d’une réfection du clergé. Le roi ou empereur participait au Mandatum, non pas à la messe. Le Ceremoniale Episcoporum situe le Mandatum dans un local convenable, ou dans la salle capitulaire, ou dans l’église mais pas dans le chœur. Le missel ne spécifie aucun lieu, ne suppose ni chœur ni autel. Du moment que la réconciliation des pénitents se faisait dans la nef, le bon sens ne pouvait admettre dans le chœur des hommes du laïcat. Les pastoraux veulent le Mandatum dans la messe, ne font que le tolérer en dehors ; ils s’aperçoivent à peine qu’on peut laver les pieds à des clercs, véritables ou tenus pour tels.

Une remarque s’impose sur la distribution des rôles. Le diacre et le sous-diacre sont chargés d’introduire les douze hommes choisis (non plus treize) dans le chœur, puis de les reconduire à leur place d’auparavant. Ce service est celui d’un bedeau ou d’un sacristain ; mais il exprime bien la mentalité pastorale imprégnée de démagogie peu avantageuse au clergé. Il fut un temps où chaque candidat au pédiluve était porté, à force de bras, par des hommes idoines, devant le pape assis pour laver les pieds. Les pastoraux, n’osant pas pousser à ce point la « charité fraternelle », se contentent d’employer le diacre et le sous-diacre à introduire les candidats, puis à les reconduire dehors. Certains regretteront l’antique usage signalé, car non seulement le sport mais aussi l’activité sociale et pastorale du clergé en aurait profité.

Nous rencontrons un gros obstacle sans dissimulation possible. Par décret du 4 décembre 1952 la Sacré Congrégation des Rites censurait l’incongruité du fait que l’évêque se chausse et se déchausse, prend et quitte chausse et sandales dans l’église ; par suite elle prohibait un tel emploi des chaussures liturgiques, lequel devait toujours se faire hors de l’église, malgré les règles jusqu’alors en vigueur. Ce décret est excessivement discutable, car il se base sur l’inexactitude, en attribuant au Ceremoniale Episcoparum des choses qu’il n’a jamais dites. Ne le discutons pas, et limitons nous à sa prohibition. L’évêque, hors de la messe, reçoit chausse et sandales sur jambes et pieds non dénudés, puisque couverts des bas. Ces chaussures sont des vêtements sacrés, autant qu’une mitre et une paire de gants, bénits, reçus simultanément avec l’épiscopat, accompagnés d’une prière, mis en œuvre avec toute la bienséance possible ; la pratique existant depuis des siècles. Au contraire 12 hommes dans le chœur, pendant la messe, se déchaussent, mettent à nu leur pied droit, et se rechaussent avant de se retirer ; la pratique étant d’invention moderne. En résumé douze pieds nus sont moins incongrus que les deux de l’évêque chaussés, sans compter les autres différences.

Le souci d’éliminer le mot pax de la messe du jeudi saint, parce que le baiser de la paix ne se donne pas, s’étend à une oraison, au Confiteor, etc…, au baiser de la main de l’évêque, a l’Ite missa est, à la bénédiction et au dernier évangile. Mais on ne sait pas si ils tolèrent les autres baisers, de main et d’objet ; car ils pourraient les proscrire aussi machinalement. La science des pastoraux en est encore au point de prendre le baiser de la main pour le baiser de l’anneau.

L’épargne d’un Confiteor à la communion du jeudi saint, c’est à dire un échange qui prend le Confiteor inaperçu dit privatim par le célébrant au début de la messe, pour qu’il tienne lieu du Confiteor collectif, chanté par le diacre avant la communion, est peut-on dire, tirée par les cheveux. La subtilité du troc ne suffit pas à masquer l’énorme dissemblance de deux emplois du Confiteor. Trop de finesse peut nuire.

Le départ et l’arrivée de la procession au reposoir donnent une preuve patente de la dextérité cérémoniale des pastoraux. Au départ le célébrant prend le ciboire avec l’aide du diacre, et maladroitement ; à l’arrivée il le dépose avec ou sans l’aide du diacre, et mal également. Les réformes exigent de ceux qui les font une formation que beaucoup n’ont pas. Depuis le Dimanche des Rameaux, nous sommes sans nouvelles tant de la croix de procession que celle de l’autel. Furent-elles découvertes ou voilées, et de quelle couleur ? Personne n’en sait rien.

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Le culte du vendredi saint comporte communion […] tout en ayant les grandes lignes extérieures d’une messe. Ce culte appris […] fut de bonne heure emprunté par le rite romain aux orientaux, qui en font large emploi toujours en vigueur. La messe des présanctifiés avait ainsi de qui et de quoi s’autoriser, surtout si l’on observe que le rite romain eut pendant des siècles la messe sèche ; une véritable parodie. Malgré tout un crime d’alarme éclata parmi les pastoraux ; c’était un arrêt d’extermination. L’alarme fut donnée par un abbé bénédictin belge s’écriant :  » la cérémonie du vendredi saint a pris des allures de messe insupportables « . Il n’en fallait pas plus aux pastoraux. Avec un acharnement digne d’un meilleur but, ils ont rempli ce programme : retrancher des éléments foncièrement romains ; adopter des éléments étrangers ; reprendre des éléments romains inférieurs et désuets ; exclure tout ce qui peut, de près ou de loin, faire penser à une messe. Sur ce point leur idéefixe est un émule du refrain Delenda est Carthago. La messe des présanctifiés a succombée sous l’incompréhension, a été victime d’une cabale. Le dictionnaire de liturgie, édition Migne, disait en 1844 :  » Le rite romain nous semble, quant à l’adoration de la croix, bien plus grave et plus édifiant que le rite de divers diocèses de France « . Avis aux pastoraux pour leur construction toute entière, qui est devenue un exercice de piété, sous le nom de  » Singulière et solennelle action liturgique pour la passion et la mort du Seigneur  » ; action qui, malgré son qualificatif, n’ennoblit pas son objet.

Le Pontifical romain nous apprend qu’on ne salue pas un nouvel autel avant d’y avoir placé sa croix. Car on salue non pas l’autel lui-même, mais bien la croix qui le domine, et à laquelle s’adressent toutes les prières. Il fut un temps où l’on apportait la croix et les chandeliers à l’autel en y arrivant, et on les remportait en partant. Cela aujourd’hui, n’est pas plus permis que de tenir l’autel découvert en permanence. C’est pourquoi je m’adresse aux pastoraux :  » Le dimanche des Rameaux vous avez découvert la croix de procession sous prétexte de la magnifier ; le vendredi saint où elle est couverte vous enlevez la croix de l’autel, l’envoyez à la sacristie, où vous l’enverrez chercher ensuite ; comment expliquez-vous pareille contradiction ?  » Renions tout génie créateur ou organisateur. Notons enfin que la croix sur l’autel rappelle une messe.

Les pastoraux divisent la solennelle action en quatre parties sous-titrées, dont la deuxième et la troisième sont solennelles, mais la première et la quatrième non. Ces dosages sont aussi savants et admirables que leur auteurs.

De chasuble il n’en est pas question ; elles sentiraient la messe. Alors le pauvre célébrant doit se contenter d’être en aube, comme dans une église de campagne, malgré la solennité ultra proclamée ; c’est un affront que le rite romain lui épargnait.

L’autel sans croix, s’il mérite toujours d’être baisé, pour lui-même, n’a pas le droit d’être salué, et encore moins d’être prié ; car on n’invoque pas l’autel. Dans le rite romain lorsqu’on se trouve à genoux, ou qu’on fait la génuflexion à deux genoux, et que l’on s’incline, l’inclination doit être médiocre, non profonde. Cette règle ancienne a été confirmée il y aura un demi siècle environ. On s’effraye en voyant la liturgie entre deux pouvoirs, ou seulement deux conduites, qui s’ignorent réciproquement.

Les pastoraux enrichissent le vendredi saint d’une oraison d’introduction et de trois oraisons de conclusion ; ils abrègent d’une main et allongent de l’autre, ayant le monopole du juste milieu ; on verra qu’ils sont pris entre deux feux, […] , dans leur propre filet. Le célébrant chante l’oraison d’introduction au pied de l’autel parce qu’il n’y montera que pour les grandes oraisons. Puisque, à l’autel, le célébrant ne tient les mains écartées qu’étant en chasuble dans la messe et que Delenda est Carthago, les mains écartées devraient faire place aux mains jointes ; mais la pastorale abdique. On se demande pourquoi la deuxième leçon tenant lieu d’épître est chantée par le sous diacre, vu que le nom de messe est rejeté, et que le diacre ne chante pas l’évangile.

Avec les pastoraux les trois diacres disent le Munda cor meum et demandent la bénédiction, cela aux Rameaux ; le vendredi saint les trois ne disent pas Munda cor meum, et ne demandent pas la bénédiction, mais vont devant le célébrant, qui leur adresse à haute voix un souhait. Jusqu’à maintenant le Munda cor meum a toujours précédé l’évangile, aux quatre passions. Même les pastoraux l’ont conservé avant leur évangile histoire de la Passion ; mais, ils l’ont exclu le vendredi ; pourquoi ? Peut-être que ce jour là et pour eux, la Passion est moins un évangile qu’une histoire. A la perte du Munda cor meum supplée une acquisition : une formule de bonne augure ou l’évangile n’est pas nommé. De plus, en donnant la bénédiction le célébrant parle media voce ; mais en disant la formule il parle clara voce ; la nouvelle formule est sans doute meilleure que l’ancienne. Enfin les trois diacres de la Passion qui s’agenouillent pour demander et recevoir la bénédiction, n’ont pas motif de s’incliner pour entendre le souhait du célébrant ; on ne s’incline pas pour répondre à Dominus vobiscum.

Ici commence la deuxième période vestimentaire, suivie de deux autres, quatre en tout. C’est la punition des puritains qui blâmaient le rite romain de faire trop souvent changer de vêtements. Les pastoraux mitigeant leurs préjugés contre-messe, ils font habiller le célébrant et le font monter à l’autel. pourtant sans capituler, il lui mettent un pluvial ; le place au milieu de l’autel, non au coin de l’épître ; avec les ministres à ses côtés, non derrière lui ; lui font tenir les mains écartées malgré le pluvial.

On ne s’occupe plus des dimensions de la croix que de sa complexion ; une croix reliquaire, le bois de la vraie croix ne les intéresse pas ; en dépit de l’origine du rite. On connaît mal et on n’a pas compris le rite romain. On a copié ailleurs le transport de la croix depuis la sacristie jusqu’à l’autel, où elle manque, où elle a sa place fixe, aussi bien sans messe qu’avec messe. Tenir la croix voilée ne signifie pas la cacher, la reléguer à la sacristie, en priver l’autel où elle doit, plus que jamais trôner ce vendredi. Sache la pastorale que le voile doit couvrir toute la croix, non seulement le crucifix ; car on montre la croix principalement.

D’autres nouveautés nous attendent. Notions des pastoraux sur les processions : le diacre entre deux chandeliers ramène la croix exilée à la sacristie, c’est une procession ; les fidèles défilent pour adorer la croix, c’est une procession ; le diacre entre deux chandeliers apporte du reposoir le Saint Sacrement, ce n’est plus une procession. Comprenne qui pourra. On n’employait pas de lumière avant le transport du Saint Sacrement, dont la croix n’est pas jalouse ; maintenant les pastoraux emploient la lumière pour la croix. Il en résulte, entre autres, que le célébrant, en découvrant la croix, se trouve au milieu de quatre personnes ; beaucoup de monde pour peu de place ! La croix, apportée par le diacre puis découverte pas le célébrant, reste désormais livrée aux mains des acolytes dont ce n’est pas le rôle, surtout à l’autel où il n’ont jamais place.

Depuis des siècles et justement, on a voulu, en plus de la croix, adorer le corps du Christ mort, gisant sur sa croix couchée. Voilà pourquoi on l’étendait sur un tapis, un coussin, un voile blanc et violet en fonction de linceul. Cela dépassait la conception des pastoraux, qui font tenir debout un mort suspendu par les bras. Ils ont également écarté l’ostension-adoration de la croix, qui n’est qu’une exaltation c’est sa mise à la portée d’adorateurs qui se prosternent. Non moins incomprise est l’adoration de la croix ; elle se faisait comme celle due au pape, par trois génuflexions espacées, avant le baiser de la croix ou du papier ; sauf que, ce vendredi, les trois génuflexions étaient changées en trois agenouillements d’adoration. C’est en passant par le pape que la génuflexion est entrée dans le rite romain.

Au découvrement de la croix, après chacun des trois Ecce lignum crucis, on joignait l’action à l’invitation, on s’agenouillait, et on adorait en répondant Venite adoremus. L’adoration en silence avait lieu durant les trois agenouillements préalables au baiser. Le génie pastoral déplace l’adoration silencieuse des trois agenouillements détruits, il le transporte après chaque Venite adoremus. De cette manière il fait plutôt perdre que gagner du temps ; ce qu’il réitère en envoyant les adorateurs un à un au lieu de deux à deux. Il croit probablement, et n’est pas le seul, que le chant nuit à l’adoration, à l’attention, au recueillement.

Le problème de l’adoration collective de la croix était depuis longtemps résolu par l’emploi de plusieurs croix, soit présentées au baiser des fidèles, soit exposées à leur adoration en plusieurs places. Après son adoration la croix de l’autel récupère sa place normale, d’où elle était partie à la sacristie. Son retour donne lieu à une rubrique étrange.

Alors on change de couleur. Le blanc et le noir sont les deux couleurs originaires du rite romain, mais les pastoraux préfèrent au noir le violet, couleur la plus récente. Eux qui renforcent le deuil du vendredi saint en l’appelant jour de la mort du Seigneur, ils rejettent le noir couleur de la mort. Eux qui exterminent la messe des présanctifiés, qui jusqu’à présent ont mis un pluvial noir au célébrant, ils lui mettent une chasuble violette, n’en mettent point à ses ministres, et les déguisent avec des dalmatiques ; peut-on se contredire plus grossièrement ? Si les pastoraux voyaient un désaccord entre la communion et la couleur noire, ils auraient du considérer que la messe des morts se dit en noir, qu’on y donne la communion, même avec des hosties consacrées précédemment, qu’on donne la communion en noir aussitôt après ou avant la messe en noir.

Je demande aux pastoraux : quel besoin, quelle opportunité sentez-vous de mettre une chasuble au célébrant seulement pour donner la communion ? La distribution de celle-ci n’a jamais comporté la chasuble hors de la messe. Vous exterminez la messe des présanctifiés, vous éliminez obstinément le moindre détail qui puisse la remémorer, et vous osez mettre une chasuble au célébrant quand vous la refusez à ses ministres. Rien n’autorise le célébrant à être vêtu pour l’acte numéro 4 de votre représentation puisque vous le laissez dévêtu, en aube, pour votre acte numéro 1. Vos pouvoirs discrétionnaires sont vastes ; l’abus ne l’est pas moins.

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La procession du jeudi saint, instituée définitivement par Sixte IV (E 1484), et celle du vendredi saint, instituée par Jean XXII (E 1334), donc par la même autorité, ont même objet, même but, même solennité, sauf que la première a caractère de fête, la deuxième caractère de deuil. Pourquoi donc abolir l’une en conservant l’autre ? L’arrivée du Saint Sacrement est accompagnée par le chant des trois antiennes en l’honneur de la croix, à la place de l’hymne Vexilla regis ayant même objet, mais sans doute non pastorale.

Dans le rite romain le célébrant chante seul partout le Pater noster, soit en entier, soit au début et à la fin, avec le milieu à voix basse. La meilleure preuve en est que l’assistance n’ayant rien dit, répond sed libera nos a malo. Néanmoins la pastorale doit réformer, et voici le bilan de ses prouesses : le Pater noster récité au lieu de chanté ; récité par tout le monde ; récité dans un office chanté ; funeste mélange de rite latin et oriental ; récité solennellement (sic), mais dépouillé de la solennité du chant ; récité les mains jointes, tandis que le libera nos est récité les mains écartées. Pitoyable explication suivant laquelle le Pater, parce que prière pour la communion doit être récité par tout le monde à la fois. Deux demandent surgissent : ce vendredi, le Pater est-il plus pour la communion que les autres jours de l’année ? Le Pater est-il plus pour la communion que les autres prières avant la communion ?

La rédaction des rubriques se trouve naturellement à la même hauteur. Ainsi nous lisons que le célébrant prend une hostie avec la main droite ; alors se frappera-t-il la poitrine avec la main gauche ? On ignore si la main gauche s’appuie sur le corporal ou sur le ciboire. Nous lisons qu’en se frappant la poitrine, au lieu d’une inclination médiocre, parum inclinatus, le célébrant s’incline profondément ; posture empêchée par la hauteur de l’autel.

C’est manquer de respect à la liturgie et au célébrant de supprimer le calice et la grande hostie ; une petite le rapetisse. Le calice a servi de ciboire autrefois, et peut encore continuer. Il fut des temps et des lieux ou la communion du vendredi se faisait sous les deux espèces réservées, donc avec le calice ; précieux souvenir à conserver. Le calice servait à la purification du célébrant, et ouvrait la voie à celle du clergé ; rite vénérable non aboli ; on ne mangeait pas sans boire. Tout cela imitait convenablement une messe, ne trompait personne, ne s’opposait pas à la communion générale ; peu importe.

La pastorale introduit trois postcommunions, chantées par le célébrant les mains jointes, au milieu de l’autel, entre ses ministres, et pendant lesquelles on est debout. Autre curiosité : pendant complies les cierges sont éteints ; donc la croix après son découvrement peu se passer de lumière ; alors pourquoi lui en donner avant son découvrement et pendant son adoration ? Jeu de compensation ; on donne à la croix des lumières qu’elle n’avait pas ; on ôte au Saint Sacrement, à la Croix et à l’autel l’encensement qu’ils avaient.

L’Eglise pleure et gémit pendant les trois jours que le Seigneur resta au tombeau ; pendant ces trois jours de funérailles du Christ mort, toutes les heures de l’office se terminent par l’oraison Respice quaesumus, qui est justement l’oraison super populum à la messe du mercredi saint. Les pastoraux rompent cette continuité et unité par un remplacement ; à la fin des heures du samedi ils mettent une oraison qui leur donne l’aspect d’une banale vigile, qui jure avec le reste, surtout avec l’antienne Christus factus est. Si la pastorale était logique, elle verrait que son oraison, n’étant plus dans le ton des trois jours, n’a plus de motifs d’être dite à genoux et avec conclusion silencieuse. Sa manière de terminer les vêpres n’est pas moins étrange.

Comme la messe, finissant tard dans la soirée, fut cause qu’on abrégea les vêpres, ainsi à une autre époque la messe, finissant tard dans la nuit, fit abréger les matines de Pâques, réduire les trois nocturnes à un seul, et cela durant toute l’octave. Avec beaucoup moins de raison les pastoraux prennent goût à l’expédient, et le perfectionnent en supprimant les matines pascales ; mais ils n’osent pas l’étendre aux jours de l’octave. Quand au samedi de la Pentecôte, massacré sous le rapport baptismal, son octave continue à jouir de l’unique nocturne.

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Comme déjà vu les pastoraux continuent l’ensevelissement des chasubles pliées avec celui du Christ ; par contre avec la même facilité, ils ressuscitent quelques minime cérémonie bien moins ancienne et abandonnée. En outre ils tranchent une question jamais résolue. Car le célébrant bénissait du feu nouveau pour avoir une lumière bénite, avec quoi le diacre allumait le cierge pascal dont il chantait le panégyrique ; cet allumage et le chant passait pour être la bénédiction du cierge pascal, sans grand mal à cela. Maintenant plus le moindre doute à tout cela, tout est clair comme du feu ; le célébrant bénit cierge et feu ; le diacre n’a qu’à le porter et à chanter. Le cierge apporté on ne sait d’où, sous les yeux scrutateurs du public, est soumis à des incisions et inscriptions, avec formules explicatives, en plus de l’enfoncement des cinq clous d’encens dans cinq trous du cierge, qui seraient les cinq plaies du Christ. Voilà qui nous reporte à la symbolique de Guillaume Durand, qui eut son temps de vogue puis de désuétude. Les grains d’encens eurent plus de chance à cause du quiproquo entre chose allumée et résine d’encens. Du reste les inscriptions avaient dégénérées en une volumineuse tablette, qu’on suspendait au cierge ou à son chandelier, peut-être à l’imitation de la tablette INRI de la croix, puisque le cierge devait symboliser le Christ.

Ici le cierge pascal étant allumé et bénit, les pastoraux font éteindre les luminaires de l’église. Le bréviaire l’avait déjà fait à la fin des Laudes du jeudi saint ; mais il s’agissait des lampes, du luminaire liturgique, éteint jusqu’au samedi. On veut probablement, mais sans le dire clairement, éteindre toutes les lumières, mettre l’église dans l’obscurité, qui sera chassée par les cierges du clergé et du peuple, venus on ne sait comment ; cela fait ressortir le cierge pascal ; cela a un air oriental, a l’air d’une Chandeleur autour du cierge principal.

Tandis qu’on transportait la lumière pour allumer le cierge déjà mis en place, maintenant on transporte le cierge allumé pour le mettre en place. Un des promoteurs de la vigile pascale s’enthousiasmait des proportions imposantes du cierge massif, et de la majesté des chandeliers pascals, soutien du cierge ; il ne soupçonnait pas que ses sectateurs auraient réduit le tout au proportions d’une église de village. Lorsque cierge et chandelier prirent un développement monumental, et que le premier ne fut plus transportable, il disparut de la procession ; on dut lui porter la lumière au moyen d’une canne à trois flammes. Ainsi arriva que le héros du cortège triomphal n’y fut pas porté. Notons que, même alors, avec la canne, la lumière du Christ n’était point acclamée, le Christ lumière n’était point adoré.

En passant par les mains des pastoraux, leur solennelle procession pour le transport du cierge est devenue la négation de principes raisonnés, un monstre liturgique. Leur caprice de faire marcher, dans une soi-disant procession le diacre et le célébrant directement derrière le sous-diacre et la croix, c’est à dire en tête du clergé, équivaut à mettre la charrue avant les bœufs. Un de leur porte voix a taché d’excuser leur malfaçon avec deux maladresses. La première en marchant comme il faut le clergé tournerait le dos au cierge porté en arrière. Réponse : dans toute procession où l’on porte un relique ou le Saint Sacrement, on lui tourne le dos quoiqu’on chante ses louanges ; on n’a jamais fait le contraire. La seconde : si l’on marchait comme l’on doit le clergé chanterait Lumen christi en tournant le dos au cierge. Réponse : aucun mal à cela ; car la génuflexion ne se fait pas au cierge qui est derrière mais au christ qui est partout. Il faut distinguer Christ lumière et lumière du Christ. Lumen Christi signifie que la lumière du Christ est dans le cierge allumé, non pas que le Christ lumière y soit.

En lisant les rubriques pastorales, on a lieu de croire que tout le monde, clergé et peuple, se précipite sur le cierge pascal pour y allumer son propre cierge ; également que chacun tient son cierge allumé pendant le chant de l’Exsultet. On se rappellera avec stupeur l’interdiction de tenir son rameau pendant le chant de la Passion.

La bonne place pour chanter l’Exsultet et situer le cierge pascal a toujours été celle où se chante l’Evangile, c’est à dire au lieu accoutumé dans le chœur, ou bien à l’ambon ou au jubé, où se trouvait habituellement le chandelier pascal. La position de celui-ci au milieu du chœur, sur un petit support est purement arbitraire ; elle tient à de fausses interprétations passagères ; elle donne congé au majestueux chandeliers pascals.

Le diacre, tenant le livre, demande la bénédiction, puis encense le livre, comme pour l’évangile. Pourquoi cela ? Une raison en est que l’Exsultet a toujours été mis dans l’évangéliaire ; l’autre, que le diacre encense le livre qui contient l’éloge du cierge qu’il va chanter. Le but direct n’est pas d’encenser le cierge, qui vaut moins que l’évangéliaire. Par l’encensement du livre le diacre encensait, per modum unius, le cierge placé contre le pupitre. La pastorale pouvait se dispenser d’un nouvel encensement, surtout pratiqué en tournant le dos au cierge.

Les pastoraux ont officié devant un autel sans croix le vendredi ; mais le samedi, l’autel et sa croix ne leur suffisent plus ; ils veulent un centre vers lequel on se tourne, qui sera le cierge pascal en rivalité avec l’autel. Le lieu pour le chant de l’évangile a son symbolisme, jadis très discuté ; leur lieu du cierge pascal, au centre du chœur, en manque absolument. La façon dont sont tournés le pupitre, et par suite le diacre chantant l’exsultet, le lecteur chantant les leçons, avec l’autel à sa droite et la nef à sa gauche, montre le charme que la position de profil exerce sur les pastoraux.

Suivant les pastoraux le célébrant s’habille de quatre manières le vendredi ; mais le samedi, un habillement lui est épargné ; on le laisse en pluvial au lieu de lui mettre la chasuble. Il leur échappe que les prophéties, traits et oraisons font parties de la messe, et que anciennement le pape baptisait en chasuble.

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Le baptistaire était un édifice annexe de l’église, sorte de vestibule, de terrain neutre, où l’on entrait païen, d’où l’on sortait chrétien. D’un emploi particulier, il n’était pas fait pour contenir toute l’assemblée des fidèles. Au baptistère ont succédé les fonts baptismaux, souvent mal situés et mal construits ; mais à qui la faute ? Que l’autorité y pourvoie ! Leurs défauts ne seront jamais une raison de les désaffecter. Fonts baptismaux, eau baptismale et baptême forment un tout ; une innovation spectaculaire qui les sépare délibérément, qui installe dans le chœur des fonts postiche et y baptise, qui transporte aux fonts baptismaux l’eau baptismale faite ailleurs, ayant déjà servi ailleurs, est une insulte à l’histoire et à la discipline, à la liturgie, au bon sens. Ainsi on baptisera dans le chœur, enceinte du clergé, un paà¯en venu avec ses accompagnateurs. Ainsi l’eau baptismale ressemble à une personne ramenée pompeusement chez elle, d’où elle était expulsée. En faveur de l’eau baptismale, et dont la quantité doit durer toute l’année, furent érigés de somptueux baptistères, des fonts baptismaux artistiques et majestueux. Aujourd’hui la pastorale fait l’eau baptismale et baptise dans une cuvette, un baquet, puis, dans cet appareil elle porte l’eau à la fontaine, en chantant le cantique d’un cerf assoiffé, qui a déjà bu, et qui se dirige vers une fontaine à sec.

La litanie, jadis répétée à profusion, est une imploration pour les catéchumènes, soit avant, soit après le baptême ; on la chante normalement en allant aux fonts et en en revenant. Comme la pastorale introduit dans le chœur une contrefaçon de fonts baptismaux, elle y fait chanter une première moitié de la litanie, ensuite la bénédiction de l’eau, toujours sous la protection du cierge pascal, mais cette fois le célébrant montre sa face au peuple, non plus son profil. Quelle subtilité ! Non pas le retour, mais le transport de l’eau à son domicile soulève une épineuse question : à qui incombe le rôle de réservoir ambulant, au diacre, ou à des acolytes, et à combien ? Noble tâche qui mérite de faire des jaloux, surtout pendant le chant périmé du Sicut cervus. Supposé que l’église ait son baptistère, les pastoraux ont encore l’audace de donner le choix entre la seule méthode liturgique et leur triste invention.

Les rénovations des promesses du baptême, puisée à la première communion des enfants, est un acte de paraliturgie la plus massive, création d’autant plus pastorale que moins liturgique, excellente occasion tant recherchée, d’insérer la langue vulgaire dans la liturgie ; elle est une répétition oiseuse de ce que l’on vient de faire si l’on a baptisé ; elle pourra mener à la rénovation des promesses conjugales parmi les personnes réunies pour un mariage. Enfin elle cause un vide entre le transport de l’eau et la seconde moitié de la litanie ; donc perte de temps pour un retour en silence.

Le cierge pascal finit par quitter son petit support provisoire, et par gagner son chandelier du côté de l’évangile, tenu ignoré jusqu’à présent. Des fleurs n’ont jamais été prescrites sur l’autel, maintenant la pastorale en a besoin pour se rendre plus agréable.

Monseigneur Gromier

Catéchisme sur le Carême

La tentation du Christ au désert

Demande. Qu’est ce que le carême ?
Réponse. Ce sont les quarante jours de jeûne & de pénitence qui précèdent la fête de Pâques.

D. Qui a institué le carême ?
R. Le carême a été institué par les Apôtres.
Explication. Tertullien au IIIème siècle, rend témoignage que les Catholiques, pour combattre l’hérétique Montan qui voulait que l’on observe trois carêmes, en appelaient à la tradition, & répondaient simplement qu’ils n’observaient que les jeûnes établis par les Apôtres. Rien de plus formel que ce que dit saint Jérôme : nous jeûnons quarante jours, dit ce Père, suivant la tradition qui nous vient des Apôtres, quadragesimam secundum traditionem Apostolorum jejunamus. Les Protestants ont aboli le jeûne du carême, quoique ce soit un point de discipline incontestable & universel depuis les temps apostoliques ; n’est-ce pas montrer évidemment que sous le nom spécieux de réforme ils n’ont cherché qu’à secouer le joug de la pénitence ? Ils ont fait de même dans des points plus essentiels, comme la confession, &c. parce qu’ils sont encore plus contraires aux inclinations de la nature, mais par la même plus dignes de la Religion.

D. Pourquoi les Apôtres ont-ils établi le carême ?
R. Les Apôtres établirent le carême en mémoire du jeûne rigoureux que Jésus-Christ observa dans le désert pendant quarante jours.

D. Les Apôtres n’eurent-ils pas un autre motif en instituant le carême ?
R. Oui, les Apôtres instituèrent le carême pour disposer les Chrétiens par la pénitence à la grande fête de Pâques.
Explication. La vie d’un Chrétien doit être un exercice continuel de mortification, tous les jours il doit porter sa croix ; mais cet esprit de pénitence est si contraire au penchant de la nature, & s’affaiblit si aisément, que pour le ranimer les Apôtres établirent le carême comme un temps d’une plus grande pénitence & d’une mortification continuelle, pour mieux préparer ses enfants à la plus grande des solennités qui est Pâques, à laquelle tous doivent communier.

D. Pourquoi voile-t-on les autels & couvre-t-on les croix & les images pendant le carême ?
R. On le fait pour marquer le deuil & la tristesse qui doivent accompagner la pénitence du carême, & que doit inspirer la pensée des souffrances de Jésus-Christ.
Nota : l’usage français voulait qu’on voile les croix & les images de noir à partir du Ier dimanche de Carême. L’usage romain actuel est de voiler de violet à partir du dimanche de la Passion seulement.

D. Que faut-il faire pour entrer dans l’esprit de l’Eglise & sanctifier le carême ?
R. Cinq choses.

D. Quelle est la première pratique pour sanctifier le carême ?
R. Il faut observer le jeûne avec beaucoup d’exactitude.

D. En quoi consiste le jeûne ?
R. Selon les règles les plus communes de l’antiquité chrétienne, le jeûne consiste à ne faire qu’un seul repas après l’heure de vêpres, auquel peut s’ajouter une légère collation que l’Eglise tolère.
Explication. Quoique le jeûne prescrit aujourd’hui ne soit plus que l’ombre des anciens jeûnes, il est fort louable que de nos jours des chrétiens veuillent reprendre au moins partiellement les antiques usages. Il ne paraît pas hors de portée de tout un chacun de garder l’abstinence de viande pendant le carême, et si possible de tout produit animal.

D. Quelle est la seconde pratique pour sanctifier le carême ?
R. C’est de se préparer pendant le carême à faire une bonne communion à Pâques.
Explication. Il faut pour cela se confesser, & le faire de bonne heure, à un homme sage, prudent & éclairé. Le concile de Latran ordonne que ce soit à son propre pasteur, suivant l’ancien usage. Lorsqu’on a des raisons légitimes de ne pas s’adresser à lui, il faut au moins choisir un bon confesseur. Malheur à ceux qui ne vont se confesser à des étrangers que pour surprendre l’absolution, pour les tromper, ou parce qu’ils connaissent leur trop grande facilité ; ces sortes de gens s’exposent à faire un sacrilège à Pâques.

D. Quelle est la troisième pratique pour sanctifier le carême ?
R. Il faut assister aux instructions qui se font plus fréquemment pendant le carême.

D. Quelle est la quatrième pratique pour sanctifier le carême ?
R. C’est de faire l’aumône, de vaquer à la prière & aux autres bonnes œuvres.
Explication. Les anciens chrétiens faisaient l’aumône de ce que le jeûne leur épargnait ; les saints Pères parlent presque tous de cet usage : c’est une pratique que les bons chrétiens observent encore aujourd’hui, comme conforme à l’esprit de l’Eglise. D’ailleurs les évêques, lorsqu’ils eurent permis l’usage des œufs, du beurre, du lait, du fromage, ont exigé des aumônes en compensation du relâchement ainsi introduit dans la discipline du jeûne. A l’aumône ont joindra aussi très utilement les autres œuvres de miséricorde : nourrir les affamés, visiter les malades, les prisonniers, donner du réconfort à ceux qui souffrent, &c. Les pauvres doivent suppléer à l’aumône par la patience, & par les prières qui leur sont prescrites au lieu d’aumônes.

D. Quelle est la cinquième pratique pour sanctifier le carême ?
R. C’est de faire tous les jours quelques réflexions sur les souffrances & sur la mort de Notre-Seigneur Jésus-Christ.
Explication. Ces réflexions, qui peuvent être si utiles, sont bien propres à nous occuper pendant le saint sacrifice de la messe, auquel on doit assister en carême autant qu’il est possible ; on peut aussi les faire dans le courant de la journée & le soir après sa prière.

Abbé Meusy, Cathéchisme des Fêtes, Besançon, 1774

Programme du Mercredi des Cendres

Saint-Eugène, le mercredi 14 février 2018, messe de 19h (répétition pour les choristes à 18h30).

> Catéchisme sur le Mercredi des Cendres

Avant l’époque de saint Grégoire le Grand (fin du VIème siècle), le jeûne du Carême ne commençait qu’au lendemain du Ier dimanche de Carême, comme cela est toujours le cas dans la liturgie ambrosienne, ou similaire encore à ce qui se pratique dans la liturgie byzantine (même si celle-ci commence le Carême plus tôt car on ne jeûne pas les samedis en Orient).

Afin d’obtenir un compte plein de 40 jours de jeûne, saint Grégoire décida d’ajouter quatre jours de jeûne avant le Ier dimanche. Le Mercredi des Cendres est devenu depuis le premier jour de Carême dans le rit romain (les livres liturgiques antiques le désignent souvent sous le titre d’« in capite jejunii »). Toutefois l’ancienne disposition antérieure à saint Grégoire a malgré tout laissé quelques traces : ainsi, à l’office, on reste toujours dans l’ordonnance de la Septuagésime, et les hymnes du Carême ne commenceront-elles que samedi prochain aux premières vêpres du Ier dimanche de Carême.

Dans les premiers temps du christianisme, l’évêque en ce jour expulsait de l’église les pénitents qui devaient expier pour des fautes graves (principalement le meurtre, l’adultère et l’apostasie). Les pénitents publics assistaient aux offices de l’extérieur de l’église, depuis le narthex (comme cela se voit toujours fréquemment dans les églises d’Ethiopie) et ne pouvaient rentrer dans l’église qu’une fois leur pénitence accomplie.

Voici quatre gravure tirées d’un Pontifical romain imprimé à Venise en 1561 représentant l’imposition des Cendres aux fidèles puis l’expulsion des pénitents publics :

01 - Imposition des Cendres par le pontife - Pontifical de 1561

Imposition des Cendres aux fidèles par le pontife.

02 - Les pénitents publics se présentent devant l'évêque - Pontifical de 1561

Les pénitents publics se présentent devant l’évêque.

03 - L'évêque revêt de cilices les pénitents publics - Pontifical de 1561

L’évêque revêt de cilices les pénitents publics.

04 - L'évêque expulse les pénitents publics hors de l'église - Pontifical de 1561

L’évêque expulse les pénitents publics hors de l’église.

La pénitence publique durait régulièrement plusieurs années. Une fois la pénitence accomplie, la réconciliation des pénitents publics était effectuée par l’évêque le Jeudi Saint.

Lorsque la discipline de la pénitence publique disparut pratiquement (avant le XIème siècle), on en retint cependant certains éléments, dont l’imposition des cendres qui leur était faite au début du Carême. Ce geste liturgique marque parfaitement le désir de tout chrétien de revêtir les armes de la pénitence & du jeûne au début du Carême, tout en se souvenant de sa condition :

Meménto, homo, quia pulvis es, et in púlverem revertéris.
Souviens-toi, homme, que tu es poussière, et que tu retourneras en poussière.

La cérémonie de l’imposition des cendres, qui avait lieu autrefois de façon autonome entre sexte et none, finit par être jointe à la messe de ce jour, messe qui se célèbre après none (la messe est suivie des vêpres, après lesquelles dans le rit romain, le jeûne est rompu).

Traditionnellement, la cendre dont on se sert est réalisée par la combustion des rameaux bénis l’année précédente. Le prêtre impose les cendres en forme de croix sur le front des fidèles – mais sur la tonsure ou sur le sommet de la tête pour les clercs – tandis que le chœur chante deux antiennes Immutemur in habitu et Inter vestibulum, ainsi qu’un répons, Emendemus in melius.

La messe de ce jour comporte deux particularités que l’on retrouve tout au long du Carême : avant l’évangile se chante le trait du IInd ton, comme tous les lundis, mercredis et vendredis de Carême, anciens jours de station ; après la post-communion, comme à toutes les féries de Carême, le prêtre récite une oraison supplémentaire sur les fidèles inclinés : cette oraison est en réalité une prière de bénédiction très ancienne, elle se faisait également à l’office divin et le restant de l’année, à chaque fois que l’on renvoyait le peuple. Encore présente dans la plupart des rits orientaux ou occidentaux, l’oraison super populum ne s’est maintenue dans le rit romain que pour les féries de Carême.

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Programme des messes d’exposition & de reposition des Quarante-Heures

Machine des Quarante-Heures pour le Vatican conçue par le Bernin - gravure de DesprezSaint-Eugène, le dimanche 11 février 2018, messe solennelle de 19h.

> Les Quarante-Heures : histoire & liturgie.

  • Messe votive du Très-Saint Sacrement – Propre grégorien – Ordinaire : Messe Ad Majorem Dei Gloriam (1699) d’André Campra (1660 † 1744), maître de chapelle de Notre-Dame de Paris & de Louis XV à Versailles
  • Procession d’entrée : Lauda Sion Salvatorem – extraits de la Prose du T. S. Sacrement – texte de Saint Thomas d’Aquin, mélodie d’Ernest Mazingue, organiste de Saint-Etienne de Lille (XIXème siècle) – Harmonisation d’Olivier Willemin, organiste de Sainte-Rosalie
  • Epître : I Corinthiens XI, 23-29 : Et ayant rendu grâces, le rompit, et dit : Prenez et mangez : ceci est mon corps, qui sera livré pour vous : faites ceci en mémoire de moi.
  • Graduel – Oculi omnium (ton vii.)
  • Evangile : Jean VI, 6, 56-59 : Celui qui mange ma chair, et boit mon sang, a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour : car ma chair est véritablement une nourriture, et mon sang est véritablement un breuvage.
  • Credo III – Et incarnatus de la Missa syllabica de Jean de Bournonville (1585 † 1632), maître de chapelle de la Sainte Chapelle de Paris
  • Pendant les encensements de l’offertoire : Sicut cervus – Charles Gounod (1818 † 1893)
  • Après la Consécration : Benedictus de la Messe Ad Majorem Dei Gloriam
  • Pendant la communion : O vere digna Hostia de Guillaume Bouzignac (c. 1587 † ap. 1643), maître de chapelle des cathédrales d’Angoulême, de Bourges, de Rodez et de Clermont-Ferrand
  • Prière pour la France, sur le ton royal – harmonisation traditionnelle de Notre-Dame de Paris
  • Ite missa est de la messe royale du Ier ton d’Henry du Mont
  • Après le dernier Evangile : Ave Regina cœlorum
  • Procession du Saint Sacrement des Quarante-Heures : Pange lingua – texte de Saint Thomas d’Aquin – plain-chant & musique de Michel-Richard de Lalande (1657 † 1726), maître de la chapelle des rois Louis XIV & Louis XV
  • Litanie des saints – Psaume 69 – prières et oraisons des Quarante-Heures

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Après la messe d’exposition, adoration silencieuse du Très-Saint Sacrement sans interruption, de jour comme de nuit, jusqu’à la messe de reposition.

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